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Bruxelles nous appartient-Brussel behoort ons toe : mémoire vivante d’une ville-région

Lancé dans le cadre de “Bruxelles 2000”, Bruxelles nous appartient – Brussel behoort ons toe (BNA-BBOT)1 ne s’est pas arrêté à ce programme.La double association (asbl-vzw) poursuit son petit bonhomme de chemin cahin-caha, au gré des bonnes volontés subsidiantes. Il y a peu, elle a été reconnue comme organismed’éducation permanente par la Communauté française. Le projet a également été nominé aux Cultuurprijzen de la Vlaamse Gemeenschap dans lacatégorie “Levend erfgoed” (patrimoine vivant).

16-02-2007 Alter Échos n° 223

Lancé dans le cadre de “Bruxelles 2000”, Bruxelles nous appartient – Brussel behoort ons toe (BNA-BBOT)1 ne s’est pas arrêté à ce programme.La double association (asbl-vzw) poursuit son petit bonhomme de chemin cahin-caha, au gré des bonnes volontés subsidiantes. Il y a peu, elle a été reconnue comme organismed’éducation permanente par la Communauté française. Le projet a également été nominé aux Cultuurprijzen de la Vlaamse Gemeenschap dans lacatégorie “Levend erfgoed” (patrimoine vivant).

À la base du projet, on trouve deux compagnies de théâtre qui ont l’habitude de travailler ensemble : l’une néerlandophone, Dito-Dito (fondue depuis 2007 dans le KVS),et l’autre francophone, Transquinquennal. Le projet avait pour objectif de faire parler les habitants de la ville, et de favoriser des relations entre les artistes et les habitants. Bruxelles 2000 aainsi offert l’opportunité à quelques projets bi-communautaires de voir le jour (la Zinneke Parade est un autre exemple), « car si de tels projets existent, c’est en partiegrâce à l’impulsion de Bruxelles 2000 qui a permis de démarrer avec un budget de base pour développer l’infrastructure initiale indispensable », raconte Paul Decleire deBNA-BBOT.

Venant du secteur théâtral – La Balsamine -, il a été engagé avec Anne Van Wichelen qui a travaillé pour des médias flamands et connaît lemonde des artistes.

Recueillir la parole

Le but du projet est de recueillir la parole des habitants de la Région bruxelloise qui s’expriment sur leur quotidien, leur rapport à la ville. Ce n’est pas BNA-BBOT quiréalise les entretiens, mais les “kurieuzeneus”, soit des personnes ou des associations qui désirent réaliser ces entretiens. BNA-BBOT met à leur dispositionle matériel d’enregistrement pour récolter la parole des “babbeleers” rencontrés par les kurieuzeneus. “Il doit y avoir une dimension de dialogue, ce ne doitpas être un monologue, explique notre interlocuteur. On donne des pistes aux gens, il y a peu de contraintes : il n’y a pas de questionnaire imposé, pas de durée imposée.Les entretiens doivent toutefois concerner la vie quotidienne à Bruxelles. Il ne s’agit pas de faire stricto sensu du récit de vie, mais de récolter des expériencesde vie à Bruxelles. Il n’est non plus pas question de faire du micro-trottoir, ni d’enregistrement sauvage. Les gens savent qu’ils sont enregistrés, l’entretien fait toujours l’objetd’un rendez-vous préalable.”

Concrètement, les gens prennent contact avec BNA-BBOT, passent dans leurs bureaux. Après une demi-heure de conversation, ils repartent avec une valisette. Les gens sontinvités à avoir déjà pris contact avec un babbeleer potentiel, et avoir obtenu leur accord pour un enregistrement.

Se réapproprier la ville

“À la base, il ne s’agit pas seulement de recueillir des entretiens, poursuit notre interlocuteur, mais aussi de pouvoir les réutiliser dans le cadre de projets artistiques. Ilest donc fait appel à l’imaginaire et au rêve des personnes, à leurs points de vue personnels. Souvent les gens estiment n’avoir rien d’intéressant à dire.Mais c’est faux, chacun a son expérience, est usager de la ville et a des choses à dire. En fait, c’est surtout un projet pour que les gens communiquent entre eux, se parlent, serencontrent, s’écoutent, dialoguent. ” Cela s’avère des plus intéressants par rapport à des problématiques délicates comme par exemple lapauvreté, la prostitution. “Le témoignage sonore permet d’aborder cela autrement”.

Évolution du projet

Pendant Bruxelles 2000, beaucoup de personnes venaient individuellement, spontanément. “Après Bruxelles 2000, on a eu l’impression qu’on n’avait pas épuisé toutle potentiel du projet. On a profité du fait qu’on perdait de la visibilité, suite à la fin de Bruxelles 2000, pour aller à la rencontre des gens, soit qu’ilsn’étaient pas venus spontanément, soit qu’ils étaient trop précarisés. Les personnes qui venaient emprunter le matériel étaient plutôt desblancs, bien formés et sensibilisés.”

Aussi, BNA-BBOT a-t-il organisé des ateliers – d’abord à Forest et à Schaerbeek – pour faire participer des personnes qui ne se rencontraient pas. “Le projet estdevenu plus nomade, mais il a gagné en dimension sociale et socio-culturelle. Parallèlement, on a continué à développer des projets plus socio-artistiques. En plus,cela permettait d’apporter une réponse par rapport à notre frustration concernant la participation qu’on n’avait pas assez développée.”

Par rapport à l’archivage, la base de données en ligne fonctionne depuis un an et demi. “Dès le début, on a décidé de conserver les entretiens dansleur intégralité. Chaque séquence est décrite par des mots-clés que les gens choisissent eux-mêmes. Le moteur de recherche se base sur les descriptions.L’anonymat est respecté, les personnes doivent seulement remplir les critères concernant l’âge, le sexe, la profession, la commune et le pays d’origine, ce qui laisse une certaineliberté de parole. Pour les auditeurs, c’est très différent d’écouter les gens sans les voir. Quand on écoute, on est davantage dans la tête des gens, dansleurs pensées, au contraire de la vidéo qui crée une certaine distance avec la personne.”

Chaque année, la base de données s’enrichit de 150 nouveaux entretiens, soit une moyenne d’un entretien tous les trois jours. Les 1 000 entretiens ont étédépassés en novembre 2006.

Pas de paroles dans le vide

Pour écouter, il suffit de s’inscrire. Les gens écoutent, même si la démarche prend du temps, qu’il y a la barrière technologique. “Si des personnescherchent quelque chose de précis, c’est pratique pour un sociologue, un journaliste, un artiste… pour ‘Monsieur Tout-le-monde’, cela peut paraître moins immédiat, moinsaccessible, mais en général chaque visiteur a une idée de ce qu’il recherche. Parfois on commente les nouveaux projets, nos coups de cœur.”

Les entretiens sont également utilisés pour des projets artistiques. À la fin de 2001, un projet, baptisé “Palissades”, a été mené avecdes photographes. “Trois cents affiches, réalisées par huit photographes différents, ont été placardées dans divers endroits avec un numérogratuit, commente Paul Decleire. Les gens appelaient ce numéro et pouvaient écouter un extrait de 2 à 3 minutes par téléphone. On aimerait rééditercela, car cela permet d’être visible partout dans la ville, mais il faut du budget. Très souvent la communication du projet reste liée à la problématique descoûts.”

Des spectacles de théâtre ont également été réalisés sur base de ce matériau. On est des inutiles a étéprésenté au Théâtre “Les Tanneurs” entre 2002 et 2004. Il repose sur les témoignages de cinq femmes. Les actrices se sont appropriés lespensées de ces femmes et ont restitué leurs paroles dans le spectacle. Plus récemment, Jean-Marie Piemme (L’Instant à la Balsamine) a écrit unepièce à partir d’un personnage entendu dans la collection, et à partir de là, il en a imaginé d’autres.

BNA-BBOT collabore aussi régulièrement avec le PleinOpenAir, Nuit Blanche et BRXLBRAVO. Le fait de passer par des projets rassembleurs rend le projet toujours plus visible. En cemoment, un projet – financé par la Vlaamse Gemeenschapscommissie (VGC) et la Vlaamse Gemeenschap (VG) – porte sur l’Expo 58, où ceux qui l’ont vécue, sont invitésà raconter leurs souvenirs.

Questionnements

BNA-BBOT a pu s’inscrire dans la durée grâce aux personnes qui sont venues à sa rencontre et qu’elle a rencontrées, parce qu’elles ont donné le matériaupour continuer. “On tient, parce que chaque année, chaque mois, chaque semaine, des gens viennent chez nous, plein d’enthousiasme, et veulent participer, explique notre interlocuteur.Même s’il arrive parfois que cet enthousiasme soit émoussé par la grande implication que demande la réalisation d’un entretien.”

Une autre difficulté réside dans le fait que parfois, les gens ne réécoutent pas leur entretien. “Or, cette dimension est importante. On invite les gens àvenir réécouter dans nos locaux, comme cela, ils encodent directement leurs mots-clés et on peut mettre l’enregistrement dans la base de données. S’ils ne le font pas,alors nous devons réécouter nous-mêmes pour identifier des mots-clés, ce qui retarde d’autant la mise en ligne. Cette dimension de réécoute fait partie de ladémarche de participation au projet”, insiste Paul Decleire.

L’équipe de BNA-BBOT essaie d’apporter son soutien à chaque démarche individuelle, tout en rappelant qu’ils n’ont pas la volonté de“suraccompagner” les personnes : “On a envie qu’ils aient leur autonomie pour mener les entretiens. C’est une dimension ‘empowerment‘ qu’on veut stimuler.”

Cet obscur objet du financement

Une fois tarie la source du financement de Bruxelles 2000, BNA-BBOT a dû chercher d’autres financements. Belgique oblige, il a fallu créer une asbl et une vzw pour récolter desfonds auprès des deux communautés. “Même si cela fait perdre du temps et nous oblige à dépenser une énergie folle, on l’a quand même fait car nousétions persuadés que si nous ne procédions pas de la sorte, nous éprouverions encore plus de difficultés.”

L’asbl BNA reçoit des subsides de la Communauté française dans le cadre de l’Éducation permanente (15 000 euros), car elle a été reconnue à titretransitoire. “C’est la première fois que nous recevons quelque chose qui ressemble à un subside structurel. Avant ça, nous recevions de petites enveloppes sur des subsidesextraordinaires”, déclare le représentant de BNA. L’association reçoit également des subsides de l’échevinat de la Culture de la Ville de Bruxelles(actuellement en renégociation suite aux élections). Pendant quatre ans, elle a pu toucher des subventions dans le cadre d’un contrat de quartier à Schaerbeek, via le volet 5axé sur le social. “Avec le recentrage des contrats de quartier sur le logement et l’insertion socioprofessionnelle, cela ne sera plus possible, regrette Paul Decleire. Pourl’instant nous n’arrivons pas à obtenir un soutien du côté de la Cocof (Commission communautaire française). Et de conclure que “sans les financementsprovenant du côté néerlandophone, le projet serait mort. Trop souvent, les pouvoirs subsidiants francophones sont non-réactifs et lorsqu’ils le sont, leurs apports sonttrop peu importants pour financer ne fut-ce qu’un mi-temps.”

La vzw BBOT, quant à elle, bénéficie du soutien de la VGC depuis le début, d’abord via le SIF (Sociaal Impuls Fonds), puis via le Stedenfonds, mais ce financements’arrêtera à la fin de l’année 2007. La VGC a clairement invité BBOT a chercher des fonds ailleurs. Par conséquent, un dossier a été rentréà la VG pour obtenir un soutien structurel. Une demande similaire avait été introduite deux ans plus tôt et avait été rejetée.

“Globalement, on a de l’argent qui vient de différents endroits, mais majoritairement du côté néerlandophone, observe notre interlocuteur. L’avantage du projet estde ne pas dépendre d’un seul pouvoir subsidiant, mais on reste dans une relative précarité. Chaque année, on ne sait pas si on bouclera le budget. Nous avonsdéjà été en préavis conservatoire (ndlr : l’équipe est constituée de trois personnes). Suivant les budgets et les enveloppes, on a des renforts surdes projets spécifiques. Il est difficile d’avoir une équipe stable et quand quelqu’un est là, c’est souvent pour trois mois et puis on ne sait pas s’il sera encore làaprès. Dès lors, nous avons trop peu de temps pour nous consacrer à la communication qui est essentielle. De plus, le fait de pouvoir simplement poursuivre le projet mobilise unepart importante de notre temps de travail. Si au moins il existait un accord de coopération bicommunautaire, on pourrait se limiter à une seule asbl et travailler sur base d’unfinancement plus régional. Cela nous permettrait de nous consacrer davantage à notre objet social et de moins nous battre pour continuer à faire vivre, ou survivre même, leprojet.”

Stop ou encore ?

Il est clair que les porteurs du projet BNA-BBOT veulent poursuivre leurs activités. Mais, comme on peut le constater, la (sur)vie de celui-ci dépend fortement des subventions, dontcertaines s’arrêtent à la fin de 2007. Pourtant, le projet a fait ses preuves. Il suffit de citer la récente nomination, même s’il n’a pas obtenu le prix, de BNA-BBOT auxCultuurprijzen de la Vlaamse Gemeenschap (3 nominés) dans la catégorie “Levend erfgoed” (patrimoine vivant)…

Extrait d’un entretien

0844 – track 3 & track 4
Date : 2005-11-02 (place Gaucheret)
Langue : Français
Contexte : Atelier – Radio Gaucheret
Babeleer : 22 ans (commerçant) – Schaerbeek – Pays d’origine : Belgique
Curieuzeneus : masculin (13 ans) – élève – Schaerbeek – Pays d’origine : Belgique
Curieuzeneus : féminin (21 ans) – éducatrice – Laeken – Pays d’origine : Belgique

Curieuzeneus : Regrettez-vous le quartier d’avant ?

Babeleer : Bien sûr. Maintenant ici, tout ce qu’ils font ici, avec les nouveaux bâtiments, ça attire de la délinquance. Tout ce que les jeunes ils voient… Ilsvoient les bâtiments, donc ils se disent il y a de l’argent dedans, donc la délinquance augmente ici dans le quartier.
Ensuite, bon, soi-disant, ils sont en train de faire des rénovations. C’est pas pour rénover, c’est juste pour masquer les yeux des habitants du quartier pour placer leurs grandsbâtiments par après. Donc ils se sont approchés jusqu’au bâtiment WTC, maintenant ils viennent avec un autre bâtiment jusqu’au truc là. C’est normal qu’on varegretter hein ! ? Avant y avait de l’espace, y avait moyen de respirer, de jouer tranquillement, y avait les plaines et tout pour les enfants. Maintenant, c’est une ‘tite plaine. La plaine elle fait50 mètres sur 50, tandis qu’avant c’était les deux parties rassemblées, c’était une grande plaine.

Curieuzeneus : Quels ont été vos plus beaux souvenirs ?

Babeleer : Mes plus beaux souvenirs !… Dans le quartier ? Et ben quand y avait le centre de jeunes ici “De Fabriek”, avec heu… du temps de Jean. C’était un animateurquoi. Et là c’était terrible quoi… C’est parce qu’il faisait des animations dans le quartier comme à l’extérieur du quartier. Donc les parcs, c’est lui qui lesrénovait. Il faisait des activités, que ce soit activités d’été, Quad… donc y avait des salles de jeux. C’était un bon de centre de jeunes et la disciplineétait là. Y avait pas… Y avait un réglement strict, mais tout le monde était là. Tout le quartier se réunissait là dans le centre de jeunes.Maintenant, bon, les jeunes préfèrent rester dehors ils foutent la merde dehors.

Curieuzeneus : Pourquoi ont-ils fermé le centre ?

Babeleer : Pourquoi ont-ils fermé le centre ? Ah ! Tout d’abord… Je sais pas. Ils ont renvoyé les gens, il a été autre part, il y a eu des problèmes ettout. Ensuite, il y a d’autres éducateurs qui sont venus, moins compétents, qui fait que le réglement a été enfreint, donc il y a eu beaucoup de problèmeslà-bas, donc encore des changements d’éducateurs, de plus en plus jeunes, de moins en moins attentifs, et ça a commencé à dégénérer quoi.Maintenant, ils ont complètement fermé le centre de jeunes. Suite à cela il y a “Soleil du nord” qui est venu ici. Bon, on va voir si “Soleil du nord” varegrouper les jeunes du quartier ou si ça va continuer comme ça.

1. BNA-BBOT, rue de Laeken 119 à 1000 Bruxelles – tél. : 02 223 21 51 – courriel : any@bna-bbot.be

Baudouin Massart

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