En Allemagne, le marché du travail n’est pas encore all inclusive. Malgré un chiffre croissant de personnes actives et une pénurie de main-d’œuvre qualifiée, le taux de chômage des personnes en situation de handicap augmente encore en 2025: 11,6%. 175.000 personnes handicapées sont sans emploi; 44,4% d’entre elles le sont d’ailleurs depuis plus d’un an, contre 34,9% des personnes valides. Dans le même temps, et paradoxalement, le nombre de personnes porteuses de handicap actives ne cesse d’augmenter et avoisine les 1,15 million en 2025. Malgré cette reconnaissance du handicap, les discriminations persistent. Mais ce sont surtout les entreprises, dépassées par la paperasse et peu formées à accueillir des personnes handicapées, qui préfèrent finalement s’acquitter d’une contravention.
47.000 entreprises n’emploient aucun salarié handicapé
Comme en Belgique ou en France, des quotas de recrutement de personnes handicapées, s’appliquant aux entreprises et administrations de plus de 20 salariés, visent à encourager l’embauche et favoriser l’inclusion au travail: 5% de leurs effectifs doivent être des personnes en situation de handicap. Mais selon le dernier Baromètre de l’inclusion, publié en novembre par l’ONG Aktion Mensch et le Handelsblatt Research Institute, ces quotas, qui concernent près de 180.000 entreprises et administrations allemandes, sont encore trop peu respectés puisque 47.000 employeurs n’ont aucun salarié en situation de handicap. Ainsi, le taux d’emploi par entreprise atteint en moyenne 4,4% au lieu des 5% espérés. Exemplaires cependant, les services publics et très grandes entreprises embauchent bien au-dessus de cette moyenne.
Reconnaître et communiquer son handicap
«Les quotas ont au moins cette force symbolique de donner de la visibilité au handicap dans la société. En fin de compte, à compétences égales, nous avons le droit au travail», défend Beate Neuber, chargée de projets pour la capitale du Land de Saxe, malvoyante depuis l’adolescence. Au premier étage du Stadtforum de Dresde, dans son espace ouvert, derrière ses trois écrans sur lesquels un logiciel d’agrandissement lui permet de lire, elle confie, à 56 ans, avoir malgré tout vécu des discriminations: «C’est évident que j’ai été invitée à des entretiens parce que les recruteurs étaient obligés, mais ils n’avaient aucune envie de m’embaucher.» Nécessitant un aménagement de son espace de travail, Beate communique systématiquement sa déficience visuelle sur son CV, ce qui n’a pas empêché qu’elle soit à plusieurs reprises exclue du processus de recrutement, les documents n’étant pas adaptés à son handicap.
Malgré un chiffre croissant de personnes actives et une pénurie de main-d’œuvre qualifiée, le taux de chômage des personnes en situation de handicap augmente encore en 2025: 11,6%. 175.000 personnes handicapées sont sans emploi; 44,4% d’entre elles le sont d’ailleurs depuis plus d’un an, contre 34,9% des personnes valides.
Car, même si, en principe, ce cadre légal vise aussi à rassurer les personnes qui postulent pour qu’elles communiquent leur handicap et partagent leurs besoins lors du processus de recrutement, il ne lève finalement pas les tabous autour de celui-ci: «Elles craignent toujours que l’employeur pense qu’elles seront souvent malades, moins efficaces ou moins compétentes», rapporte Dagmar Greskamp, responsable Inclusion et Emploi pour l’ONG Aktion Mensch, qui réalise le baromètre annuel depuis 2013. «Beaucoup souffrent de maladies chroniques comme des migraines ou des syndromes de fatigue, et elles ont, par exemple, besoin de plus de pauses.» Pas facile non plus de faire comprendre aux collègues ces adaptations du temps de travail, encore moins les six jours de congé annuel supplémentaires. Aussi, le droit allemand interdit-il le licenciement de personnes en situation de handicap, ce qui rend certains employeurs d’autant plus réticents.
Dans les supermarchés CAP-Markt, présents dans toute l’Allemagne, près de 50% des salariés sont en situation de handicap dans chaque magasin. Issus d’ateliers d’insertion Werkstätte ou de l’Agence pour l’emploi, beaucoup étaient au chômage de longue durée. «Nous essayons d’adapter le lieu de travail à la personne, et non l’inverse. Certains sont très doués pour remplir les rayons, d’autres préfèrent encaisser», explique Thomas Heckmann, directeur général. Grâce aux subventions d’Aktion Mensch et aux aides permises par la taxe compensatoire, les employés et cadres de CAP-Markt sans handicap suivent des séminaires de formation pour interagir avec leurs collègues et mieux comprendre les pathologies. Dans les supermarchés, les étagères des rayons ne dépassent pas les 1,60 mètre et les allées sont suffisamment larges pour que deux fauteuils puissent se croiser. En revanche, et comme souvent, l’évolution professionnelle vers des postes de cadre reste, par contre, limitée.
Un manque de ressources qui décourage
Trop coûteux, trop long, le recrutement d’une personne en situation de handicap rend les entreprises réticentes, et faute de service des ressources humaines, elles se contentent de payer la taxe.
«C’est énormément de paperasse et de bureaucratie pour les deux parties. Très souvent, les entreprises n’ont personne pour s’en charger, alors quand on dit: tu préfères payer une taxe plutôt que passer six mois à remplir des formulaires? La réponse est oui, bien sûr», commente Manuela Scharf, adjointe aux personnes handicapées et seniors pour la capitale du Land de Saxe. Pourtant, les aides financières pour se former à l’accueillir, aménager l’espace de travail, simplifier la charge administrative sont nombreuses, mais méconnues. Un manque à gagner, pourtant, dans un contexte de manque de main-d’œuvre. «Les PME de moins de 50 salariés connaissent peu les subventions disponibles pour embaucher des personnes handicapées, alors qu’il existe précisément une aide provenant de fonds alimentés par la taxe compensatoire», ajoute Dagmar Greskamp, pour Aktion Mensch. C’est justement grâce à cette taxe que Beate Neuber a pu suivre une formation qui l’a amenée ensuite vers l’emploi.
Trop coûteux, trop long, le recrutement d’une personne en situation de handicap rend les entreprises réticentes, et faute de service des ressources humaines, elles se contentent de payer la taxe.
Après avoir embauché un peintre sourd, les employés d’une entreprise berlinoise active dans le secteur de la construction se sont formés à la langue des signes, ce qui a permis de recruter de nouveaux salariés malentendants. L’information trop dispersée, «tout se passe par le bouche-à-oreille», observe Anne Gersdorff, elle-même en fauteuil roulant. Chargée de projets pour l’ONG Sozialhelden, elle accompagne les employeurs vers un monde du travail plus inclusif grâce à des formations. «Si les employeurs allemands ne manquaient pas autant d’informations, ils seraient tout à fait capables d’accueillir des personnes en situation de handicap. Pour le moment, ils manquent encore de courage», confesse Thomas Heckmann, directeur général de CAP-Markt.
Une coercition inefficace
En 2025, la taxe compensatoire payée par les entreprises ne respectant pas les quotas a augmenté, et varie entre 155 et 815 euros par mois. Sans trop d’effet, les entreprises préfèrent payer une amende plutôt qu’un salaire, estime Aktion Mensch. «C’est un sujet de discussion permanent entre les camps politiques: faut-il punir ou récompenser? Faut-il exiger une taxe compensatoire ou payer un supplément?», s’interroge Dagmar Greskamp. Pour autant, nombreux sont les employeurs qui préfèrent se soumettre à l’amende. Toutefois, l’argent de la taxe compensatoire payée par les entreprises ne respectant pas les quotas sert à financer le recrutement de personnes en situation de handicap – même si l’entreprise n’a pas de poste vacant – ainsi que les aménagements pour personnes à mobilité réduite des espaces de travail et les équipements spécifiques nécessaires, tels que des écrans, des ascenseurs, etc.
En 2025, la taxe compensatoire payée par les entreprises ne respectant pas les quotas a augmenté, et varie entre 155 et 815 euros par mois. Sans trop d’effet, les entreprises préfèrent payer une amende plutôt qu’un salaire.
Pour Manuela Scharf, adjointe à Landeshauptstadt Dresde, où 7,6% des employés sont en situation de handicap, les quotas permettent surtout de réaliser des statistiques. «Ça reste un instrument politique. Pourquoi le faisons-nous maintenant que c’est obligatoire, alors que nous ne nous sommes jamais inquiétés de l’inclusion au travail?», admet-elle. Sentiment partagé par Anne Gersdorff: «Il a fallu attendre une incitation pour s’attaquer au problème, reproche l’autrice de Stop au validisme. Les employeurs paient l’amende et c’est tout, ils n’ont pas à se former et à embaucher en dehors des circuits habituels. Il faut renforcer les connaissances au sein des entreprises et apaiser les inquiétudes concernant les recours légaux. Les personnes handicapées ont aussi le choix de décider où et comment elles veulent travailler.»
Les Werkstätte, le «second marché du travail» qui précarise
La timide inclusion des personnes handicapées ne survient pas seulement lors du recrutement. En Allemagne, beaucoup de personnes atteintes de graves handicaps ou de restrictions psychiques suivent des cursus d’études spécialisés qui n’aboutissent à un diplôme que dans un quart des cas. Par conséquent, ces cursus débouchent sur des postes dans des Werkstätte – l’équivalent des entreprises de travail adapté. Dans ces ateliers, les employés sont rémunérés bien en dessous du salaire minimum, et les perspectives d’évolution vers d’autres postes à plus haute responsabilité en dehors des Werkstätte sont si limitées qu’on parle même de «second marché du travail». Qui emploie tout de même 300.000 personnes handicapées. «Beaucoup y trouvent leur place et y sont heureux, surtout si la famille ou le conjoint subvient aux besoins. Ces ateliers sont en réalité des établissements de réadaptation qui visent à préparer au marché du travail général. Pourtant, chaque année, seul 1% intègre le premier marché», déplore Dagmar Greskamp, avant de poursuivre: «Les personnes handicapées, parce qu’elles sont considérées en fonction de leurs déficits, de ce qu’elles ne peuvent pas faire, et non de leurs capacités, n’ont pas la liberté de choisir et de décider.» En 2015 déjà, un rapport du Comité des droits des personnes handicapées de l’ONU critiquait ces ateliers spécialisés, estimant qu’ils ne préparaient pas à l’insertion sur le marché du travail, et recommandait de les supprimer progressivement, en encourageant en parallèle le recrutement. Désormais, les employeurs perçoivent d’ailleurs des subventions salariales s’ils embauchent une personne issue d’ateliers. Mais c’est loin d’être suffisant.