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Conseillers philosophiques en IPPJ : l’art d’être à la fois prof et aumônier

Ils ne sont que neuf en Fédération Wallonie-Bruxelles. Tantôt enseignants, tantôt accompagnateurs spirituels, ils jonglent avec des casquettes qui ne s’accordent pas toujours. Gros plan sur une profession indispensable en IPPJ, mais qui manque sérieusement de considération.

Ils ne sont que neuf en Fédération Wallonie-Bruxelles. Tantôt enseignants, tantôt accompagnateurs spirituels, ils jonglent avec des casquettes qui ne s’Caccordent pas toujours. Gros plan sur une profession indispensable en IPPJ, mais qui manque sérieusement de considération.

Offrir une écoute bienveillante, aider la personne incarcérée à supporter sa peine, lui apporter un soutien en accord avec ses convictions philosophiques… Cela fait des lustres que les aumôniers catholique, juif, musulman, ou encore les assistants moraux font office de personnages-clés en prison. En prison, peut-être, mais pas en IPPJ, où il a fallu attendre le décret du 7 juillet 1997 pour que leur présence soit assurée dans les Institutions publiques de protection de la jeunesse. Leur rôle : remplir les fonctions d’aumônier, mais aussi dispenser des cours de morale, ou de religion catholique ou musulmane.

Hélas, niveau formation, la partie francophone du pays ne brille pas par son zèle à outiller au mieux les futurs conseillers. Marc Mayer, qui coordonne le master en Santé publique à finalité « Santé, société, laïcité » de l’ULB, le reconnaît sans peine : « Rien n’est prévu pour l’assistance spécifique aux mineurs. La filière que nous proposons à l’ULB a déjà du mal à séduire les étudiants, ce qui est compréhensible, vu la faible rémunération associée à la fonction d’assistant philosophique. »

Chacun débarque donc avec ses bagages, les uns misant sur des connaissances théologiques pointues, les autres s’appuyant sur une plus ou moins longue expérience au contact des jeunes. Certains sont des universitaires, d’autres disposent uniquement d’un diplôme de l’enseignement supérieur. Bref, difficile de dresser le portrait-robot du conseiller philosophique, d’autant plus que, en Fédération Wallonie-Bruxelles, ils ne sont que neuf à officier dans les IPPJ. Quatre conseillers laïques, trois musulmans et deux catholiques, pour être précis.

Parmi eux, le laïque Didier Oleffe, la conseillère musulmane Soumaya El Andaloussi et leur collègue catholique, l’abbé Jean-Pol Crépin. Ils nous reçoivent à l’IPPJ pour filles de Saint-Servais, en compagnie de la directrice, Anita Vaassen. Ces trois conseillers témoignent bien de la diversité des parcours qu’on retrouve dans la fonction. Didier Oleffe a obtenu une licence à l’ULB en Sciences des religions et de la laïcité, avant de travailler comme assistant social, ainsi que dans le secteur de la Jeunesse. Soumaya El Andaloussi a, pour sa part, enchaîné études théologiques, formation en alphabétisation et travail de médiation auprès de familles musulmanes. Quant à l’abbé Jean-Pol Crépin, il était déjà prêtre depuis cinq ans lorsqu’il est entré à Saint-Servais.

Le vivre-ensemble par l’exemple

Lorsqu’on les interroge sur leur métier, c’est avant tout leur rôle de prof de morale ou de religion qu’ils évoquent avec passion. Et si le cours de philosophie et citoyenneté n’a pas encore franchi les portes des IPPJ, nos trois conseillers ont à cœur d’offrir aux ados une approche commune de cette thématique pilier du vivre-ensemble, comme nous l’explique Didier Oleffe. « Très souvent, nous travaillons de concert pour mettre sur pied des ateliers sur différents sujets sociétaux. Il y a quinze jours, nous avons organisé un atelier sur la question de la ségrégation raciale, au cours duquel Philippe Hensmans, le directeur d’Amnesty International Belgique, est venu s’exprimer devant les filles », se souvient le conseiller laïque. « On balaye assez large, renchérit l’abbé Jean-Pol Crépin. Problèmes sociaux, histoire de la classe ouvrière, immigration, camps de concentration, etc. » Pour Soumaya El Andaloussi, « il est très important de travailler en commun, mais aussi et surtout de le montrer aux filles. De cette façon, nous leur prouvons par l’exemple que le vivre-ensemble, ce n’est pas juste des mots. Au contraire, cela passe par des actions concrètes, menées par des personnes d’horizons cultuels différents, mais qui partagent les mêmes valeurs. »

Cette démarche commune, Didier Oleffe la juge indispensable, notamment pour affronter les problèmes de racisme qui, parfois, s’insinuent dans les IPPJ. « C’est typiquement le genre de problématique pour laquelle nous sommes en première ligne. Nous tentons d’y apporter des réponses conjointes, éventuellement avec le concours d’un intervenant extérieur, mais aussi via une prise en charge individuelle. »

« Il est très important de travailler en commun, mais aussi et surtout de le montrer aux filles. De cette façon, nous leur prouvons par l’exemple que le vivre-ensemble, ce n’est pas juste des mots. » Soumaya El Andaloussi, conseillère musulmane

Dans ce dernier cas, le prof de morale ou de religion enfile sa casquette de conseiller philosophique. L’ado ne coupera pas à un entretien entre quatre yeux. Parfois aussi, l’entretien se tient à sa propre demande. Cependant, on ne peut hélas pas affirmer que les institutions mettent tout en œuvre pour favoriser ce moment de partage. Loin de là.

L’assistance philosophique au rabais

Contrairement aux cours de morale et de religion, l’assistance philosophique n’est pas obligatoire. Pour le délégué général aux Droits de l’enfant, Bernard De Vos, cela témoigne du peu de cas qui est fait de ce service aux mineurs, en comparaison avec l’aumônerie en prison. « L’enseignement de la morale ou de la religion a certes du sens, mais, pour un jeune en IPPJ, le temps d’écoute et l’accompagnement que peut lui apporter un conseiller sont encore plus importants. Or, non seulement l’assistance philosophique est optionnelle, mais, en plus, il n’est pas rare qu’une IPPJ reste longtemps sans un conseiller, comme c’est le cas à Saint-Hubert, où il manque toujours un conseiller musulman. » Une situation qui met carrément la Fédération Wallonie-Bruxelles à mal par rapport à ses obligations internationales, puisqu’elle est censée assurer un accompagnement laïque ou religieux à toute personne tenue en un lieu restreint ou fermé.

 

« Non seulement l’assistance philosophique est optionnelle, mais, en plus, il n’est pas rare qu’une IPPJ reste longtemps sans un conseiller. » Bernard De Vos, délégué général aux Droits de l’enfant

Reconnaissons toutefois que ce droit à une assistance philosophique pose quelques dilemmes lorsqu’il est appliqué à des mineurs. Ainsi, quand le délégué général est appelé en IPPJ, c’est souvent parce que les parents ont un souci avec le choix philosophique de leur enfant : « Cas de figure fréquent : le jeune s’est converti à l’islam ; ses parents, d’obédience catholique ou aux convictions laïques, refusent qu’il opte pour un conseiller musulman. Il est pourtant essentiel de respecter son choix, pour que l’assistance philosophique lui soit réellement profitable. Par exemple, je me souviens d’une jeune fille placée en IPPJ pour radicalisation. Lors de son séjour, elle m’avait confié avoir été littéralement sauvée par sa conseillère musulmane, grâce à qui elle a pu développer une approche plus apaisée de l’islam. Imaginez qu’un jeune converti en soit privé à cause de l’opposition de ses parents. Ce serait dramatique. »

Pour la directrice de l’IPPJ Saint-Servais, il est toutefois important que les parents restent impliqués dans ce processus décisionnel. « Parfois, l’adolescente opère son choix pour marquer sa différence avec ses parents, alors même que ceux-ci ont un vécu douloureux par rapport à la religion choisie. C’est important d’en discuter avec eux, de façon à pouvoir aborder le problème dans sa globalité. » Pour Anita Vaassen, la préférence philosophique du jeune ne peut donc tomber dans le domaine du secret professionnel. « Ce serait priver les parents d’un élément indispensable pour comprendre leur enfant, ce qui ne serait bon ni pour les uns ni pour l’autre. »

Quid du secret professionnel ?

Le secret professionnel, parlons-en. C’est sans doute le sujet qui interroge le plus les conseillers philosophiques sur le sens de leur fonction. Sont-ils avant tout des aumôniers ou plutôt des enseignants ? Une question fondamentale, dans la mesure où les premiers sont tenus au secret professionnel, mais pas les seconds.

Lorsqu’on les questionne à ce propos, les trois conseillers philosophiques de Saint-Servais affirment d’emblée se sentir liés par le secret professionnel. Mais avec un sérieux bémol. « C’est effectivement dans le profil de fonction, reconnaît l’abbé Jean-Pol Crépin. Cependant, cela ne concerne que les activités d’assistance morale et religieuse. On ne peut pas invoquer le secret professionnel pour ce qui se passe aux cours. » Et Anita Vaassen de soutenir que le secret professionnel ne doit pas être un frein au travail en équipe. « Bien sûr, le secret professionnel a toute son importance. Mais il arrive que les membres de l’équipe éducative aient des perceptions différentes par rapport à une jeune fille. Dans ce cas, nous devons pouvoir échanger entre nous pour comprendre la situation et y répondre au mieux. »

Pour Bernard De Vos, cette confusion entre les rôles de prof et d’aumônier n’aide pas le jeune à se sentir en confiance. « S’il a la moindre crainte que ses propos soient répercutés auprès du juge ou de la direction de l’IPPJ, il préférera se priver de l’écoute et du soutien de son conseiller philosophique. » Regrettable puisque, comme on l’a vu, en cas de radicalisation, l’assistance philosophique peut grandement influencer l’évolution du jeune.

Encore faut-il que la personne en charge de l’assistance musulmane sache affronter cette problématique ô combien délicate. À cet effet, l’Exécutif des musulmans de Belgique (EMB), en collaboration avec la Fédération Wallonie-Bruxelles, avait lancé une formation ad hoc pour les seize aumôniers musulmans des prisons et les trois conseillers des IPPJ. Las, fin de l’année dernière, La Libre Belgique et La Dernière Heure publiaient un article, dont le titre, « Les conseillers musulmans IPPJ dénoncent des formations bidon », allait acter le début des hostilités entre l’EMB et ces derniers. Le constat développé ? Lancées dans la foulée des attentats du 22 mars 2016, ces formations seraient marquées par un haut degré d’improvisation et n’auraient eu d’autre but que de satisfaire les attentes des médias et des autorités, avides d’initiatives contre le radicalisme.

Soumaya El Andaloussi déplore la tournure des choses et précise les propos du trio : « Le terme ‘bidon’ n’était pas approprié. En réalité, ces formations étaient intéressantes, mais ne correspondaient pas aux besoins des conseillers en IPPJ. » Un grand classique pour les conseillers philosophiques, toutes obédiences confondues, qui voient constamment la spécificité de leur travail avec les mineurs ignorée. Le président de l’EMB, Salah Echallaoui, admet que ces formations, qui en sont à leur première année d’existence, pourraient être améliorées. Mais n’en cache pas moins sa colère. « Nous sommes en relation avec les aumôniers en prison, les enseignants de religion islamique, pas avec les conseillers IPPJ. Ces derniers ne sont pas soumis à l’inspection de l’EMB. Alors, ils agissent comme des électrons libres. » On l’aura compris, le torchon brûle entre les trois conseillers IPPJ et l’EMB. Une situation qui ne peut cependant durer, au vu des enjeux pour les jeunes en IPPJ, qui méritent des conseillers bien formés et épaulés par leur hiérarchie cultuelle.

 

 

 

 

 

Candice Vanhecke

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