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Economie

Et si nous ne transmettions plus rien ?

Des testaments vides. Comment l’absence de transmission influencerait-elle nos vies, notre société? Une approche philosophique de l’héritage à laquelle Axel Gosseries et Marie Bastin répondent. L’un est chercheur FNRS et professeur à l’UCLouvain, l’autre est doctorante en philosophie. Ensemble, ils gèrent le projet «Fair Inheritance» à l’UCLouvain (Chaire Hoover). Ce projet encourage les recherches consacrées aux questions de justice soulevées par l’héritage et sa taxation.

© Charlotte Pollet

Alter Échos : Comment appréhender la vie si tout ce qui nous accompagne s’éteint à notre mort ?

Axel Gosseries et Marie Bastin : Considérons les objets matériels. Leur durée de vie ne coïncide pas avec la nôtre, qu’il s’agisse de photos de famille ou d’objets archéologiques. Ils constituent des supports de transmission importants, dont la signification dépasse les seules fonctions utilitaires. À l’échelle familiale, l’enjeu de la taxation des héritages est de tenter – en vain ? – de cibler la seule valeur économique des objets tout en ménageant leur valeur sentimentale et symbolique, le rôle de mémoire et d’incarnation des liens affectifs joué par ces objets. La plupart des propositions en matière de fiscalité des dons et héritages préservent un espace à la transmission d’objets de faible valeur économique. Car appréhender la transmission sans les objets, ce serait un peu comme aborder l’être humain sans son corps et ce qu’il rend possible.

« Les relations parent-enfant ne gagneraient-elles pas à la suppression de la transmission matérielle ? »

AÉ : L’absence de transmission matérielle modifierait-elle nos relations au sein de la famille ?

AG et MB : La question est effectivement de savoir si cette fonction assurée par la transmission matérielle est irremplaçable. Pour la sociologue américaine Viviana Zelizer, les transmissions matérielles ne sont qu’une des modalités d’un ensemble d’activités économiques dans la famille. Ces activités de consommation, production ou distribution sont des marqueurs visant à signaler, entretenir et redéfinir les relations familiales. En l’absence de transmission matérielle, d’autres marqueurs seraient sans doute renforcés, tels qu’un temps de qualité passé ensemble, sans que la relation familiale en soit nécessairement modifiée en profondeur.

On peut faire un pas de plus : les relations parent-enfant ne gagneraient-elles pas à la suppression de la transmission matérielle ? Les romans de Balzac ou d’Austen qui traitent de l’héritage soulignent combien il peut être source de conflits, voire de domination. Comme l’écrit Nozick, philosophe américain, « […] le pouvoir de léguer peut aussi amener un pouvoir de dominer, par la menace, explicite ou implicite, de ne pas léguer si les récepteurs potentiels ne se comportent pas selon son plaisir ».

« ‘Laisser trace’ en tant qu’individu n’est qu’une éventualité. »

De même, l’enquête sociologique réalisée en France par Bessière et Gollac confirme que derrière la « paix des familles » se reproduisent en silence des inégalités de genre : des pratiques notariales continuent à contourner des règles égalitaires de dévolution en vue de favoriser l’enfant aîné et l’enfant masculin dans les partages héréditaires. Cette prise de conscience de la facilité avec laquelle l’héritage cristallise et peut-être même catalyse les tensions familiales et les rapports inégalitaires suggère donc, si l’on est optimiste, que les relations familiales pourraient être améliorées par une liberté de transmission matérielle plus limitée, tout en réduisant les inégalités sociales et familiales.

AÉ : Qu’en est-il d’un monde où même la transmission immatérielle serait devenue impossible ?

AG et MB : Une incapacité de transmettre à la génération suivante ce qui nous a fait vibrer, qu’il s’agisse de l’art du jardin zen ou de la beauté d’une langue, serait très difficile à vivre. Pourtant, nous devons accepter que les générations à venir puissent s’affranchir de leur héritage, au point de laisser tomber dans l’oubli ce qui a pu être central à nos vies. Accepter notre propre mortalité, c’est accepter de laisser vivre ceux qui nous succèdent sans les réduire à la condition d’esclaves de nos rêves. Tout cela n’exige pas nécessairement une table rase à chaque passage de témoin. Mais il faut sans doute apprendre à se satisfaire de l’idée que « laisser trace » en tant qu’individu n’est qu’une éventualité et ne peut être nécessaire au sens de nos existences individuelles. Une conception qui ne garantirait de sens à l’existence que pour les personnes qui ont eu la force et la chance de mener des vies inoubliables pour les autres reléguerait dans l’absurde la majorité d’entre nous.

« Il importe, dans une société imparfaite, de permettre aux parents de pouvoir continuer à transmettre. »

AÉ : Revenons peut-être aux choses matérielles. Comment se confronter à l’idée de ne pas pouvoir participer matériellement à améliorer la vie de ses descendants ?

AG et MB : Si ce qui est visé est une taxation à 100 % des legs, il faut souligner combien nous contribuons déjà matériellement tout au long de notre vie à la qualité de la vie de nos enfants, en finançant les études par exemple. L’héritage n’est souvent que la partie émergée de l’iceberg. De plus, une forte taxation des héritages peut contribuer à améliorer le sort de l’ensemble de la génération suivante, avec des répercussions potentiellement positives sur nos propres enfants. Enfin, ce qui reste essentiel pour des parents réside d’abord dans ce que nous sommes en mesure de leur transmettre en termes affectifs ou de valeurs.

Cela dit, dans des sociétés insuffisamment solidaires où la redistribution est défaillante, il importe pour les plus pauvres de pouvoir contribuer matériellement à améliorer le sort de leurs enfants, et de pouvoir faire le maximum, s’ils le souhaitent, pour s’assurer que ces derniers aient une vie meilleure que celle de leurs parents. Ce raisonnement vaut aussi pour une famille aisée dont l’enfant souffrirait d’un handicap exigeant des soins coûteux. C’est dans ce type de cas qu’il importe, dans une société imparfaite, de permettre aux parents de continuer à transmettre – par donation ou legs – certaines ressources matérielles à leurs enfants. Cela explique sans doute aussi l’opposition paradoxale et récente des plus défavorisés à une taxation forte des héritages.

Par contre, en tant que génération, plutôt que comme parents, veiller à ce que la vie de la génération suivante soit meilleure que la nôtre n’est pas nécessairement requis par la justice, parce qu’un tel effort, qui passe par l’investissement, risque souvent de se faire au détriment des plus pauvres de la génération actuelle, et s’avérer injuste envers eux.

 

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Camille Crucifix

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