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Culture

Écrivains publics : donner un coup de plume

Rédiger un courrier administratif. Construire un discours. Préparer un CV. Écrire une lettre d’amour… À Mons comme ailleurs, la fonction d’écrivain public se veut pratique et diversifiée. Politique aussi, quand elle consiste, par le biais d’ateliers d’écriture, à identifier des problématiques de société et à les porter sur la place publique. Rencontres.

Le rendez-vous fixé à la régionale de Mons-Borinage du réseau Présence et Action culturelles (PAC) – le mouvement d’éducation permanente qui a lancé et coordonne le réseau Espace Écrivain public – se déroulera via écrans interposés, situation sanitaire oblige. Parmi les trois interlocutrices, Fabienne Fays, 62 ans, ex-professeure de langues classiques, qui assure une permanence d’écrivain public, deux fois par semaine, à la bibliothèque communale de Mons. « Contrairement aux idées reçues, les personnes qui prennent rendez-vous avec moi ne sont pas forcément illettrées ou analphabètes, commente la bénévole. Elles ont besoin d’être accompagnées pour leurs écrits parce qu’elles ne s’y retrouvent pas dans les démarches administratives à accomplir, parce qu’elles ne comprennent pas ce que l’on attend d’elles, parce qu’elles ne disposent pas des outils technologiques pour répondre à leurs courriers… La fréquentation des permanences et le motif de consultation varient d’un territoire à l’autre. Ici, à Mons, ce sont surtout des femmes, âgées de 20 à 60 ans, qui se sentent démunies. Coupables, aussi. »

Comme le souligne Marie Demoustiez, animatrice et coordinatrice de la régionale PAC de Mons-Borinage : « Le langage des courriers administratifs se complexifie et gagne en agressivité. Il met des échéances, il culpabilise, il sanctionne. De plus en plus d’actes doivent désormais être posés par voie informatique. Obtenir un Rail Pass, par exemple. Ou demander une bourse d’études. Parfois la solution, c’est de téléphoner et – comme c’est le cas souvent pour les appels administratifs – de devoir attendre longtemps avant d’éventuellement pouvoir parler à un opérateur. Or, tout le monde ne dispose pas d’un téléphone avec un abonnement ‘appels illimités’. Bref, la fracture numérique se fait sentir dans nos permanences individuelles. Et le confinement n’arrange rien. À travers ce service gratuit à la population, nous tâchons d’éviter que certaines personnes fragilisées ne renoncent à faire valoir leurs droits1. »

Écrire leurs mots

Encore faut-il avoir connaissance de ce service d’écrivain public. Et en franchir la porte… « Beaucoup n’osent pas, regrette Bernadette Joris, 66 ans, également écrivaine publique à Mons. Le terme ‘écrivain public’ fait très savant. Il a une connotation littéraire, solennelle, alors qu’en pratique, nous aidons à la rédaction. Qu’il s’agisse d’un courrier administratif, d’un curriculum vitae, d’un discours pour un mariage, un enterrement, un départ à la retraite, d’une lettre à un amoureux ou à un enfant…, peu importe. Nous prêtons notre plume pour écrire leurs mots. » Le courrier est d’ailleurs signé par le bénéficiaire. Un cadre déontologique est fixé pour éviter au bénévole de sortir de son rôle et d’endosser celui d’un assistant social, d’un juriste ou celui d’un secrétaire…

« À travers ce service gratuit à la population, nous tâchons d’éviter que certaines personnes fragilisées ne renoncent à faire valoir leurs droits. » Marie Demoustiez, animatrice et coordinatrice de la régionale PAC de Mons-Borinage

« Par le biais d’un jeu de questions-réponses, nous clarifions la demande du bénéficiaire, précise Fabienne. Parfois, en une permanence, le courrier est rédigé et transmis. Parfois, le sujet à traiter nécessite de se rencontrer à plusieurs reprises. Le temps de réunir des documents ou de laisser la personne cheminer… Le temps aussi de nous renseigner, car nous n’avons pas réponse à tout. D’où l’importance de notre réseau d’écrivains publics et de nos groupes de réflexion qui nourrissent la pratique ! » Et Marie Demoustiez d’ajouter : « L’encadrement qui est proposé aux bénévoles les formes aux enjeux et aux limites que suppose l’accompagnement mais aussi à différentes compétences comme l’écoute active et les outils d’animation pour libérer la parole en individuel et en collectif. Notre mission consiste à aider les personnes à exprimer les difficultés qu’elles rencontrent et, si elles relèvent de faits de société, à les rendre visibles dans l’espace public afin d’interpeller le politique, enclencher le débat et activer une recherche de solutions. »

Délier leurs maux

À Mons, depuis maintenant cinq ans, Marie et Bernadette s’investissent dans la problématique du logement. « Partant du constat que beaucoup de monde vivait dans la rue, nous avons voulu aller à la rencontre des SDF afin de comprendre leur réalité, expliquent-elles. Nous avons animé un atelier d’écriture au centre de jour l’Escale, durant lequel la parole s’est petit à petit déliée pour faire place au vécu, à l’intime… Et de ces échanges est sorti un livre intitulé Murmures de la Rue (éd. P.A.C. « Agir par l’Écriture », 2017)qui déconstruit l’imaginaire collectif en cassant de nombreux stéréotypes. » Pas question pour l’animatrice et l’écrivaine publique de s’arrêter en si bon chemin : après avoir exploré la problématique de la vie en rue, elles décident de s’intéresser à celle du mal-logement.

En partenariat avec la Maison Saint-Paul, un lieu d’accueil pour hommes en difficulté, elles montent un atelier d’écriture à destination d’une quinzaine de relogés. « Parmi eux, il y avait d’anciens SDF, des gens comme vous et moi ayant connu un problème d’argent ou de santé et pour qui tout a basculé…, relèvent Marie et Bernadette. Or, disposer d’un logement décent à un prix correct est primordial pour entamer autre chose dans la vie. Et la réalité décrite par ces hommes au travers de leurs récits, c’est que tout le monde n’y a pas accès. Pour certains, c’est la débrouille au quotidien pour composer avec la pénurie de logement, l’insalubrité, les marchands de sommeil… »

« Le terme ‘écrivain public’ fait très savant. Il a une connotation littéraire, solennelle, alors que, en pratique, nous aidons à la rédaction. » Bernadette Joris, écrivaine publique à Mons

Donner un écho

De cet atelier d’écriture sont nés un ouvrage, Tous aux abris (éd. P.A.C. « Agir par l’Écriture », 2019), et l’envie de poursuivre l’aventure sur les planches avec la compagnie de théâtre-action, le Théâtre des Rues, en y incluant une nouvelle dimension : la gentrification. « Le noyau dur du groupe n’avait pas envie de se séparer, confie Bernadette. Les participants nous ont remerciées, car eux aussi partageaient des clichés erronés sur le logement, les propriétaires, etc. Et puis, surtout, ils se sont sentis regardés et écoutés. Au moyen d’une panoplie d’outils – le photolangage, la fresque d’émergence, le cadavre exquis, le questionnaire de Proust… –, nous les avons aidés à exprimer ce qu’ils ressentaient au plus profond d’eux-mêmes et à le partager ensuite dans l’espace public. C’est crucial de redonner la parole à des personnes qui ne l’ont plus. Et de les (re)mettre en capacité d’agir en faveur de leurs droits. »

En témoigne l’un des participants, Marc, 59 ans, ancien SDF : « Cette expérience est très enrichissante. Elle nous redonne beaucoup de confiance et nous motive à aller plus loin. Le théâtre va nous permettre de nous exprimer vers d’autres personnes et de les sensibiliser au problème récurrent du logement. En écrivant en commun un livre ou une pièce de théâtre, on développe un peu plus que la parole. On fixe un vécu dans le temps. On laisse une trace que l’on peut montrer et partager. Les gens vont pouvoir s’intéresser, lire, comprendre. C’est important ! Tout comme le travail de groupe, qui permet de casser la solitude, ressouder des liens, expliquer aux autres ou se faire expliquer, créer ensemble. » En collectif comme en individuel, l’écriture comme levier d’émancipation… Et d’action.

1. Certaines permanences individuelles sont maintenues en distanciel (PC, téléphone) durant le confinement. Pour plus d’infos, il convient de contacter la régionale concernée.

En savoir plus

A lire aussi : « 24 heures avec… Adrien Godefroid, informaticien public », Alter Echos n° 479, décembre 2019, Julien Winkel.

Allison Lefevre

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