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Regard critique · Justice sociale

Justice

Entamer sa vie d’adulte derrière les barreaux

La prison est interdite aux mineurs, mais, dès 18 ans, c’est une autre histoire. La majorité ouvre la porte à l’enfermement et de nombreux jeunes s’y engouffrent. En prison, ils ne bénéficient d’aucun accompagnement spécifique, mais font la rencontre d’un milieu violent et criminogène, souvent le début d’un engrenage.

© Bertrand Dubois

À quoi pense-t-on quand on a 20 ans et qu’on entre en prison ? « La première chose que je me suis dite, c’est : ‘Je suis où ici ? À Alcatraz ?’ », répond N., un détenu de Lantin aujourd’hui âgé de 26 ans et qui se présente comme « un jeune ayant raté sa jeunesse ». « Puis, je me suis dit que j’allais mourir. Depuis mon arrivée en prison, la peur ne m’a jamais quitté. »

Accoutumé aux privations de liberté depuis ses 16 ans (en IPPJ puis au centre pour mineurs dessaisis de Saint-Hubert), N. n’en a pas moins vécu son arrivée en prison comme un choc : « Je me sentais plus vulnérable, sur mes gardes. La prison, c’est une société à part, avec de la violence et des provocations en permanence. Ici, même quand tu ne veux pas de problème, il y a toujours quelqu’un qui va te chercher misère. Et si tu te laisses faire, tu te fais bouffer vivant. »

Si le droit belge maintient les mineurs hors de prison, le passage à l’âge adulte signe souvent le début des (vrais) ennuis. À 18 ans, l’heure de la majorité pénale a sonné et l’effet est radical, comme en atteste la part que représentent les jeunes détenus en prison : 16 % de la population carcérale belge ont entre 18 et 25 ans, selon l’administration carcérale (soit 1.783 sur un total de 11.000 détenus).

Ces jeunes qui entament leur vie d’adulte derrière les barreaux ont souvent un passé similaire : « Quasiment tous ont des parcours de vie fracassés sur le plan familial, scolaire, psychiatrique ou de la migration », observe Vincent Spronck, directeur de la prison de Mons, et auparavant à la tête des établissements pénitentiaires de Forest, Nivelles et Tournai. Des « fracas » qui génèrent des inégalités face à la justice : « Les jeunes incarcérés sont en grande majorité désocialisés et/ou racisés, complète Delphine Paci, avocate et membre de la section belge de l’Observatoire international des prisons (OIP). Il y a clairement des biais au niveau des contrôles, mais aussi au niveau du passage au parquet et devant le juge d’instruction. Un jeune universitaire qui vend de la cocaïne à Uccle ne sera très probablement pas mis sous mandat d’arrêt, contrairement à un jeune déscolarisé de Molenbeek. »

16 % de la population carcérale belge ont entre 18 et 25 ans. « Quasiment tous ont des parcours de vie fracassés sur le plan familial, scolaire, psychiatrique ou de la migration » Vincent Spronck, directeur de la prison de Mons

Majeurs sans être adultes

Malgré leur jeune âge, il n’existe aucun soutien spécifique pour ces primodétenus, qu’il s’agisse de maintenir le lien avec leur famille ou d’assurer le suivi ou la reprise de leur scolarité. « Les aides psychosociales individualisées sont organisées tant au sein des prisons que par les services d’aides aux justiciables. Chaque personne détenue à la même possibilité de contacts et visites avec sa famille et ses proches (vidéoconférence, visite en salle, appel téléphonique… ) », explique la porte-parole de l’administration pénitentiaire, qui affirme n’avoir « pas connaissance de programme spécifique pour jeunes adultes ».

Même constat hors des prisons, où nos recherches ne nous ont menés qu’à une seule association ayant pour mission d’accompagner les jeunes (ex-)détenus, le Dispositif Relais – créé par la juge d’instruction Anne Gruwez et Tahar El Hamdaoui – mais qui vient, fin 2021, de mettre un terme à ses activités.

Face à ce paysage d’offre plutôt désert, Vincent Spronck ne cache pas son cynisme : « De toute façon, l’accompagnement, c’est bien beau, mais ces jeunes gars ne sont absolument pas en état de le recevoir quand ils arrivent en prison. Ils sont dans un état de stress intense ou de colère. Ils n’ont aucune disponibilité mentale pour un cours de math ou de français. Les cours s’adressent plutôt aux détenus ‘établis’. » Pour le directeur de prison, « quand le jeune arrive en prison, il est déjà trop tard, le mal est fait. Quasi tous sont issus de familles dysfonctionnelles, qui n’ont jamais pu être corrigées par les institutions en place (écoles, hôpitaux psychiatriques, aide à la jeunesse… ) ».

« On retrouve souvent chez ces jeunes des histoires de bébés placés, de violence familiale, de centres ou de familles d’accueil… La plupart ont manqué d’amour et d’empathie, n’ont pas acquis la maturité de communiquer et gérer ses émotions », confirme Latifa Elmcabeni, cofondatrice du Collectif des madrés à Saint-Gilles, qui se mobilise contre les violences policières sur les jeunes. Son expérience de mère et de militante la pousse à s’interroger : est-on vraiment adulte à 18 ans, a fortiori quand la vie ne nous a pas donné toutes les bonnes cartes en main ? « Quand tu es adulte, tu sais t’assumer. Aujourd’hui un jeune qui a connu des difficultés familiales, des échecs scolaires, etc., il n’a pas cette maturité. Et, si on l’envoie en prison, il va être pris dans des cercles vicieux. »

Mixité criminogène

Si certains juges sont persuadés que quelques jours en prison auront l’effet d’un électrochoc sur les jeunes délinquants, « dans les faits, il s’agit surtout d’un milieu criminogène, analyse Delphine Paci. Les jeunes sont souvent influençables ; ils se retrouvent dans un milieu ultraviolent et vont avoir tendance à chercher la protection de détenus ‘expérimentés’. Certains me disent qu’ils entrent en prison avec un simple diplôme de cambrioleur et qu’ils en ressortent avec un master en braquage ».

Une mixité criminogène renforcée par la surpopulation carcérale : alors que la loi prévoit de séparer les détenus en détention préventive (en maison d’arrêt) des condamnés (en maison de peine), dans les faits, tous sont mélangés par manque de place dans les prisons. Or, « la porte d’entrée en prison des tout jeunes détenus, c’est la détention préventive. Le fait que ces primodétenus se retrouvent mélangés aux condamnés est problématique », conclut Delphine Paci.

« Certains jeunes me disent qu’ils entrent en prison avec un simple diplôme de cambrioleur et qu’ils en ressortent avec un master en braquage. » Delphine Paci, avocate et membre de l’Observatoire international des prisons (OIP).

Ces constats contrastent avec la réalité des institutions publiques de protection de la jeunesse (IPPJ) – qui relèvent de l’aide à la jeunesse, une compétence communautaire – où sont placés des mineurs ayant commis un fait qui, s’ils étaient majeurs, serait qualifié d’infraction. À 18 ans, changement de décor : la même infraction commise les conduira du jour au lendemain dans le giron, fédéral cette fois, de la justice. Entre les deux niveaux de compétence, pas de transition, pas de transmission. Ce qui pousse certains à se demander s’il ne faudrait pas créer un nouveau type de structure, un « entre-deux » ou un accompagnement spécifique des jeunes délinquants majeurs.

« Quand un jeune quitte l’IPPJ, on n’a plus aucune nouvelle, regrette Nicolas Delporte, conseiller laïque à l’IPPJ de Braine-le-Château. Or on sent chez beaucoup de jeunes la volonté de rester en contact. On est parfois les seuls à s’intéresser à eux. Il est même arrivé que certains ne veuillent pas quitter l’IPPJ. Ici, ils ont été encadrés et puis, tout d’un coup, on les relâche ; ils doivent réapprivoiser la liberté, se débrouiller seuls. Il y a un vrai besoin d’assurer cette transition, si on veut leur éviter la prison. »

L’éducatif plutôt que le disciplinaire

Il existe bien une structure « intermédiaire » entre l’IPPJ et la prison : le Centre communautaire pour mineurs dessaisis (CCMD) de Saint-Hubert. Depuis 2010, y sont détenus des jeunes ayant commis des faits de multirécidive ou particulièrement graves entre leurs 16 et 18 ans et vis-à-vis desquels le juge de la jeunesse a décidé de se dessaisir ; s’applique alors sur eux le droit pénal pour adultes. Le centre de Saint-Hubert accueille ces mineurs dessaisis condamnés à une peine de privation de liberté (auparavant ils étaient enfermés dans des centres pénitentiaires pour adultes) dès leurs 16 ans et jusqu’à 23 ans.

Dès sa création, le centre a essuyé de nombreuses critiques, notamment du délégué général aux Droits de l’enfant, fermement opposé à l’enfermement des mineurs et pour qui la procédure de dessaisissement « contrevient à la Convention internationale des droits de l’enfant ». Mais, pour le directeur de Saint-Hubert, Son Tran, la situation n’a de cesse d’évoluer – vers un mieux.

Gérée jusqu’en 2014 par le SPF Justice, la matière du dessaisissement est passée dans les mains de la Fédération Wallonie-Bruxelles lors de la 6e réforme de l’État. « Cette évolution et le fait que l’on puisse accompagner les jeunes jusqu’à 23 ans témoignent selon moi de la volonté politique de mettre en place un cadre qui soit davantage adapté à la problématique de ces très jeunes hommes privés de liberté », confie Son Tran.

Selon lui, le vent continue de tourner depuis le 14 mars 2019, date du nouveau décret consacré aux mineurs dessaisis visant à renforcer leurs droits. Il permet d’augmenter le recours aux mesures éducatives plutôt que disciplinaires (notamment en diminuant la durée des périodes d’isolement), et a confirmé la mise en place d’un projet pédagogique, basé sur un programme intensif de formation du lundi au samedi. « Nous n’avons pas encore assez de recul pour évaluer l’impact sur la récidive. Mais, en termes de bien-être dans la détention et de diminution des incidents, on a constaté des améliorations rapides et significatives », assure le directeur. Le CCMD remplirait ainsi, selon lui, un rôle de protection de cette tranche d’âge charnière, pour « lui éviter d’être en contact avec la prison et ses délinquants plus âgés, qui ont souvent commis des faits plus graves ou sont imprégnés d’un plus long parcours carcéral ».

De son côté, N, le jeune détenu de Lantin, se souvient aujourd’hui presque avec nostalgie de son passage à Saint-Hubert : « Là-bas, le personnel était présent pour m’aider. Même s’ils ne sont pas suffisamment équipés pour aider chaque jeune dans tous les aspects (familial, psychologique, administratif… ), je me sentais soutenu moralement. En prison, le premier sentiment que j’ai eu, c’était de me sentir abandonné. »

« Fantasmes » et désillusion

Pour autant, la prison ne remplit pas toujours avec succès son rôle d’épouvantail auprès des jeunes. Comble de l’ironie, à Saint-Hubert, certains vont même jusqu’à provoquer un incident grave dans le seul but de se faire transférer en prison. « Nos jeunes peuvent avoir le fantasme qu’en prison on va les laisser tranquilles, qu’ils se lèveront à l’heure qu’ils veulent, n’auront pas de remarques sur leur hygiène, ne seront pas obligés de participer à la vie en collectivité, décrypte encore le directeur. Un deuxième ‘fantasme’ concerne les procédures différenciées entre le CCMD (où la décision de libération est dans les mains du ministère de la Justice et pas de la direction) et la prison, où les jeunes condamnés à moins de trois ans peuvent parfois se faire libérer plus rapidement. »

Même constat au sein des IPPJ : « L’attrait de la prison, c’est qu’ils savent pour combien de temps ils en ont. Alors qu’en IPPJ, chaque mois, le juge évalue le cas du jeune et peut lui rajouter un mois, note Nicolas Delporte. Par ailleurs, les jeunes d’aujourd’hui sont très différents d’il y a 10 ans. On est face à une population désœuvrée, avec moins de perspectives d’avenir et qui s’adapte très vite. On dirait que la prison leur fait moins peur qu’avant. »

« Nos jeunes peuvent avoir le fantasme qu’en prison on va les laisser tranquille, qu’ils se lèveront à l’heure qu’ils veulent, n’auront pas de remarques sur leur hygiène, ne seront pas obligés de participer à la vie en collectivité… » Son Tran, directeur du Centre communautaire pour mineurs dessaisis.

« Dans certains quartiers, la prison c’est comme la communion ailleurs, lâche droit au but l’avocate membre de l’OIP, Delphine Paci. C’est une sorte de rite de passage obligatoire vers l’âge adulte. Mais quand ils y sont, c’est un autre son de cloche. » En tant qu’avocate en droit de protection de la jeunesse et en droit pénal, elle est une témoin de premier plan des répercussions de ce passage à l’âge adulte en matière de justice ; cette bascule du droit protectionnel de l’aide à la jeunesse à celui, punitif, du pénal. « Quand les jeunes tout juste majeurs entrent en prison, c’est très dur. C’est un vrai choc pour eux ce changement de paradigme. »

Sans oublier qu’après l’incarcération subsiste le casier judiciaire, une tache souvent indélébile sur l’horizon devant soi. Latifa Elmcabeni, dont le fils a été brièvement incarcéré à l’âge de 20 ans, témoigne : « Ça l’a complètement détruit. Quand il cherche un boulot, toutes les portes se ferment. Il n’a fait qu’un mois de prison, mais ça a suffi à gâcher sa vie. Le passage par la prison ne peut qu’être néfaste pour un jeune. »

N, quant à lui, veut encore croire qu’une vie meilleure l’attend dehors : « J’ai merdé quand j’étais jeune, j’ai compris mes erreurs. Maintenant j’essaie d’avancer. Mon destin c’est d’être dehors, d’avoir une vie normale, une compagne, des enfants… Même un petit boulot mal payé, je serai content. »

Clara Van Reeth

Clara Van Reeth

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