Alter Échosr
Regard critique · Justice sociale

Faut-il psychiatriser les jeunes délinquants ?

Faut-il ouvrir toujours plus de places en psychiatrie pour les jeunes ayant commis une infraction ?

04-10-2010 Alter Échos n° 302

De nombreuses places en psychiatrie ont été créées pour des mineurs ayant commis des infractions et souffrant de troubles psychiatriques. Sur le terrain, on estime quele problème n’est pas réglé : encore trop de jeunes relevant de la psychiatrie sont envoyés en IPPJ. Alors que des voix s’élèvent contre lapsychiatrisation abusive des jeunes, faut-il encore ouvrir de nouvelles places ?

Les institutions publiques de protection de la jeunesse (IPPJ) de Fraipont et Jumet avaient manifesté leur mécontentement. C’était en 2007. Le personnel n’arrivait plusà faire face, à gérer ce public à part, constitué de jeunes souffrant de graves troubles psychiatriques. Selon les grévistes, la place de ces jeunesn’était pas en IPPJ, mais plus probablement dans des unités psychiatriques spécialisées. Depuis lors, un protocole entre les Communautés, les Régions et lefédéral a été signé, mis en place et complété, en 2008, par un avenant. Il avait été décidé d’ouvrir de nouvelles placesen lits « For K » et en Unités de traitement intensif (UTI), donc d’augmenter l’offre en milieu résidentiel psychiatrique.

Les différents types d’unités psychiatriques pour mineurs

Lits « For K » (« Forensic K », K étant le code hospitalier pour les mineurs). Dans les unités résidentielles de lits « ForK », des enfants et des adolescents ayant commis des faits qualifiés infraction et souffrant de troubles psychiatriques peuvent y être accueillis afin de recevoir untraitement adapté. Le placement a lieu sur décision du juge de la jeunesse. Des mineurs, dont la situation correspond aux trois critères d’application de la loi du 26/6/1990 : 1)qui souffrent d’une maladie mentale, 2) qui constituent un danger pour eux-mêmes ou pour les autres, et 3) à défaut d’alternative pertinente, peuvent aussi y êtreplacés selon la loi de protection de la personne des malades mentaux du 26 juin 1990.

Unités de traitement intensif (UTI). Il s’agit des unités For K et de nouvelles unités de type « lits For K », mais avec un élargissement du public. Desmineurs ayant commis des faits « qualifiés infraction » y seront accueillis en priorité, mais d’autres mineurs souffrant de troubles psychiatriques et vivant unesituation d’éducation problématique (« adolescents en danger ») y bénéficieront aussi d’un accueil.

Lits « K ». Il s’agit des lits psychiatriques « ordinaires » pour les mineurs.

« Ces jeunes accaparent toute notre attention »

Au début des années 2000, il n’y avait aucune place spécialisée en psychiatrie pour ces jeunes ayant commis une infraction, souffrant de troubles psychiatriques et dontla prise en charge se situe à l’intersection entre l’Aide à la jeunesse et la Santé mentale. Dix ans plus tard, en Communauté française, il y en a 44, et l’onannonce l’ouverture de trois nouvelles unités de huit lits dans les prochains mois. Y a-t-il eu, grâce à cette inflation du nombre de lits en psychiatrie, un dégonflementdu problème sur le terrain ?

Petit coup de sonde du côté de l’IPPJ de Fraipont1, trois ans après la grève. Pour Dominique Hélin, directrice de l’IPPJ, « la situation n’apas beaucoup évolué. On a toujours pas mal de jeunes qui relèvent de la psychiatrie en IPPJ. Cela pose beaucoup de problèmes d’organisation. Notre travail, c’est dechercher avec le jeune une réorientation sociale. On ne sait pas le faire avec ce public. Et puis, les éducateurs ne sont pas spécialisés en psychiatrie, ils ontl’impression d’être impuissants. Il y a aussi plus de violences entre les jeunes. Ça nous désole car ailleurs, ils pourraient bénéficier d’un suiviadéquat ». Éric Muniken est responsable du secteur enseignement et accueil de l’IPPJ de Fraipont. Il décrit des difficultés quotidiennes aux côtésde ces jeunes : « Ils représentent parfois jusqu’à 80 % de nos préoccupations, du coup, ils accaparent toute l’attention, au détriment des autresjeunes. » Les explications que donnent Dominique Hélin et Éric Muniken à ce phénomène sont multiples. Tout d’abord, ils pointent le fait que les IPPJn’ont pas le choix. Elles doivent accepter les jeunes qu’un juge leur envoie. Par contre, les unités psychiatriques, elles, ont de multiples critères : il peut s’agir par exemple de« l’équilibre du groupe », qui leur permet de refuser certains jeunes. Dans ce cas, le jeune se retrouve souvent en IPPJ.

Dans un deuxième temps, c’est le rôle du juge de la jeunesse qui est pointé. Selon Éric Muniken : « Le magistrat, face au jeune qui a commis uneinfraction, peut s’attaquer uniquement au symptôme en neutralisant le jeune. Donc, il l’envoie en IPPJ. Il peut aussi prendre le problème dans sa globalité et considéreravant tout qu’il est malade, alors il lui faut une structure adaptée. » Face à ce mouvement d’humeur du terrain, le cabinet de la ministre de l’Aide à lajeunesse2, par la voix d’Alain Lising, exprime une position mesurée : « Il y a eu, en quelques années, beaucoup de places ouvertes pour ce public enpsychiatrie. Avant d’ouvrir de nouvelles places, il faut en faire l’évaluation. S’il y a des critères pour qu’un jeune soit accepté dans un lit « For K », ces critères sontscientifiques, c’est un verrou que les médecins souhaitaient, car la liberté est restreinte dans ces unités. C’est un verrou qu’il faut garder, pour éviter lesdérives. »

Le nombre de places en unités résidentielles psychiatriques

Lits For K. Il y a, en Belgique, 76 lits « For K », dont 44 en Communauté française, répartis comme suit : 28 lits au sein du service Karibuà l’hôpital Titeca, 8 lits au service « Les cyprès », à Liège, au site Petit Bourgogne, 8 lits à l’hôpital psychiatrique« Les Marronniers », à Tournai.

Lits UTI. Il en existe 48, tous situés en Flandre. Néanmoins, trois nouvelles unités de huit lits devraient voir le jour en Communauté française : àl’hôpital Fond’roy à Bruxelles, en 2012, à Mons à l’hôpital Chêne aux haies et enfin dans un lieu qui reste à déterminer, mais qui pourraitêtre l’hôpital Petit Bourgogne à Liège.

« Une tendance à psychiatriser les problèmes »

Comme souvent lorsque des compétences s’entrecroisent, on se renvoie la balle. L’enjeu, ici, est de savoir où le jeune bénéficiera du meilleur suivi. On aprivilégié pendant dix ans le placement en uni
tés psychiatriques spécialisées. Faut-il encore ouvrir de nouvelles places, alors que de nombreuses questionséthiques sont posées par ces placements ? Car après tout, dans ces unités, la liberté est restreinte. Aux yeux de certains observateurs, l’enfermementressemble parfois au tonneau des Danaïdes, plus on ouvre de places, plus le besoin d’en ouvrir se fait sentir. Le Comité des droits de l’enfant, dans ses recommandations à laBelgique, n’affirmait-il pas sa profonde préoccupation relative à « la situation des enfants hospitalisés en psychiatrie » ?

Pour Laurent Dumoulin, président de la Commission jeunesse de la Ligue des droits de l’homme3, « il y a une tendance générale à augmenter lenombre de places fermées, y compris en psychiatrie, avec les lits For K et un non-questionnement sur l’origine de ces problèmes et des effets des structures fermées sur le jeune.Il y a certains jeunes qui pètent les plombs en IPPJ et se retrouvent en psychiatrie alors qu’ils n’y ont pas leur place. Je ne nie pas qu’il y a des jeunes avec des problèmespsychiatriques lourds, mais il faut parfois porter un autre regard que médical en s’interrogeant sur les conditions sociales dans lesquelles le jeune évolue. Ces jeunes subissent unetendance à psychiatriser et à médicaliser les problèmes sociaux. Cela permet de cultiver le mythe du jeune malade et donne l’impression d’avoir une solution. Du coup, onla développe à fond. Il faut voir l’argent qu’on donne aux lits « For K », pour des mineurs ayant commis une infraction, alors que les « lits K » pour les mineurs « en danger » ne sontpas une priorité. En termes de principes, ça pose problème. »

Cette façon de concevoir la prise en charge psychiatrique des mineurs ayant commis une infraction est nuancée par Étienne Joiret, chef de service adjoint et psychologue auservice Karibu du centre hospitalier Titeca4, l’unité psychiatrique résidentielle la plus fournie en lits « For K » et aussi la plus ancienne. Selonlui, « il faut en finir avec cette idée d’une sorte de psychiatrie clandestine. Les jeunes vont à la bibliothèque, à la piscine, au théâtre. Quandil y a des isolements, c’est justifié sur un plan médical. Il y a néanmoins des choses à améliorer, notamment au niveau de la transparence. Il faut aussi que lesjeunes aient des droits spécifiques. C’est pour ça que nous travaillons, avec les ONG, à une charte pour les jeunes qui font l’objet d’un placement. Je tiens à dire que siles différentes unités ont précisé des critères d’admission clairs, c’est pour qu’on ne croie pas qu’on souhaite psychiatriser la délinquancejuvénile. Les problèmes psychiatriques doivent se discuter au cas par cas. D’ailleurs, je pense qu’avec le nombre de lits disponibles actuellement, les besoins sont couverts. Il manquepeut-être de places pour les jeunes filles et les garçons de moins de quinze ans. Les nouvelles unités qui vont ouvrir prochainement accueilleront peut-être ce publicspécifique. »

Développer l’ambulatoire

Entre les critiques qui s’abattent sur le choix politique de privilégier l’augmentation du nombre de lits en institutions psychiatriques et ceux qui estiment qu’il en faut davantage, il sepourrait qu’une troisième voie se profile : le suivi psychiatrique en ambulatoire, donc dans le milieu de vie. Pas d’IPPJ, pas d’unités psychiatriques.

Cette solution existe déjà. Karibu, et les autres structures du même type disposent d’une équipe mobile. Pour que cela fonctionne, il faut des équipes mobilespour le traitement des problèmes psychiatriques, un lieu d’accueil ouvert, par exemple une structure de l’Aide à la jeunesse et une décision d’un juge de la jeunesse. Aux yeuxd’Étienne Joiret, on a là une alternative efficace : « C’est quelque chose qu’il faut développer, en étoffant le personnel des équipes mobiles, car ilfaut travailler intensivement auprès des jeunes. C’est une bonne alternative et elle répond aux critiques relatives à « l’enfermement » en psychiatrie ».

Au SPF Santé publique, on mise à fond sur cette solution, comme nous l’explique Vincent Lefebvre, attaché à la cellule Soins de santé mentale au SPF5: « Nous avons déjà ouvert de nombreuses unités résidentielles en psychiatrie, normalement il n’y aura plus d’évolution. Dans le cadre de laréforme des soins de santé mentale, nous avons mis 20 millions d’euros sur la table pour mettre sur pied un circuit de soins. Dans de ce circuit, il y a des équipes« d’outreaching », en fait des équipes mobiles qui travaillent en amont. Il y a aussi des coordinateurs de trajet de soins qui font le lien entre les institutions, lesmagistrats, les familles. En informant mieux, en faisant l’interface, ils aident le juge de la jeunesse dans ses décisions. C’est assez efficace et c’est surtout dans cette direction qu’ilfaut évoluer. L’idée est de sortir certains de ces jeunes des unités résidentielles de traitement intensif vers un accueil en milieu ouvert. Et c’est là qu’ilfaudrait que l’Aide à la jeunesse mette des structures ouvertes à disposition de ces jeunes et, surtout, qu’elle prépare le personnel à recevoir ces jeunes qui sont aussides patients. » Du côté de l’Aide à la jeunesse, on estime aussi être favorable à ces solutions « ambulatoires ». Comme l’affirmeAlain Lising : « Il faut investiguer cette piste. L’Aide à la jeunesse finance déjà le service « Les Goélands » à Spy, qui fait de« l’outreaching ». Il y a une équipe mobile avec du personnel médical, paramédical et des psychologues. Dans cette expérience, l’articulation estintéressante. Nous pensons en effet que des services dépendant de l’Aide à la jeunesse pourraient accueillir ces jeunes si le personnel est soutenu et si les jeunesreçoivent un traitement adapté. Malheureusement, le groupe de travail sur ces questions est en suspens, il faut qu’on se parle là-dessus, notamment avec le SPF Santépublique. Notre réflexion est qu’il ne faut pas forcément continuer à construire des structures mais plutôt réfléchir sur des modalités de priseen charge communes, en sortant des jeux de ping-pong. » Reste donc aux cabinets et administrations la tâche de prendre contact.

Après avoir misé pendant plus d’une décennie sur la création de lits « For K », dont la réalité implique de fortes restrictions deliberté, il semble que le balancier entame le mouvement inverse. Une forme de consensus apparaît pour que certains des jeunes ayant commis des faits délictueux, mais souffrant detroubles psychiatriques, reçoivent un traitement dans des structures ouvertes. Du côté de la Ligue des droits de l’homme, on reconnait que l’ambulatoire est intéressant,même si, selon Laurent Dumoulin, « cela n’empêche pas qu’on continue à vouloir met
tre trop de jeunes dans un cadre psychiatrique dont il est ensuite difficile desortir. »

1. IPPJ de Fraipont,
– adresse : rue Sur-le-bois, 113 à 4870 Fraipont
– tél. : 087 26 02 10
– courriel : ippj.fraipont@cfwb.be
2. Cabinet de la ministre de la Jeunesse et de l’Aide à la jeunesse :
– adresse : place Surlet de Chokier, 15-17
– tél. : 02 801 75 11
– site: http://evelyne.huytebroeck.be/
3. Ligue des droits de l’homme :
– adresse : rue du Boulet, 22 à 1000 Bruxelles
– tél. : 02 209 62 80
– courriel : ldh@liguedh.be
– site : www.liguedh.be
4. Karibu, centre hospitalier Jean Titeca :
– adresse : rue de la Luzerne, 11 à 1030 Bruxelles
– tél. : 02 735 01 60
– courriel : info@chjt.be
– site : www.chjt.be
5. Service public fédéral Santé publique Eurostation II :
– adressse : place Victor Horta, 40, bte 10 à 1060 Bruxelles
– tél. : 02 524 71 11
– courriel : info@health.fgov.be
– site : www.health.belgium.be

Cédric Vallet

Cédric Vallet

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