Partager par e-mail Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur LinkedIn Partager sur Pinterest Impression
Édito
Laisser traîner ses oreilles pour recueillir le vécu des invisibles, il faut l’avouer, n’est pas toujours le fort des journalistes. © www.pexels.com

Ode à la littérature (ou petite leçon d’humilité journalistique)

Alter Échos n° 471 20 février 2019 Marinette Mormont

« Une part de moi savait que Trump allait être élu. Eh oui, cela a sans doute à voir avec ma fréquentation de ces gens qui peuplent mes romans et mes nouvelles. […] Depuis le début du XXIe siècle, il faut être aveugle pour ne pas remarquer que leur discours s’est tendu. […] Si vous me demandez si Wade Whitehouse, d’Affliction(1), ou Bob Dubois, de Continents à la dérive(2), auraient voté pour Trump, je dois répondre : oui. Oui, ces gens que j’aime et que je respecte tant auraient voté pour Trump », livrait récemment l’écrivain nord-américain Russel Banks dans une interview pour la revue America(3).

Dans Affliction, Wade Whitehouse, la quarantaine passée a été abandonné par sa femme et va être quitté par sa maîtresse. Alcoolique et dépressif, il bascule dans une folie destructrice. La violence peut être individuelle mais aussi collective. Auquel cas, elle s’exerce souvent à l’égard du « pouvoir » et extériorise cette défiance « des gens d’en bas » envers le politique, mais aussi les médias(4). Car cette révolte témoigne de la violence qu’ils subissent eux-mêmes au quotidien. Cette colère, pour être décryptée, doit avant tout être écoutée et racontée.

Laisser traîner ses oreilles pour recueillir le vécu des invisibles, il faut l’avouer, n’est pas toujours le fort des journalistes. La représentativité de la société au sein de la profession est loin d’être assurée. Et surtout, le temps est trop compté. Mais soyons de bon compte : cette opacité des vies ordinaires est parfois brillamment dépeinte. En témoigne le travail de Florence Aubenas, elle qui a tour à tour éprouvé le quotidien de femmes de ménage à temps partiel ramant pour leur survie, recueilli par petites touches le vécu de « ces Français oubliés de l’actu » et plus récemment écouté « cette France qui se retrouve sur les carrefours giratoires »(5). Parmi les « gilets jaunes » rencontrés, Cécile, une « vilaine mélenchoniste », prévient : « Ce sera violent, mais le monde a besoin d’images de violence pour se réveiller. » (Lisez le dossier du présent numéro, « Cinquante nuances de grève », qui se penche entre autres sur cette idée selon laquelle la violence serait parfois nécessaire pour être audible…)

Pléthore d’écrivains l’ont aussi pris, ce temps de la moisson des fragments de vies invisibles. Ils documentent une humanité souvent obscure et souterraine. 1927 : en restituant le récit de Cudjo Lewis, seul survivant du « Clotilde », dernier bateau négrier à avoir débarqué en toute illégalité aux États-Unis en 1860(6), la romancière Zora Neale Hurston contribue à restaurer une part indéniable de l’histoire nord-américaine si peu souvent narrée de ce point de vue. À l’aube des années 2000, Don Delillo (Outremonde) fait circuler de main en main et d’une époque à l’autre une balle de base-ball, chroniquant « les vies ordinaires prises dans l’étau de la guerre froide » et parcourant ainsi la seconde moitié du XXe siècle américain. Plus récemment, Rachel Kushner explore dans Le Mars Club la réalité de femmes en prison, ces femmes qui restent « l’angle mort de la réalité carcérale américaine ». Une manière, dit-elle, de « rendre justice à ceux qui, certes coupables, paient surtout le prix d’une vie qu’ils n’ont pas vraiment choisie »(7).

Finalement, pour les journalistes comme pour les écrivains, tout est question de posture. Celle de « raconter l’histoire de ces gens que personne n’écoute, auxquels personne ne prête attention », et de se placer « du point de vue des opprimés plus que des gagnants », comme le glisse Russel Banks…

 

 

1. Actes Sud, 2000.

2. Actes Sud, 2000.

3. « Russel Banks. Le grand entretien », America, n°08/16, hiver 2018, propos recueillis par François Busnuel.

4. « La presse aux ordres de qui ? », Alter Échos n°470, Cédric Vallet, édito.

5. Le Quai de Ouistreham, éditions de l’Olivier, 2010 ; En France, éditions de l’Olivier, 2014 ; « ‘Gilets jaunes’ : la révolte des ronds-points », Le Monde, 15 décembre 2018.

6. Dont un extrait inédit, « La dernière traversée », a été publié dans le dernier numéro de la revue America, n°08/16, hiver 2018.

7. Le Mars Club, Éditions Stock, 2018 ; interrogée dans Marianne, le 30 septembre 2018.

A propos de l'auteur(e)

Marinette Mormont

Originaire d’Arlon, « le trou de la Belgique », Marinette pense un moment devenir guide de montagne ou Tintin reporter avant de s’orienter vers des études d’histoire. Qui l’aménent au final à faire du journalisme parce que, dixit, elle ne sait faire que ça… À ses yeux, le social est un savant mélange d’attention à l’autre et de justice avec un grand J. Et l’information ? C’est parler du manque de prise en compte de l’autre et du manque de justice. Contact : marinette [dot] mormont [at] alter [dot] be

A la Une