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Emploi/formation

Des territoires sans chômage ?

On ne parle plus que de ça. Les territoires zéro chômeur sont partout. En 2017, devançant la hype, Alter Échos s’était déplacé en France – où le dispositif en était à ses balbutiements -, au Pays de Colombey, pour réaliser un « Focales » bien serré sur le sujet1. Nous en livrons ici quelques morceaux choisis qui, comme par hasard, résonnent comme autant de pistes de réflexion et d’avertissements pour les Belges réfléchissant sur le sujet à l’heure actuelle.

Pierre-Auguste Renoir. Paysage à Beaulieu

On ne parle plus que de ça. Les territoires zéro chômeur sont partout. En 2017, devançant la hype, Alter Échos s’était déplacé en France – où le dispositif est né – pour réaliser un Focales bien serré sur le sujet1. Nous en livrons ici quelques morceaux choisis qui résonnent comme autant de pistes de réflexion et d’avertissements pour les Belges planchant aujourd’hui sur le sujet.

Il s’agit de LA tendance de la rentrée politique en Belgique. Ils sont partout, dans toutes les bouches, toutes les déclarations de politique générale, tous les colloques, toutes les conférences. « Ils » ? Ce sont les territoires zéro chômeur, du nom de cette expérimentation menée en France depuis novembre 2016. À cette date, dix territoires chez nos voisins avaient été sélectionnés par la ministre française du Travail d’alors, Myriam El Khomry, pour participer à un test un peu perché. Il s’agissait de créer des « entreprises à but d’emploi » censées engager la majeure partie des demandeurs d’emploi de longue durée – plus d’un an inoccupation – de chaque territoire. Avant de monter un « business model » à partir de leurs compétences, sans venir concurrencer les activités économiques déjà existantes. Le tout pour venir tacler le chômage.

Depuis, l’idée a fait son chemin jusqu’en Belgique. Et il ne se passe plus un jour sans que tout ce que compte la partie francophone de notre pays comme spécialistes de l’emploi ne tente de dépiauter le système afin de l’adapter aux réalités du plat pays. Un exemple parmi d’autres ? Le 20 novembre 2019, la commune de Forest a organisé une table ronde consacrée au sujet. L’échevin de l’Emploi de la zone, Charles Spapens (PS), avait mis les petits plats dans les grands en invitant du beau monde, dont Actiris et le CPAS de Viroinval – qui prépare une expérimentation sur son territoire. Des représentants français de certains territoires zéro chômeur s’étaient également déplacés.

Un astronaute au chômage

Il y a un peu plus de deux ans, en juin 2017, Alter Échos avait effectué le chemin en sens inverse. Il s’était rendu en France dans le cadre d’un Focales consacré à « La Fabrique », l’entreprise à but d’emploi alors en construction sur le « Territoire du Pays de Colombey et du Sud Toulois », en Meurthe-et-Moselle. Cela faisait six mois que les 25 travailleurs de « La Fabrique » avaient posé leurs valises dans de vieux hangars. Ils avaient parlé des débuts difficiles. Du matériel qu’il avait fallu aller chercher à la déchetterie du coin, faute de moyens. Aussi fou que cela puisse paraître, l’État français n’avait pas prévu de mise de départ pour couvrir la trésorerie des structures, les investissements de base…

Par contre, ce qui avait été pensé dès le début pour l’ensemble des « EBE », c’est la rémunération des travailleurs. 1.153 euros par mois, soit le SMIC. À l’époque, un fonds doté de 15 millions d’euros était prévu pour 2017 afin de financer le coût de chaque poste – 18.000 euros – dans les entreprises à but d’emploi. Et on parlait, déjà, de la suite des opérations. Soit du financement des emplois via les montants du chômage et du RSA (revenu de solidarité active) économisés « grâce » à la mise à l’emploi des chômeurs.

les employés de La Fabrique et leur directeur avaient surtout fait part de leurs espoirs dans ce système qui renverse la logique « classique » de la recherche d’emploi

Loin de ces considérations finalement assez techniques, les employés de La Fabrique et leur directeur avaient surtout fait part de leurs espoirs dans ce système qui renverse la logique « classique » de la recherche d’emploi. Ici, plus de travailleurs postulant, parfois contraints et forcés, pour un travail prédéfini par le modèle économique d’une entreprise. Mais bien une entreprise qui se construit en ayant la volonté d’embaucher tous les chômeurs volontaires du territoire, avant de partir de leurs compétences pour définir ses activités. Un modèle qui nous avait valu quelques citations bien senties. « Ce projet n’avance que par ce déséquilibre généré par le fait que nous partons du savoir-faire des travailleurs, et pas de l’inverse. J’accompagne un projet qui se construit en même temps qu’il avance, en se cassant la gueule vers l’avant… », avait souligné, goguenard, Guirec Kerambrun, le directeur de La Fabrique. Philippe, un travailleur, avait quant à lui souligné les limites du sacro-saint principe d’exhaustivité, qui veut que l’on tente d’engager tous les chômeurs de longue durée le désirant. « Est-ce que le projet n’est pas un peu utopique ? On ferait quoi si un astronaute se présentait ? », avait-il lâché.

À l’époque, La Fabrique n’envisageait pas de faire de l’ombre au site français de lancement de fusées de Kourou, en Guyane. Mais elle était déjà active dans des domaines tels que le bûcheronnage, le maraîchage, le service aux entreprises, la rénovation du bâtiment, etc. Ce qui poussait Guirec Kerambrun à s’interroger sur la rentabilité de tous ces projets. « Pour moi l’écueil absolu serait d’engager tout le monde pour finir par se rendre compte que cette embauche ne se concrétise pas par un emploi réel, admettait-il. Il faut qu’il y ait du boulot derrière. Le piège serait de tomber dans l’occupationnel et le trivial. »

La question de la concurrence avait également été mise sur la table. Bizarrement, ce n’était pas l’économie « classique » qui avait accueilli le projet le plus fraîchement, mais bien celui de l’économie sociale. Il faut croire que celui-ci avait senti souffler le vent de la concurrence, d’autant plus que les projets français sont supposés, à terme, prendre un statut d’économie sociale. Détail croustillant : lors de la journée d’étude organisée à Forest le 20 novembre 2019, il nous est revenu que les porteurs du projet de Viroinval rencontrent actuellement les mêmes résistances.

Malgré ces points d’achoppement, c’était l’envie qui dominait lorsque nous avions quitté La Fabrique après deux jours passés sur place. « À long terme, c’est tout un pays qui peut changer si un jour l’exclusion liée au chômage de longue durée n’existe plus, se confiait Jean-Michel, un travailleur, alors que nous faisions nos valises. On parviendra peut-être alors à extraire ce mal qui fait souffrir beaucoup de monde. »

J’accompagne un projet qui se construit en même temps qu’il avance, en se cassant la gueule vers l’avant. Guirec rerambrun, directeur de La fabrique

Un enthousiasme refroidi ?

Plus de deux ans plus tard, La Fabrique a bien grandi. Elle emploie aujourd’hui 78 travailleurs. A pris un statut d’économie sociale, soit celui d’une « société coopérative d’intérêt collectif ». » A créé une deuxième « EBE », qui emploie sept personnes et qui est active dans le domaine de la laine. Et a semble-t-il noué de bonnes relations avec le secteur de l’économie sociale, justement.

Plus généralement, en France, la ministre du Travail Muriel Pénicaud a reçu trois rapports d’évaluation concernant le dispositif des territoires zéro chômeur. Et au vu du consensus qui s’en dégage, on semble se diriger vers une extension du dispositif. Même si des ajustements seront nécessaires. À l’heure actuelle, sur les 4.024 personnes éligibles dans les dix territoires, seules 770 ont intégré une entreprise à but d’emploi. On est donc encore loin de l’exhaustivité, qui pose de nombreuses questions. Autre souci : le coût d’un travailleur en « EBE » serait plus élevé que les 18.000 euros prévus initialement. Du côté de La Fabrique, on évoque aujourd’hui un coût de 24.000 à 26.000 euros. La structure doit donc compenser le différentiel. Le chiffre d’affaires n’étant pas suffisant à l’heure actuelle, elle doit donc chercher des soutiens complémentaires. Malgré ces bémols, d’autres territoires frappent à la porte. D’après le site de l’expérimentation (www.tzcld.fr), une centaine de territoires seraient aujourd’hui considérés comme « émergents ».

En Belgique, on n’en est pas encore là. On explore, on l’a dit. Et à Bruxelles, le nouveau ministre de l’Emploi, Bernard Clerfayt (DéFi), a déjà refroidi quelques enthousiasmes dans une interview accordée au quotidien Le Soir, le 14 novembre dernier. Avant toute chose, il entend évaluer le coût global de la mesure. « 2020 sera une année d’études et de prospection pour les territoires zéro chômeur », a-t-il déclaré. Alter Échos la suivra pas à pas.

  1. Focales n°37 du 10 août 2017 : « La Fabrique d’espoir ».
Julien Winkel

Julien Winkel

Journaliste (emploi et formation)

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