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Françoise Noël (ULB) : « La mixité sociale est une notion consensuelle et un concept-valise »

De plus en plus, les acteurs de la ville recourent au terme de « mixité », et plus exactement de « mixité sociale ». Ce concept est le plus souventassocié à la problématique du logement. Il est évoqué le plus souvent à propos des logements sociaux et des villes. Concrètement, il s’agit defavoriser le mélange de personnes défavorisées avec des revenus moyens, de rapprocher ces personnes.

01-08-2005 Alter Échos n° 138

De plus en plus, les acteurs de la ville recourent au terme de « mixité », et plus exactement de « mixité sociale ». Ce concept est le plus souventassocié à la problématique du logement. Il est évoqué le plus souvent à propos des logements sociaux et des villes. Concrètement, il s’agit defavoriser le mélange de personnes défavorisées avec des revenus moyens, de rapprocher ces personnes.

Au risque d’être un peu plus long que d’habitude, Alter Échos donne à ce sujet la parole à Françoise Noël, sociologue et responsable du Centre derecherche urbaine (CRU) à l’ULB1.

Contre la ségrégation urbaine

« Dans les discours, la mixité est une notion extrêmement consensuelle, explique Françoise Noël. Des acteurs différents, avec des fonctionsdifférentes, des rôles différents, des idéologies différentes sont en effet d’accord pour faire de la mixité. C’est donc un concept-valise. Il n’y a pas devrai contenu. » De plus, il peut y avoir différentes formes de mixité. « On peut parler de mixité fonctionnelle, de mixité sociale, de mixité desstatuts, de mixité ethnique, des jeunes avec des vieux, etc. Pour moi, le contenu implicite est le mélange des pauvres et des riches, de gens de revenus et de statuts différents.Pour certains – et les gens sont de bonne foi –, la ségrégation urbaine est perçue comme intolérable, ils ne peuvent accepter que des personnes àstatuts différents vivent séparées. Ils estiment que, si on ne combat pas cette ségrégation, cela risque de déboucher sur des conflits et des tensionsingérables. Implicitement, on pense que la mixité c’est la paix sociale. On attribue aussi – surtout dans le logement – à la mixité sociale une sorte deromantisme social. En mélangeant des pauvres et des riches, on élève la dignité des pauvres. Ce mélange va permettre aux pauvres d’avoir des modèles àimiter. Ce sont donc des caractéristiques fortes avec beaucoup d’implicite. Pour un scientifique, il faut savoir si elles reposent sur du vrai démontrable. Or, on le sait, dans nossociétés, lorsque l’on met en proximité des pauvres avec des riches, ça ne marche pas. Le groupe dominant s’approprie les lieux à son profit au détriment dufaible. C’est ce qu’on observe dans les cas de réhabilitation urbaine. Par exemple, dans les Marolles, la mixité sur le long terme ne se fait pas forcément à l’avantagedes faibles. Elle est source de tensions. Je ne connais pas d’exemple où la proximité spatiale constitue un élément d’émancipation pour les pauvres. »

Des différences sociales trop visibles

Pourquoi favoriser la mixité ? « Parce que la visibilité des différences sociales est intolérable dans une société où l’on prônel’égalité, souligne notre interlocutrice. Historiquement, la ségrégation, les ghettos sont vus de manière négative. Du coup, il faut lutter contre cesdifférenciations. Mais les origines de celles-ci sont économiques et sociales et non liées à l’espace. Comme la ville est marchande, il est logique que les exclus seconcentrent dans des endroits pauvres, donc dans le logement social. Mais, comme on ne maîtrise pas toutes les logiques, on cherche des solutions spatiales. Et ce sont toujours des solutionsunilatérales qui visent à injecter du riche chez les pauvres, pas l’inverse. La ségrégation est vue dans un seul sens. Donc, c’est la concentration des pauvres qui poseproblème. Personne ne lutte contre la concentration de riches. Dans la mixité, qu’on le veuille ou non – et il n’y a rien de machiavélique chez ceux qui la prônent–, on veut rendre moins visibles les pauvres dans les villes. Au nom d’une utopie urbaine, la ville doit être mixte, favoriser le mélange, la rencontre. Mais, si on yréfléchit, la ville, c’est déjà l’hétérogénéité. Alors, à quelle échelle envisage-t-on la mixité : celle d’unimmeuble, d’une rue, d’un quartier ? »

Une autre idée est également véhiculée concernant la concentration des pauvres : elle empêcherait leur intégration sociale. « Pourtant, poursuitFrançoise Noël, la concentration d’immigrés a permis la transition de l’immigration. La concentration entre soi est aussi un modèle dominant, puisque les classesaisées vivent entre elles. Cela ne les empêche pas de s’intégrer à la ville. En fait, les effets négatifs de la concentration ne sont perçus que lorsqu’ils’agit de pauvres. Dans la société moderne, les gens tendent à se regrouper dans des endroits socialement homogènes. La différence de statut heurte. Il est plusfacile de vivre dans des lieux où les gens ont les mêmes habitudes de vie que vous. »

Le nœud du problème

L’enjeu concernerait surtout les cités de logement social situées dans les centres urbains. « Celles-ci concentrent le noyau le plus dur du logement social. Les gens sontassignés à résidence. Ils sont dans un logement qu’ils n’ont pas choisi, alors qu’ils vivent dans une société qui prône la liberté de choix.Parallèlement, il y a la stigmatisation des cités qui est reportée sur ses habitants. Les gens se trouvent coincés. Ils subissent les désagréments d’unesituation socio-économique et l’image négative d’eux-mêmes. Il est donc normal que les gens n’aient qu’une envie, c’est d’aller ailleurs. Mais ce n’est pas possible, car il n’y apas d’argent, ni d’autre logement social. Tant qu’on n’aura pas réglé ces conditions, la mixité sociale ne marchera pas. »

Enfin, l’idée de mélanger les gens au niveau spatial est également sous-tendue par l’idée de rencontre, la proximité favorisant celle-ci. « Or,aujourd’hui, il n’y a plus besoin de proximité géographique pour avoir des relations. De plus en plus de gens tissent des réseaux de relations non fondés sur laproximité physique (voiture, Internet). C’est la particularité des gens qui ont les moyens. Mais une partie des classes populaires est exclue de cette possibilité de liensfaibles. La sociabilité des classes populaires se limite de plus en plus souvent aux liens forts (famille). Elles sont exclues des grands réseaux. S’il est facile de reconstruire desliens faibles, il en va tout autrement des liens forts. Lorsqu’ils sont rompus, ils sont rompus. Dans certains ensembles de logements sociaux, on trouve ainsi des gens qui, à défaut deliens forts, se retrouvent exclus. » Par ailleurs, une autre idée de la mixité est de créer des réseaux dans les quartiers. De donner à ces gens des moyens etdes outils pour créer des liens. Et cela peut se faire tout en gardant les gens concentrés.

La mixité : une affaire de choix

« La mixité est une utopie, mais cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas se battre pour. Les gens sont libres de vivre entre eux, rappelle Françoise Noël. La concentrationdérange lorsqu’elle révèle une absence de choix, une assignation à résidence. Toutefois, il y a aussi des gens heureux dans les logements sociaux. Dans cesderniers, il faut mettre sur pied des services qui visent à créer des relations – tel le lavoir social du Foyer Saint-Gillois. Ce n’est plus de la mixité, mais celapermettra de résoudre des situations que la mixité croit pouvoir résoudre, mais ne peut résoudre. Développer la relation impliquera du conflit. Le social n’est pasforcément harmonieux, mais c’est le conflit qui fait avancer les choses. Si on veut désenclaver ces quartiers, cela ne se fera pas sans grincements de dents. »

1. Centre de recherche urbaine, campus du Solbosch, Institut de cociologie, 10e niveau, bureau S 10-204, CP124,
avenue F. D. Roosevelt, 50 à 1050 Bruxelles, tél. : 02 650 34 74, fax : 02 650 45 97, e-mail : crusec@ulb.ac.be

Baudouin Massart

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