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« Se battre au nom de l’exception culturelle, c’est être incapable de se fédérer »

Sociologue et économiste français, Bernard Friot est à l’origine de la création de «Réseau salariat», une association d’éducation populaire qui promeut l’idée d’un «salaire à la qualification personnelle». Début octobre, il était l’invité de la Facir – une fédération rassemblant plus de 800 musiciens, tous styles confondus – et de Capitane Records pour une conférence intitulée «Pour une sécurité sociale de la culture et un vrai statut des travailleurs et travailleuses culturel(le)s». Alter Échos en a profité pour lui poser quelques questions…

05-11-2020
(C) Capitane Records

Alter Échos : En Belgique, le statut d’artiste est en fait un chômage protégé. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Bernard Friot : Ce n’est pas fondamentalement différent de la situation française où c’est également le chômage qui assume le « régime » des artistes et des techniciens du spectacle vivant. Je trouve que c’est intéressant parce que ce système déconnecte le salaire de l’emploi. Le salaire que les artistes obtiennent « se prolonge » alors même qu’ils n’ont pas d’emploi, lorsqu’ils se trouvent entre deux cachets, deux prestations. Et pour moi tout ce qui lie le salaire à la personne et non pas à l’emploi est positif.

 : Pourquoi ?

BF : Parce que l’emploi ne dépend pas de nous. C’est un marché sur lequel nous n’avons pas beaucoup de prise. Donc, dès lors que le salaire devient un attribut de notre personne, nous sortons de l’aléa et du chantage.

AÉ : En Belgique, beaucoup de monde dans le secteur artistique plaide pourtant pour une réforme de ce statut, qui serait trop faible, pas assez protecteur.

BF : La limite de ce genre de statuts, c’est qu’ils sont conditionnés à un certain nombre d’heures, de prestations à effectuer. Du coup, le personnel de la culture est en permanence en train de compter, c’est extrêmement insupportable.

AÉ : On s’attarde beaucoup sur le sort des artistes ces temps-ci, mais il ne sont pas les seuls à connaître l’intermittence dans leur travail. Cela constitue en fait le lot de plus en plus de travailleurs, non artistes, qui connaissent des conditions de travails similaires à ceux-ci, faites de petits contrats, de travail « au projet » et qui, eux, ne bénéficient d’aucun statut. Ne parler que du statut d’artiste, n’est-ce donc pas un peu réducteur, voire corporatiste ?

BF : En France, quand il y a eu une première atteinte à leur statut au début des années 2000, les intermittents du spectacle se sont effectivement battus au nom de « l’exception culturelle ». Mais se battre au nom de l’exception culturelle, c’est être incapable de se fédérer… Or aujourd’hui, je constate que les intermittents du spectacle se battent pour et avec tous ceux qui ont des contrats à durée déterminée, tous ceux qui sont dans la précarité en disant : « Il se trouve que nous sommes dans la situation la plus favorable parmi toutes ces personnes. Nous avons donc une responsabilité, celle de conquérir la généralisation de notre situation – le maintien de notre salaire entre deux contrats de travail – à tout le monde. »  C’est un constat très positif.

« Je propose que nous ayons tous, à partir de 18 ans et jusqu’à notre mort, un salaire lié à notre personne et non pas à notre contrat. »

AÉ : Dans ce contexte, vous êtes partisan du « salaire à qualification personnelle ». Expliquez-nous.

BF : La période du confinement en a fait la preuve éclatante : nous avons déjà un statut qui permet de préserver son salaire quel que soit le rapport à l’activité. Il s’agit des fonctionnaires. Ils ont gardé leur salaire intégralement alors même que leur activité avait été éventuellement supprimée. Dans cette situation, on a véritablement un « salaire à la qualification personnelle ». Ce n’est pas le cachet, le contrat, qui est le support du droit du fonctionnaire, mais c’est son grade. Et son grade est un attribut de sa personne. Du coup, son salaire n’est pas la photographie de son activité, il est complètement déconnecté de son activité, il est lié à sa personne. Et ce que je propose depuis des années, c’est d’étendre cette situation à tout le monde.

AÉ : Vous proposez de mettre tout le monde sous statut de fonctionnaire ?

BF : Non. Mais je propose que nous ayons tous, à partir de 18 ans et jusqu’à notre mort, un salaire lié à notre personne et non pas à notre contrat.

AÉ : En quoi est-ce différent du salaire universel ?

BF : On va employer des grands mots : l’un est communiste, l’autre est capitaliste. Ce sont des projets totalement antagonistes. Le salaire universel, c’est un projet capitaliste. Le capitalisme a un mode de productivité qui élimine le travail vivant au bénéfice du travail des machines. Nous avons donc aujourd’hui dans nos pays une inquiétude sur la quantité de travail disponible. Une façon de maintenir la paix sociale et sur les marchés, parce qu’encore faut-il que l’on puisse écouler sa camelote auprès de la population, c’est donc que les gens aient des sous. Et une manière de le faire est de distribuer à tout le monde 1.000 balles de façon inconditionnelle. Ce filet de sécurité est de plus indispensable si on veut en finir avec le salaire de la convention collective et multiplier ainsi les contrats au projet, le salaire à la tâche, qui est la forme capitaliste de la rémunération. Mais qui dit paiement à la tâche, dit aussi grand aléas. Et donc, pour rendre possible cette dégradation de nos statuts, et bien il faut aussi qu’il y ait un filet de sécurité, qui est ce revenu de base.

AÉ : En quoi votre projet de salaire à qualification personnelle viendrait contourner les écueils que vous venez de citer ?

BF : Cela existe déjà. Il y a un « déjà là » qui est le statut de la fonction publique dans lequel le salaire est lié à un attribut de la personne et pas à son poste. Un fonctionnaire qui change de poste ne change pas de salaire. Ce droit ne peut pas baisser ou diminuer. C’est un attribut de sa personne. Il ne peut pas être au chômage, voir son salaire diminuer. Il y a un « déjà là » qu’on peut étendre à tout le monde, il n’y a aucune raison. Dans mon projet, il y aurait un statut général qui débuterait avec l’attribution à 18 ans d’un premier niveau de qualification à tout le monde. Celui-ci correspondrait au salaire minimum tel qu’il est revendiqué, c’est-à-dire 1.700 euros nets par mois. Il y aurait ensuite une possibilité de progression par ancienneté et par des apports de qualification, une à deux fois dans notre vie. Je préconise un salaire maximum de 5.000 euros par mois. Je ne vois pas très bien ce qu’on ferait d’un salaire de plus de 5.000 euros par mois.

« Nous serions infiniment plus inventifs, infiniment plus productifs si nous avions l’horizon long d’un salaire lié à la personne de 18 ans à la mort. »

AÉ : Quels en seraient les avantages selon vous ?

BF : Nous serions infiniment plus inventifs, infiniment plus productifs si nous avions l’horizon long d’un salaire lié à la personne de 18 ans à la mort. C’est absurde que de nous soumettre au chantage d’un emploi, de limiter notre horizon et notre performance sur ce marché, ici et maintenant. Nous avons déjà su inventer une alternative et il faut la généraliser.

AÉ : Si un tel statut devait naître, ça arrangerait plus d’un artiste. C’est pour ça qu’ils vous ont invité vous pensez ?

BF : Ce qui les intéresse dans le cadre de la réflexion du « Réseau salariat », dont je fais partie, c’est que nous réfléchissons à des sécurités sociales sectorielles. Comment créer une sécurité sociale des transports de proximité ? Comment créer une sécurité sociale de la culture, de l’alimentation qui rende possible une alimentation de qualité complètement alternative à l’agrobusiness et à la grande distribution ?

AÉ : Comment, justement ?

BF : Il faudrait tout d’abord une hausse des salaires. En France par exemple, le salaire médian est de 1.700 euros par mois. Donc si on a un salaire minimum de 1.700 euros, il faut déjà relever la moitié des salaires…  Et nous pourrions imaginer que cette hausse ait lieu non pas par le biais de monnaie en espèce, mais par de la monnaie en nature que l’on ne pourrait dépenser qu’auprès de professionnels conventionnés de l’alimentation, du logement, des transports de proximité, de l’énergie et de l’eau, de la culture. Et ne seront conventionnées que les entreprises qui seront la propriété d’usage de leurs salariés, gérées par eux seuls, qui ne feront pas appel au marché des capitaux, qui ne se fourniront pas auprès de groupes capitalistes ni ne leur vendront leur production, qui produiront selon des normes et à des prix décidés par délibération collective de la convention. Ces entreprises alternatives affecteront leur valeur ajoutée à une caisse des salaires et à des caisses d’investissement qui verseront un salaire à la qualification personnelle à leurs travailleurs et qui subventionneront leurs investissements. On pourrait très bien imaginer qu’en matière de culture, la hausse de salaire ne puisse être dépensée qu’auprès de professionnels conventionnés. Et les professionnels conventionnés, ce seraient des artistes qui ne seraient pas mainstream. C’est comme cela que l’on pourrait construire, à côté de la production capitaliste, et contre elle, soutenue par une institution macroéconomique de cotisation, une alternative qui serait mobilisatrice. Parce que tant qu’on n’est pas en train de construire quelque chose, on ne peut pas mobiliser une population uniquement dans les protestations. On voit bien que tous nos modes de mobilisation, que ce soit l’arrêt de travail ou la manifestation, sont en train d’épuiser leurs vertus. Il fait trouver maintenant des modes de mobilisation qui aient comme fondement la responsabilité économique des acteurs en question.

« Tant qu’on n’est pas en train de construire quelque chose, on ne peut pas mobiliser une population uniquement dans les protestations. On voit bien que tous nos modes de mobilisation, que ce soit l’arrêt de travail ou la manifestation, sont en train d’épuiser leurs vertus. »

AÉ : Il faut être capable d’avoir un poids, ce qui n’est pas toujours évident.

BF : C’est l’enjeu décisif : il faut trouver l’organisation de ce « nous ». Nous avons construit notre syndicalisme sur une base de conquête de droit sans une véritable interrogation collective sur le travail concret que nous faisions. On accepte de faire des travaux avec lequel on est en désaccord mais on conquiert des droit dans l’exercice de ce travail qui nous fait souffrir… Or il existe aujourd’hui une jeunesse dissidente qui ne veut pas produire de merde pour le capital, qui est consciente des enjeux anthropologiques, écologiques, territoriaux d’une production capitaliste, des enjeux néfastes, et qui entend travailler selon sa déontologie, ne pas faire des choses avec lesquelles elle n’est pas d’accord. Il s’agit de faire rejoindre ce mouvement avec tout un tas de militants syndicaux qui n’en peuvent plus de la concertation sociale qui n’aboutit plus à rien et qui souhaitent également ne pas gérer la souffrance au travail. Tant de militance syndicale aujourd’hui s’emploie à gérer la souffrance au travail alors qu’il s’agit de la supprimer.

AÉ : Vous parlez des syndicats. En Belgique, on les sent un peu épuisés. Ils ont du mal à engranger des victoires depuis plusieurs années. Et ils semblent avoir un peu de mal à réformer leur logiciel afin d’appréhender ce que vous venez de dire.

BF : Ce sont de gros paquebots sans conquête depuis 40 ans, sur la défensive, avec énormément de militants qui aspirent à autre chose. Les syndicats belges ont beaucoup conquis, ils ont place énorme dans la société mais ce sont aujourd’hui de plus en plus des coquilles vides. De l’autre côté, nous avons aussi toutes ces dissidences qui ne se reconnaissent pas dans les syndicats alors qu’elles ont un sens insuffisant du niveau macroéconomique, à propos desquels les syndicats peuvent leur apporter toute une tradition de lutte féconde. Si on arrive à faire converger ces deux bords là, j’ai plutôt beaucoup d’espérance pour l’avenir.

En savoir plus

Sur les artistes et leur statut :

« Artistes : des oubliés qui en cachent d’autres », Alter Échos n°484, mai 2020, Julien Winkel.

« Les artistes dans le flou », Alter Échos n° 374, janvier 2014, Julien Winkel.

 

Sur l’idée d’une allocation universelle :

« Alaluf vs Defeyt : l’allocation universelle, une idée réaliste ? », Alter Échos web, 4 septembre 2015, Manon Legrand.

« Alaluf vs. Defeyt : l’allocation universelle, progrès ou régression sociale ? », Alter Échos web, 11 septembre 2015, Manon Legrand.

Julien Winkel

Julien Winkel

Journaliste (emploi et formation)

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