Depuis le centre de Londres, il faut prendre un train qui passe par Wimbledon avant de rejoindre les faubourgs. Tôt le samedi matin, le wagon se remplit peu à peu de cyclistes et de randonneurs. En moins d’une heure, les paysages urbains s’espacent pour faire place aux prairies vallonnées et même à d’étonnantes vignes, à l’approche de Dorking.
David vient me chercher à la gare et nous marchons ensemble jusqu’au centre communautaire qu’il a fondé en 2019. Ancien entrepreneur en tapis, aujourd’hui retraité, il me raconte la vie paisible de cette banlieue pavillonnaire, dont la population âgée est en croissance. Après avoir découvert les men’s sheds lors d’un voyage en Nouvelle-Zélande, il s’est mis en tête d’en créer un à Dorking, et il s’est fait une mission, «presque une croisade», avoue-t-il, de promouvoir ce modèle.
De quoi parle-t-on? D’une sorte de club de travail manuel où des hommes ne font pas que passer le temps. L’idée est de leur permettre, tout en travaillant le bois, de briser la solitude autant que les tabous qui empêchent souvent les hommes de mettre des mots sur leur souffrance. L’Association nationale des men’s sheds résume la philosophie du mouvement par une petite histoire. «Si vous réunissez douze hommes dans une pièce et que vous leur demandez de parler de leur vie, de leurs relations et de leur santé, six quitteront la pièce presque immédiatement, et la plupart des autres raseront les murs en silence. Mais si, au lieu de cela, vous jetez simplement une tondeuse à gazon en panne dans la pièce et que vous dites: ‘Hé, les gars, réparez-la!’, vous constaterez qu’en deux heures, vous aurez atteint votre objectif.»
En permettant aux hommes de s’épancher «épaule contre épaule» («shoulder to shoulder») plutôt qu’en face à face, les sheds (abris) seraient un moyen de lutter contre la dépression et le suicide, qui touchent davantage la population masculine. Ils seraient aussi un outil efficace de promotion de la santé, au point qu’ils sont encouragés par les autorités de santé publique dans plusieurs pays. Inventés en Australie au début des années 1990, les men’s sheds ont essaimé dans le monde anglo-saxon, et particulièrement en Angleterre à partir des années 2010. On en compte aujourd’hui plus de 1.000 à travers le pays, qui accueillent un nombre croissant de membres. Celui de Dorking grandit chaque année et s’enorgueillit de compter 65 shedders.
Sortir de la dépression
Une poignée d’entre eux sont déjà au travail, penchés sur des établis équipés de scie circulaire, projetant de la sciure dans un son strident, quand nous entrons dans l’atelier. Ils me saluent avec curiosité, pendant qu’on m’installe à une petite table de fortune dans le jardin qui jouxte des terrains de sport. Lance et Tony s’installent avec moi devant un café instantané. Ils sont deux membres actifs de la communauté, mais ne dites pas «des figures dirigeantes», car aucune hiérarchie ne prévaut dans ce club, où toutes les décisions sont collectives.
Inventés en Australie au début des années 1990, les men’s sheds ont essaimé dans le monde anglo-saxon, et particulièrement en Angleterre à partir des années 2010. On en compte aujourd’hui plus de 1.000 à travers le pays, qui accueillent un nombre croissant de membres. Celui de Dorking grandit chaque année et s’enorgueillit de compter 65 shedders.
«Les hommes plus âgés ne sont pas aussi doués que les femmes pour maintenir l’amitié et le bien-être dans la vieillesse. Ce qui arrive aux hommes quand ils finissent de travailler, c’est qu’ils perdent tous leurs amis», souligne Lance, un policier à la retraite. Tony a observé ce phénomène de première main. «Mon père a pris sa retraite à 65 ans, après une carrière d’agriculteur. Il restait seul à la maison et sa santé s’est détériorée rapidement, faute d’activité, raconte cet Australien, exilé au Royaume-Uni depuis une décennie. Il a été invité dans un men’s shed quand ils ont commencé à exister en Australie. Je suis convaincu encore aujourd’hui que mon père a vécu dix ans de plus parce qu’il avait une activité utile, qui lui permettait d’aider les autres avec ses mains. C’était assez frappant de voir comment il avait changé: d’un vieillard dans un fauteuil, il était devenu un véritable passionné. C’était devenu une habitude quotidienne. En Australie, ces ateliers sont ouverts tous les jours. C’est une activité courante pour les personnes âgées, financée par l’État.»
Au Royaume-Uni, les centres ne bénéficient de presque aucun financement public. Celui de Dorking se finance à travers les dons et les cotisations de ses membres. Les sheds commencent néanmoins à être intégrés dans le système de santé publique, à travers un mécanisme de «prescription sociale», qui met en relation des hommes isolés avec des services communautaires non médicaux (voir encadré). «Les médecins prescripteurs locaux communiquent au men’s shed le nom et le numéro de téléphone de la personne concernée, et nous la contactons pour l’inviter à découvrir nos activités», m’explique David, tout en précisant que le succès de cette méthode est encore mitigé.
Prendre le thé, prendre soin
La plupart des hommes rejoignent le shed par le bouche-à-oreille, à l’instar de Mike, qui a poussé la porte au milieu d’un burn-out sévère. «La pression au travail était devenue insupportable, ce qui a entraîné un diagnostic de dépression et d’anxiété. J’ai fait des tentatives de suicide. Je n’aurais jamais pensé que cela pouvait m’arriver. J’ai toujours eu l’habitude de penser que j’étais à l’épreuve des balles. Vous savez, la santé mentale, c’était pour les autres, me raconte d’une voix douce cet ancien gestionnaire de projets industriels internationaux. Je suppose que cela vient de la vieille école d’où nous venons, où il fallait toujours se comporter en homme. Les garçons ne pleurent pas.»
Au shed, cet homme qui n’était pas manuel a appris à fabriquer des bols en bois. Il a surtout réappris à prendre soin de lui et des autres. «Parfois je viens travailler. Parfois je m’assieds simplement et je prends une tasse de thé. Parfois j’aide quelqu’un à faire autre chose.» Avec le temps, il s’est passé d’antidépresseurs. Aujourd’hui, il revit et prévoit même d’écrire un livre sur la santé mentale.
Au Royaume-Uni, les centres ne bénéficient de presque aucun financement public. Celui de Dorking se finance à travers les dons et les cotisations de ses membres. Les sheds commencent néanmoins à être intégrés dans le système de santé publique, à travers un mécanisme de «prescription sociale», qui met en relation des hommes isolés avec des services communautaires non médicaux.
Son cas n’est pas isolé, selon un sondage réalisé par l’Association nationale des men’s sheds auprès de ses membres. À la question de savoir s’ils avaient déjà entendu un participant dire qu’avoir rejoint un shed l’avait empêché de se tuer, 25% répondent par l’affirmative.
À 10 h 30, chaque samedi matin, les scies circulaires cessent de tourner à Dorking, le temps d’une pause obligatoire. Tous les hommes se retrouvent dans une petite salle pour une distribution de crumpets, ces petites galettes spongieuses, tellement britanniques, et de thé.
Durant une demi-heure, les blagues fusent, sur le journaliste belge en visite ou sur le vétéran, Richard, 92 ans, à qui le shed a donné une nouvelle jeunesse. Tout le monde ici se charrie, mais avec une sorte de douceur, celle d’un beau samedi de fin d’automne. Celle d’une communauté où des hommes prennent soin les uns des autres.
En me disant au revoir sur le perron de la petite cabane, David m’explique à quel point son implication dans le shed a changé sa vie. «Il faut rendre à la communauté ce qu’elle vous a donné», dit-il. ll se demande si mon article pourrait inspirer la création de sheds en Belgique, de la même manière que l’Angleterre s’est inspirée de l’exemple australien. Qui sait?
Prescrire des activités sociales plutôt que des cachets?
En caractères indéchiffrables gribouillés par les médecins, les prescriptions font froncer les sourcils des pharmaciens. Et si, plutôt que les noms barbares de médicaments, s’y affichaient des recommandations sociales ou même artistiques? «Vous prendrez des cours de peinture, deux fois par semaine avant les repas.» C’est l’idée de la prescription sociale, qui fait l’objet d’études et de projets pilotes en Belgique et en Europe. Au Royaume-Uni, la pratique est déjà intégrée dans le système de santé, et elle existe dans d’autres pays sous différents vocables. Le réseau EurohealthNet essaie de la promouvoir en partageant les connaissances à son sujet. Des études ont montré les bienfaits des prescriptions sociales ou artistiques, et la tendance est soutenue par l’OMS, qui a fait du bien-être social une dimension intégrale de la santé globale, à côté de la santé physique et mentale.
Cet article a été réalisé avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles. Il fait partie d’une série consacrée à la masculinité, en accès libre sur le site d’Alter Échos.