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Enfants et ados des rues : un voyage sans fin ?

depuis 2019, des organisations de terrain lancent l’alerte concernant la situation d’enfants et de jeunes non accompagnés originaires du Maghreb, vivant en rue et voyageant d’un pays européen à l’autre. Le point sur cette question avec Émilie Scheen (Macadam) et Guillaume Lardanchet et Olivier Peyroux (Trajectoires).

© Morgan Everett

En 2019, des organisations de terrain lançaient l’alerte concernant la situation d’enfants et de jeunes non accompagnés, originaires du Maghreb, vivant en rue et voyageant d’un pays européen à l’autre. Si le phénomène est loin d’être neuf et ne se cantonne pas aux jeunes d’origine maghrébine, ces derniers seraient de plus en plus nombreux, de plus en plus jeunes (dès 9 ans !) et confrontés à des problématiques de délinquance et d’addiction. Depuis lors, des groupes de travail ont été mis en place et un avis du délégué général aux Droits de l’enfant a été publié.

Qui sont ces jeunes et comment répondre à leurs besoins ? Ce sont les questions que nous avons posées à Émilie Scheen, directrice de la toute jeune asbl Macadam, dont la première action a été de mettre en place, il y a quatre mois, un dispositif d’accueil de jour pour les jeunes dits « en errance » de moins de 26 ans, et Guillaume Lardanchet et Olivier Peyroux, de l’association parisienne Trajectoires, spécialisée dans la prise en compte des populations migrantes.

Alter Échos : Qui sont donc ces jeunes maghrébins qui vivent en rue aujourd’hui et qui voyagent d’un pays à l’autre, de l’Espagne à la Suède ?

Olivier Peyroux : Un rapport parlementaire est sorti en France il y a un an et demi sur ces mineurs issus d’Afrique du Nord. Leur nombre était alors estimé 2.000 sur toute la France. Dans cette catégorie de « jeunes d’Afrique du Nord », on peut retrouver des profils très différents : des jeunes majeurs algériens, de très jeunes Marocains ou Tunisiens. Avec ou sans problématique de consommation. On est encore loin de tout comprendre et tout cela est très mouvant. Ce ne sont évidemment pas les seuls mineurs étrangers non accompagnés en rue (voir encadré).

Mineurs étrangers non accompagnés en rue en France et en Belgique : qui sont-ils ?

• Une grosse partie des jeunes non accompagnés sont demandeurs de protection et ne sont pas présents en rue ou, temporairement, en attendant d’être pris en charge.

• Les enfants et les adolescents issus du Maghreb (Maroc, Algérie), qui sont parfois très jeunes, de 9 à 14 ans, et dorment dans des squats, des bâtiments vides et des gares, et peuvent présenter des problèmes d’addiction.

• On retrouve aussi des mineurs en transit, qui n’ont pas nécessairement envie de se signaler.

• Les mineurs d’Europe de l’Est ou du Sud-Est, qui se présentent comme des mineurs non accompagnés, mais se trouvent dans des formes d’exploitation familiale et peuvent être pris dans divers trafics (notamment de produits stupéfiants). Ce sont des jeunes très peu visibles, qui peuvent être déplacés d’un pays à l’autre dès que la justice s’intéresse aux réseaux d’exploitation.

• Les jeunes Doms, majoritairement en famille, mais dont certains se retrouvent à la rue, notamment des jeunes filles qui fuguent pour des raisons liées aux crimes d’honneur et à des mariages forcés.

AÉ : Qu’est-ce qui les a poussés à partir ?

OP : Dans cette étude menée en France, on constate que les jeunes Marocains ont des profils sociologiquement assez proches : ce sont des jeunes qui viennent des banlieues de Fès, Casablanca ou Tanger, souvent issus de familles néo-urbaines, notamment des femmes arrivées en ville pour travailler dans l’industrie textile ou agroalimentaire. Ces jeunes ont vécu pas mal de problèmes familiaux, de recomposition par exemple, ce qui n’est pas forcément bien vu au Maroc. À travers la migration, il y a une recherche de liens, car ils se sont souvent sentis rejetés par leur famille. Ils n’ont pas de projet migratoire très préparé. Beaucoup envisagent davantage une régularisation en Espagne, où c’est, pour l’instant, plus simple. Ils ne se projettent pas nécessairement en Belgique ou en France.

Pour ce qui est des Algériens, il y a une très forte migration depuis 2018-2019 qui concerne toutes les couches sociales. On va y trouver des jeunes qui étaient déjà dans l’informel algérien et qui se voient sans aucune perspective en Algérie. Ils arrivent souvent dans leur famille en France, mais c’est la qualité de ces liens familiaux qui va les faire tomber dans l’errance, parce que cette diaspora ne leur vient pas nécessairement en aide.

« Ces jeunes sont présents dans plusieurs métropoles françaises. Ils sont là, très visibles, et, finalement, le constat, c’est que personne ne les connaît. » Guillaume Lardanchet, Trajectoires

AÉ : Quels obstacles empêchent leur prise en charge ?

Guillaume Lardanchet : Chez ces jeunes en errance aggravée, la demande de protection est beaucoup moins forte que chez les profils classiques de mineurs non accompagnés qui ont un projet migratoire. Ce premier obstacle est entretenu par une mobilité géographique assez forte et par la consommation de psychotropes et de médicaments. Ces jeunes ont des modes de vie qui s’accordent peu avec les contraintes de la protection de l’enfance. Ils évoluent aussi en groupe, et la pression du groupe ou le groupe comme refuge prennent parfois le pas sur les propositions qu’on peut leur faire. Il y a, enfin, cette nécessité de « faire de l’argent », en France pour les squats ou des hébergements type marchands de sommeil, mais aussi pour de la nourriture ou des vêtements, car ils accordent de l’importance aux vêtements malgré leur errance. Il peut y avoir aussi des contraintes de remboursement d’une dette ou d’envoi d’argent au pays. Ce besoin de « faire de l’argent » est parfois peu compatible avec une mesure de protection.

OP : La grosse difficulté en France, c’est que la protection de l’enfance est très lente à s’adapter, voire est dans l’illusion que c’est au jeune de s’adapter. Et puis le fait que, en France, la protection de l’enfance est très territorialisée alors que ces jeunes sont en fait très mobiles. Il faudrait des suivis au moins nationaux, voire transnationaux.

ES : En Belgique, Fedasil gère l’accueil des Mena et un tuteur est attribué à chaque jeune signalé. Pour les non-demandeurs d’asile, le Centre d’observation et d’orientation se situe à Sugny, en Ardenne. Il faut plusieurs heures pour y aller, ce qui rebute pas mal de jeunes. Certains y vont, mais en repartent aussitôt en découvrant les conditions d’accueil. C’est difficile de leur parler de protection en sachant que cette première étape n’est déjà pas adaptée à leurs besoins. Les démarches doivent aussi être finalisées avant les 18 ans, ce qui implique de les entamer assez tôt. Et certaines procédures nécessitent de passer par un « tracing » de la famille, ce qui est compliqué pour certains jeunes qui ont quitté leur pays justement pour des raisons familiales.

AÉ : Dès lors, comment les toucher ?

ES : Il y a chez certains travailleurs sociaux une certaine stigmatisation de ce groupe de Mena maghrébins, une certaine peur de travailler avec eux. Le travail de rue est essentiel. Il faut aller à leur rencontre, créer du lien et ne pas les considérer juste comme des jeunes qui délinquent et qui consomment. Macadam est un dispositif à bas seuil d’exigences et à haut seuil de tolérance : nos règles sont très légères et, pour le moment, on les accueille en groupe.

GL : Ces jeunes sont présents dans plusieurs métropoles françaises. Ils sont là, très visibles, et, finalement, le constat, c’est que personne ne les connaît. Cette démarche « d’aller-vers », c’est souvent la première pierre qui manque, même si ça ne suffit évidemment pas. Quand on va vers eux, on se rend compte qu’ils ont des choses à dire et qu’ils parlent de leurs activités, de leur consommation.

AÉ : La consommation est justement un frein à leur prise en charge en institution. Comment travaillez-vous cette question ?

ES : C’est une question qui ne concerne pas uniquement les jeunes marocains, beaucoup de jeunes en errance peuvent avoir des problématiques de consommation. On a un partenariat avec Infor-Drogues qui va accompagner notre équipe et peut-être, à terme, faire des permanences chez nous. D’autres associations du secteur assuétudes se rendent compte que des jeunes de plus en plus jeunes ont des problèmes de consommation, notamment de benzodiazépines. Cette réflexion est en cours, mais c’est vrai que tout le monde est un peu démuni.

GL : La consommation, c’est un moyen de se livrer à leurs activités, mais aussi une forme de récompense ou d’échappatoire aux difficultés liées à l’errance. Travailler la santé est à la fois une nécessité, mais aussi un moyen d’accroche. En France, on balbutie encore sur la compréhension de ces consommations, sur les détournements de médicaments à des fins récréatives ou de soutien à l’activité…

« Le travail de rue est essentiel. Il faut aller à leur rencontre, créer du lien et ne pas les considérer juste comme des jeunes qui délinquent et qui consomment. » Émilie Scheen, Macadam

AÉ : Ces jeunes sont aussi connus pour des problématiques de délinquance : y a-t-il une coopération avec la police et les parquets sur cette question ?

GL : L’aspect pénal est une composante importante de leur parcours. Les seuls chiffres que l’on possède sur ces jeunes en France viennent souvent des parquets, car ils sont souvent repérés par la voie pénale. L’échange avec les forces de police et les parquets est donc essentiel pour connaître ces jeunes, travailler sur les situations, l’objectif étant de repérer les plus vulnérables et d’œuvrer à leur protection. Cela se fait à Paris avec beaucoup de tâtonnement. Dans d’autres villes, cela commence petit à petit… Mais cela reste un objectif plus qu’une réalité aujourd’hui.

ES : En Belgique, c’est l’une des recommandations du délégué général aux Droits de l’enfant : créer un groupe de travail sur les enfants des rues en provenance du Maghreb, qui regrouperait toute une série de services et, notamment, le service de tutelle et la police.

AÉ : Certains de ces actes délinquants sont-ils commis dans le cadre de situations d’exploitation ?

OP : Il y a des situations d’exploitation de jeunes d’Afrique du Nord, mais qui sont nettement moins structurées que ce qu’on connaît avec les jeunes issus d’Europe de l’Est (pour lesquels l’arrivée dans nos pays est liée à un système d’exploitation, voir encadré). Ce sont souvent des emprises qui fonctionnent, non pas sur la base de dettes de voyage comme ça peut arriver chez les jeunes femmes nigérianes, mais qui sont plutôt liées à la consommation de produits. Ces jeunes peuvent être récupérés pour toutes sortes de trafics, cela va de la vente de cigarettes à faire la mule, vendre du stup, voler à l’étalage ou à l’arraché. Les modalités d’emprise et de structuration de l’exploitation sont moins évidentes à identifier, plus fluides, plus mouvantes…

ES : De notre côté, au cours des premiers mois de travail réalisés à Macadam, on n’a pas vraiment relevé d’indicateur d’exploitation. Mais j’essaye de former l’équipe à ces questions…

AÉ : Ces jeunes dorment souvent dans des lieux très précaires. Faut-il réfléchir à une forme d’hébergement qui conviendrait à leur mode de vie ?

ES : C’est une demande des associations : créer un centre de « pré-accueil » qui serait bas seuil d’accès, une sorte de marchepied entre la rue et un centre plus classique. Parce des jeunes en errance depuis de nombreuses années, c’est un peu compliqué de leur dire ‘Allez dormir à telle heure’, alors que cela fait trois ans qu’ils se drivent tout seuls…

GL : Suite à l’irruption des mineurs marocains à Paris, la mairie a créé un dispositif d’hébergement bas seuil pour ces jeunes. C’est une réponse intéressante et nécessaire si elle est conçue comme un sas, une étape préalable vers des orientations plus pérennes. Après, ça pose la question de la mixité et du pourquoi des dispositifs pour ces jeunes et pas pour les autres. Concernant les jeunes en situation d’exploitation, on a par contre, en France, une vraie carence en termes de prise en charge.

« À travers la migration, il y a une recherche de liens, car ils se sont souvent sentis rejetés par leur famille. Ils n’ont pas de projet migratoire très préparé. » Olivier Peyroux, Trajectoires

AÉ : Que se passe-t-il pour ces jeunes une fois devenus majeurs ?

GL : Les obstacles à l’entrée dans un processus d’accompagnement sont déjà nombreux pour les mineurs. Pour les jeunes majeurs, les solutions qui peuvent leur être proposées sont extrêmement limitées, voire inexistantes. Pour un jeune majeur algérien qui n’a pas connu de parcours de protection de l’enfance même s’il est arrivé mineur, et qui a commis des délits, les perspectives de régularisation ne peuvent passer que par un mariage ou par une reconnaissance de situation d’exploitation. Concrètement, cela n’arrive pas…

ES : Mieux préparer le passage à la majorité est une priorité. C’est vrai pour tous les jeunes en errance, mais encore plus pour les Mena qui, à 18 ans, se retrouvent sans aucune perspective. Chez Macadam, on les accueille jusqu’à 26 ans, mais on a très peu de solutions à leur proposer. On sait bien qu’un jeune homme isolé aura très peu de chance de trouver une place au Samusocial.

OP : Sur cet après, effectivement, la carence est énorme. Tout le monde fait comme s’ils allaient s’évaporer dans la nature une fois majeurs, ce qui est complètement illusoire…

Macadam : un accueil de jour pour « jeunes en errance »

L’asbl Macadam est le fruit d’une concertation entre sept acteurs de l’aide à la jeunesse, de l’aide aux personnes sans abri, de la santé mentale et de la lutte contre la pauvreté, qui ont fait le constat d’une augmentation du nombre de jeunes dits en errance. L’objectif de l’association ? Mettre fin au sans-abrisme des jeunes de moins de 26 ans. Sa première action ? L’ouverture, il y a quatre mois, d’un dispositif d’accueil de jour, avec comme services de base : des douches, des repas, un espace de repos, une consigne, des ordinateurs, des recharges pour téléphone, un vestiaire d’urgence. Des services qui sont des prétextes pour créer un lien avec ces jeunes.

Le public visé est très large. « On accueille pour le moment principalement des Mena maghrébins, mais on vise aussi des jeunes qui ont eu un long parcours dans l’aide à la jeunesse et qui en ont été exclus, des jeunes qui sortent de prison ou d’hôpital psychiatrique, des jeunes issus de maisons d’accueil, des jeunes en logement très précaire ou des jeunes qui vivraient des violences au domicile et qui y sont très peu, explicite Émilie Scheen, la directrice de l’association. On va voir avec le temps quels jeunes se saisissent du dispositif et adapter notre proposition. »

Entre le 12 juillet et fin octobre, Macadam a reçu 312 visites de 107 jeunes différents. Parmi eux, 64 garçons mineurs (principalement des Maghrébins), 1 fille mineure (marocaine), 4 filles majeures, 38 garçons majeurs (principalement des jeunes sans papiers). Macadam a aussi réalisé 26 maraudes autour de la gare du Midi, en partenariat avec l’association SOS-Jeunes.

Marinette Mormont

Marinette Mormont

Coordinatrice web, contact freelances, journaliste (social, santé, logement).

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