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Harmoniser les méthodes d'accrochage scolaire

Les acteurs de l’accrochage scolaire se cherchent un référentiel commun. Une recherche-action vient d’être publiée sur le sujet.

13-02-2009 Alter Échos n° 267

Phénomène mouvant, difficile à appréhender, symptôme le plus frustrant de la faillite scolaire, le décrochage interroge les acteurs del’éducation et la société dans son ensemble. Une recherche-action vient d’être publiée sur le sujet. Décryptage.

Le décrochage scolaire est un phénomène universel. Comme le note un spécialiste des sciences de l’éducation, c’est à la fois « unproblème de pays émergents, totalement lié à l’insécurité sociale de ces pays, à leur manque d’écoles… mais c’estégalement un problème des pays riches, lié alors à une insécurité psychique et à un “trop” d’école. Ainsi, ceux qui n’ont pas assezde temps pour l’école vont rejoindre ceux qui ne veulent pas y perdre leur temps. »1 Quoi de plus frustrant pour toutes les parties concernées parl’éducation des enfants – parents et éducateurs au sens large – que de voir des jeunes abandonner ce qui devrait être le moteur de leur émancipation ? Ilest alors tentant de chercher la faute – éducation trop laxiste, système scolaire rébarbatif ou inégalitaire, circonstances socio-économiquesatténuantes – pour expliquer un phénomène que, du reste, il est impossible de chiffrer précisément. En effet, comment comptabiliser ces gosses quidécrochent de manière passive ? Ceux qui restent physiquement présents sur les bancs de l’école, mais dont l’esprit vagabonde irrémédiablement audehors ? Comment considérer les enfants qui sont exclus de leur établissement scolaire et ne parviennent pas à s’inscrire ailleurs ? C’est justement parce que lephénomène est difficile à circonscrire, parce que les causes sont multiples et complexes que les réponses doivent être multimodales.

Une recherche en construction

Oui mais… les acteurs impliqués dans le processus d’accrochage scolaire – secteurs éducatif, Aide à la jeunesse, social et judiciaire – ont chacunleur méthodologie pour répondre à la problématique. Tout l’art consiste donc à accorder les différentes parties afin qu’elles jouent lamême partition. Reste à écrire cette partition et à trouver le chef d’orchestre. C’est ce que prétend amorcer la récente recherche-actioncommandée par l’OEJAJ2. Son titre est déjà une promesse en soi : « Comment mobiliser les ressources des acteurs afin de favoriser une prise en charge plusrapide et adéquate des mineurs en situation d’absentéisme ou de décrochage scolaire ? Vers un référentiel commun. » Le sous-titre : « Propositionpré-opérationnelle d’intervention entre les intervenants des sphères sociale, scolaire et judiciaire »3. Il manquait sans doute de place pour placer le mot« familiale » au côté des intervenants institutionnels. Ne boudons pas d’emblée la prose : ses auteurs font preuve de modestie, spécifiant enpréambule que leur travail leur semble « inachevé et incomplet ». « Nous estimons nécessaire que les acteurs de terrain se l’approprient,l’enrichissent et l’affinent à la lumière de leur expérience. » La remarque est d’autant plus avisée que la recherche, d’une grosse centainede pages très denses, est caractérisée par un souci d’exhaustivité propre à la recherche universitaire. Ce qui la rend à la fois trèspertinente, mais aussi un peu austère : par moments, elle pêche par un abus de digressions purement théoriques ou par un manque de didactisme.

La première partie de l’ouvrage contextualise le phénomène et définit les intervenants ainsi que le cadre légal dans lequel ils accomplissent leur mission.La liste a de quoi donner le tournis… Les auteurs notent très justement que « la réalité institutionnelle ne facilite pas la tâche ». « Laproblématique du décrochage scolaire traverse plusieurs compétences et ce, à différents niveaux de pouvoir. Ce simple constat implique très vite unesérie de conséquences dont le terrain nous fait écho : logiques différentes, langages différents, priorités différentes, textes deréférences divers. (…) Pour corser le tout, les acteurs censés se concerter dépendent ou du fédéral (…) ou de la Communautéfrançaise (…) ou de la commune. » Un manque de coordination et de cohérence que la plupart des secteurs peuvent regretter, du reste.

La seconde partie aborde « les outils et les cadres particuliers aux arrondissements ». Il s’agit là des aspects plus pratiques devant permettre aux différentsacteurs identifiés de travailler de concert. Plusieurs méthodes ont été expérimentées et détaillées. Encore une fois, les chercheurs restentprudents et soucieux que leurs suggestions soient réalistes. « La création d’un protocole d’action comporte un risque souvent énoncé par les acteurs,celui de figer dans des procédures sclérosantes toute prise d’initiative ainsi que toute créativité », préviennent-ils. Spécifiant que leurméthode d’accompagnement se veut « intégrée et au cas par cas ». Le premier outil présenté, « l’IRM » (identification des ressourcesà mobiliser), semble particulièrement pertinent et facile d’utilisation. Il propose, à travers une grille de questions simples, de définir quels sont les acteurs quidoivent prioritairement intervenir en fonction d’une situation spécifique de décrochage. Le deuxième outil permet de définir les risques de conflitsdéontologiques en fonction des acteurs impliqués (outil « CDI », codes déontologiques en interaction). Le troisième outil, enfin, détermine les bonnespratiques à mettre en œuvre selon les collaborations établies entre acteurs (outil « IBA », interactions de base entre acteurs) : par exemple, que doivent mettre enœuvre les équipes mobiles et le médiateur lorsqu’ils se rencontrent ? Quels sont les pièges à éviter ? Si ces outils peuvent s’avérertrès utiles pour que chacun parle un langage commun et ainsi éviter les pertes de temps et d’énergie, ils requièrent aussi un gros travaild’implémentation. Les auteurs plaident fortement pour la mise en œuvre d’un « système informatisé en ligne » pour faciliter le travaild’analyse.
Dans leurs recommandations, ils suggèrent que les méthodes et bonnes pratiques proposées soient évaluées, complétées et validéesrégulièrement par les acteurs de t
errain. Ils émettent également « de nettes réserves quant à l’utilisation de type politico-administrative» de leur travail « sans une implication plus avant des acteurs ». Même si, par ailleurs, ils estiment que « suite à la phase d’expérimentation et derégulation, les conclusions devraient faciliter la rédaction d’un futur décret. » En attendant que le législateur s’en inspire, le texte reste une bonnebase de données pour les acteurs de terrain.

Un site qui manque d’accroche

Savoir parler aux jeunes est visiblement un art délicat. Certains s’essaient à copiner en parlant « djeun’s », voire le langage texto quitte àparaître ridicules. D’autres la jouent sentencieux, donneurs de leçons, « moi, quand j’avais ton âge… ». D’autres encore mélangent les genres et seplantent avec la meilleure volonté du monde face à ces ados incompris et désenchantés. Petit exemple concret – et cruel – avec le site conçu parl’association « Pour la solidarité » avec l’aide du Rotary afin de lutter contre le décrochage. Rien à voir, donc, avec la recherche dont il est question dansl’article, si ce n’est le thème…

« Si tu te dis : “j’aime pas aller à l’école”, “l’école, c’est pourri” ou encore “l’école me fait peur” alors c’est quel’école est devenue un lieu de souffrance pour toi. Ce n’est pas forcément grave car tout le monde peut ressentir un ras-le-bol. (…) L’école, c’estimportant pour que tu puisses réussir dans la vie, te faire des amis, faire du sport, apprendre, réfléchir, découvrir ! C’est un endroit où on a le droitd’être curieux, où on peut partager sereinement avec les autres, confronter ses idées avec celles des autres, créer, construire et apprendre. Dis-toi que les profs ettes camarades de classe ne sont pas des super-héros (…) ».

C’est donc avec ces deux premiers paragraphes que s’ouvre « J’ai décroché », le premier chapitre de la rubrique « Jeunes » du site « jaccroche.be» destiné aux parents, enfants et professionnels confrontés au décrochage scolaire. Le site propose des conseils, des témoignages, des adresses utiles et mêmedes goodies à télécharger pour décorer l’ordinateur des ados. Des illustrations très douces de type BD, sur fond de cahier à petits carreaux, descouleurs pastels, un ton policé et un brin paternaliste… Difficile d’imaginer que le discours et le look du site puissent réellement accrocher les jeunes endécrochage, ou pas, d’ailleurs. Même les témoignages des adolescents semblent passés au Ripolin. « Je ne sais pas pourquoi le courant n’est plus du toutpassé entre mes condisciples et moi », explique Antoine, 14 ans. Si le but est réellement de toucher les jeunes qui ont largué les amarres de l’école, il faudrapeut-être trouver un langage plus vrai. Si l’objectif est de rassurer les parents et leur donner quelques pistes, c’est un peu plus crédible. Encore que le designgénéral des pages est également en total décalage avec ce public-là. Une copie à revoir donc, même si l’intention de départ est àsaluer.
www.jaccroche.be

1. Jacques Pain, Professeur en Sciences de l’éducation, Université Paris X de Nanterre, signe la préface de l’ouvrage.
2. L’Observatoire pour l’enfance, la jeunesse et l’Aide à la jeunesse, Secrétariat général – Ministère de la Communauté française deBelgique :
– adresse : Boulevard Léopold II, 44 à 1080 Bruxelles
– tél. : 02 413 37 65
– courriel : observatoire.enfance-jeunesse@cfwb.be
– site : www.oejaj.cfwb.be/
3. « Accrochage scolaire. Vers un référentiel commun ». Recherche-action menée par Ghislain Plunus et Delphine Polson de la Faculté de Psychologie et desSciences de l’éducation (ULG), à la demande de l’OEJAJ, novembre 2008. L’intégralité du document peut être téléchargé sur lesite www.oejaj.cfwb.be

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