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Sans-abrisme
© www.pexels.com

Elles racontent leur vie après la rue

Alter Échos n° 464 24 mai 2018 Pierre Jassogne

Marie-Christine et Sylvie ont connu le sans-abrisme: la première à Bruxelles, l’autre à Charleroi. Grâce au travail d’associations comme Job Dignity et Les Fleurs du bien, ces femmes ont pu retrouver une vie «normale».

Après huit années passées dans la rue, Marie-Christine entame une nouvelle vie. À 53 ans, elle vient de trouver un travail comme serveuse. Un mi-temps qui lui permettra d’ici quelque temps de se loger et de revoir ses deux enfants. «C’est peu d’heures, mais cela m’arrange, étant donné que ce n’est pas simple de retourner à une vie normale, raconte-t-elle. Je rencontre enfin des personnes qui me sourient, alors qu’avant, en rue, j’étais invisible.» Elle évoque alors les raisons de ce «cauchemar»: un compagnon violent, une séparation, une dépression, l’alcool, puis la perte de son emploi et des factures qui s’accumulent avec deux enfants à nourrir… Un scénario bien connu. «De fil en aiguille, la vie s’est acharnée.»

En novembre 2017, la vie de Marie-Christine prend pourtant un nouveau tournant. Elle suit une formation au sein de l’incubateur Job Dignity qui permet aux femmes sans abri de créer un projet professionnel ou de retrouver un emploi. Outre l’horeca, diverses formations sont proposées par des professionnels bénévoles et des pensionnés dans divers secteurs comme le stylisme ou la vente. L’association aide ensuite les femmes à trouver un travail et un logement grâce à son réseau de partenaires. «L’idée est née à la suite d’une rencontre faite avec une femme ayant passé 27 ans de sa vie en rue. Cela a été déterminant», explique Awatif Majid, fondatrice de Job Dignity. L’association a été fondée en 2012 mais le lieu a été ouvert en octobre 2017. «Il y a une histoire d’amour avant la naissance de Job Dignity, raconte-t-elle. Je gérais le cercle littéraire Victor Hugo situé à proximité du Samusocial. J’ai rencontré ces femmes qui s’asseyaient sur le seuil de la porte et, jour après jour, j’ai tissé des liens. Longtemps, le sans-abrisme n’a pas été mon affaire. Progressivement j’ai été confrontée à cette détresse. Avec Job Dignity, je voulais sortir de la logique qu’ont beaucoup de lieux s’occupant des femmes SDF, à savoir faire de l’occupationnel thérapeutique, mais sans vraiment sortir ces femmes de la rue.»

«Je me reconsidère comme une personne à part entière, avec un droit à vivre comme tout le monde. Cette reconstruction, c’est comme si on recollait peu à peu tous les morceaux qui m’ont manqué ces dernières années.» Marie-Christine, ex sans-abri

Depuis l’ouverture, cinq femmes sans abri ont été réintégrées dans la société, l’ASBL s’occupant de 52 personnes, principalement issues du Samusocial. Mais en avril dernier, faute d’argent pour payer le loyer et les charges, les huissiers fermaient le centre. En attendant un éventuel subside et de retrouver un lieu, l’incubateur de projets est accueilli temporairement au sein d’un accueil de jour, Bij ons-Chez nous.

«Pour moi, Job Digntiy a été l’occasion d’une véritable renaissance et j’aimerais qu’il en soit ainsi pour d’autres femmes SDF, confie Marie-Christine émue. Même si je ne suis pas encore au top. C’est vraiment pour ma propre personne un retour à la dignité: je me reconsidère comme une personne à part entière, avec un droit à vivre comme tout le monde. Cette reconstruction, c’est comme si on recollait peu à peu tous les morceaux qui m’ont manqué ces dernières années. Je suis aussi redevenue une femme. J’ai de nouveau l’envie de prendre soin de moi. Se coiffer, se maquiller… autant de gestes que j’ai dû réapprendre. C’est une vraie reconquête.»

Une reconquête que connaît aussi Sylvie. Après avoir passé deux ans dans les rues de Charleroi, elle vient de retrouver un logement grâce à l’aide de l’association Les Fleurs du bien, un lieu où les participantes deviennent actrices de leur vie, tout en cherchant à rompre le cycle de l’isolement social. Au sein de la petite maison qui accueille l’association, ces femmes font une parenthèse dans leur quotidien difficile pour s’occuper de soi et se changer les idées à travers une série d’ateliers. «L’association a été un tremplin pour moi. En rue, on se moquait de moi. Ici, on n’a plus été dans le jugement à mon égard. Sans cela, je n’y serais jamais arrivée.»

Dès le début de son parcours en rue, Sylvie a mis un pied au sein de l’association. «Je ne participais pas aux ateliers, mais venais pour toute une série de démarches administratives, notamment pour trouver un logement.» Aujourd’hui, elle continue de venir une fois par semaine et participe à l’atelier cuisine chaque vendredi. «Cela me permet de sortir de chez moi. De me changer les idées. Des amitiés se font. On s’entraide. Je prends des initiatives pour le menu, pour la cuisine.»

«Les femmes représentent grosso modo un cinquième de la population des SDF. Mais on parle uniquement des femmes qui osent aller vers les services. Sur le terrain, celles en grosse difficulté, ne viennent pas vers nous.» Manu Condé, Les Fleurs du bien

Derrière l’association lancée en 2009, il y a Manu Condé. «Comme on n’est pas un service d’urgence, on travaille dans un autre temps, celui de la responsabilisation et de l’estime de soi.» L’an dernier, 92 femmes ont été accueillies, dont 67 nouvelles participantes. Depuis sa création, ce sont 600 femmes en errance qui sont passées par Les Fleurs du bien. «A priori, on ne devrait pas réussir à recevoir tout le monde, vu l’exiguïté du lieu. Mais, dans la pratique, on y arrive, étant donné que les participantes viennent aux ateliers qu’elles souhaitent, souvent ceux qui correspondent aux besoins immédiats. D’où le succès de l’atelier cuisine. Il y a un noyau de six-sept femmes régulières pour chaque atelier. Elles viennent en fonction de l’intérêt, et des amitiés qui se sont créées. La plupart de ces femmes, et c’est une constante, sont toutes seules, dans un isolement social grave. Elles ont un parcours lourd fait de séparations, notamment avec les enfants et le reste de leur famille. Se pose un vrai besoin de resocialisation.»

Sur le sans-abrisme au féminin, Manu Condé est intarissable. Critique aussi. «On est dans une zone grise dans l’accueil et le suivi des femmes SDF. Si on regarde les chiffres, certains vous diront qu’il n’y a pas d’évolution. On reste dans la même proportion hommes-femmes, ces dernières représentant grosso modo un cinquième de la population des SDF. Comme ce nombre stagne, il donne le sentiment aux politiques que les dispositifs présents fonctionnent. Mais on parle uniquement des femmes qui osent aller vers les services. Sur le terrain, celles en grosse difficulté ne viennent pas vers nous.»

Il pointe aussi une différence flagrante entre le suivi des hommes et celui des femmes en rue. «Il y a un déséquilibre quoi qu’on dise. La plupart des structures d’hébergement opèrent malheureusement une forme de sélectivité du public. Malgré quelques changements, une femme n’y est accueillie – et c’est une grosse différence avec les hommes – que si elle victime de violence ou si elle a des enfants. C’est un gros problème pour une femme seule, ce qui est la majorité des cas que nous rencontrons, d’accéder facilement à ces lieux d’hébergement. Mon travail est de pointer ce décalage, mais aussi de le ramener à l’équilibre, pas plus, pas moins.»

Les femmes dans le secteur de lutte contre le sans-abrisme

Si le pourcentage de femmes SDF reste relativement stable ces dernières années, le phénomène est néanmoins de plus en plus évoqué. «Il y a un paradoxe dans le sans-abrisme féminin», relève Yahyâ Hachem Samii, directeur de la Strada (Centre d’appui au secteur bruxellois de l’aide aux sans-abri). «C’est un public plus fragile, plus exposé, plus susceptible de connaître des situations de sans-abrisme, mais c’est aussi un public qui bénéficie d’une meilleure prise en charge.»  Tout n’est pas résolu, loin de là, admet le directeur. En 2017, sur 3.981 personnes dénombrées par la Strada, on comptait 21 % de femmes. «Une série de besoins devraient être reconnus, entendus, et bénéficier d’une réponse adaptée comme au niveau de l’hygiène ou de la contraception. Il y a un questionnement aussi sur les violences sexuelles avant et pendant le passage en rue. Elle traverse les services désormais pour savoir si c’est une réalité suffisamment prise en compte dans les différents services.»

«La situation des femmes sans-abri inquiète, interpelle depuis toujours les acteurs du secteur, tout comme les médias et les décideurs politiques»
, relève  Marjorie Lelubre, docteure en sociologie (Université Saint Louis, Bruxelles). Dans le cadre de l’un de ses articles, elle attribuait cet intérêt plus marqué pour l’errance féminine au coût psychologique lié au fait de laisser une femme en rue. «En effet, les entretiens menés auprès des acteurs sociaux font apparaître un lien fort entre la femme et la vulnérabilité émotionnelle et/ou physique. Mon hypothèse est que lorsqu’une femme est confrontée à l’exclusion du logement, cela marque plus durablement les acteurs sociaux qui estiment que les risques encourus sont plus importants pour une femme. Ces situations imprègnent donc plus fortement leur discours, donnant l’impression qu’on est face à un phénomène qui s’amplifie.» 

Par ailleurs, comme le relève Marjorie Lelubre, le parcours résidentiel des femmes qui connaissent un épisode d’exclusion du logement est marqué par deux grandes caractéristiques: «Tout d’abord, un recours plus automatique à leur réseau informel et ensuite, une orientation privilégiée dans les structures d’hébergement de longue durée du type maison d’accueil. Alors que les hommes sans abri ressentent un sentiment de honte à faire appel à leur entourage familial et/ou amical préférant se tourner plus rapidement vers le réseau institutionnel, les femmes font tout faire pour retarder ce premier contact, notamment lorsqu’elles ont des enfants. Elles redoutent en effet que leurs difficultés de logement une fois connues par les acteurs sociaux puissent entraîner le placement de leurs enfants. La présence des enfants est aussi ce qui explique que le réseau informel soit plus enclin à accepter d’offrir cet hébergement. Pour ne pas épuiser leur réseau, ces femmes devront néanmoins faire preuve d’une stratégie résidentielle complexe, en ne demeurant pas trop longtemps en un même lieu pour éviter que la cohabitation ne devienne intenable.»

Au niveau des orientations institutionnelles, Marjorie Lelubre note que l’organisation du secteur de l’hébergement – le nombre de places disponibles selon le genre – favorise fortement le long terme pour les femmes, alors que les hommes se voient le plus souvent dirigés vers le secteur de l’urgence, les abris et asiles de nuit. «L’histoire des maisons d’accueil – de nombreuses d’entre elles étaient à l’origine des maisons maternelles – montre cet intérêt plus marqué pour les femmes, particulièrement lorsqu’elles ont des enfants. Le revers de la médaille est néanmoins que lorsqu’une femme se trouve orientée vers l’urgence, c’est ce que sa situation semble trop complexe – notamment en raison d’un grave problème de santé mentale et/ou une addiction qui paraît trop difficile à gérer -, et elle risque alors de rester “coincée” à ce stade de l’urgence, partageant le sort de beaucoup d’hommes sans abri en la matière.»

 

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