Comme une légère impression d’être un «pigeon». Quand il entame son service militaire en septembre 1992, Olivier Piron a 22 ans et vient de terminer ses études d’ingénieur. Certes, il aurait pu décider de reporter son entrée sous les drapeaux à la rentrée suivante, en septembre 1993. Mais à cette époque, Olivier est décidé «à en finir avec ces conneries au plus vite». Ce n’est pas qu’il soit contre l’armée: si c’était le cas, il aurait fait objecteur de conscience, du nom de cette option qui permettait alors aux appelés de refuser de porter les armes et d’effectuer à la place un service «civil» dans les services publics, les hôpitaux ou des structures sociales. Non, il veut juste voler de ses propres ailes dès que possible, trouver un boulot, quitter le cocon familial.
Pourtant, cette décision va lui jouer un sacré tour. À l’époque, on pense que la «fin de l’histoire» est proche. Popularisée par Francis Fukuyama en 1992, cette théorie soutient que la démocratie libérale et le capitalisme constituent le point culminant de l’évolution sociopolitique humaine. Dans ce contexte, la fin de la guerre froide et l’impression que toute confrontation de grande ampleur sur le sol européen relève alors de la science-fiction poussent le gouvernement belge à décider, le 3 juillet 1992, de mettre fin à la conscription: la levée de 1993 sera la dernière à être appelée. «La durée du service a été raccourcie de 10 mois pour ma levée à 6 à 8 mois pour celle de 1993 et beaucoup de jeunes appelés en 1993 se sont de plus fait réformer», se souvient Olivier Piron. Dit autrement, lui et ses compagnons sont les derniers à officier «normalement» avant la lente agonie du service militaire obligatoire, qui finira par être suspendu définitivement et discrètement le 9 février 1995 avec la décision du Conseil des ministres de renvoyer les 819 derniers appelés (pour des raisons d’effets de stock, de reports, de situations administratives particulières), à partir du 1er mars 1995.
Dans ce contexte, la fin de la guerre froide et l’impression que toute confrontation de grande ampleur sur le sol européen relève alors de la science-fiction poussent le gouvernement belge à décider, le 3 juillet 1992, de mettre fin à la conscription: la levée de 1993 sera la dernière à être appelée.
Dans les quotidiens de l’époque, le peu de place accordée au sujet en dit long sur le désintérêt que génère le sujet. Dans La Libre Belgique du 10 février 1995, une seule petite colonne fait état de la décision du Conseil des ministres du 9 février sous le titre – très – sobre «Plus de miliciens le 1er mars». Quelques jours plus tard, le 28 février, un article légèrement plus long intitulé «Dernier mardi, dernière ‘Démob’» annonce une réception et un dîner d’adieu symbolique en l’honneur des derniers mobilisés, présidé par Karel Pinxteren (CVP, «ancêtre» du CD&V actuel), le ministre de la Défense de l’époque. Il est vrai qu’en ces temps, les pages des journaux sont plutôt remplies d’articles relatant la longue déliquescence des États communistes européens, qui a servi de déclencheur à la disparition du service militaire obligatoire. «Sarajevo à nouveau sous la mitraille», annonce ainsi Le Soir du 9 février 1995, en référence à la guerre civile qui ravage l’ex-Yougoslavie. Ou encore «Grozny: dernier nettoyage», dans un titre surplombant un article relatant la guerre menée par la Russie dans sa république tchétchène, quelques années à peine après l’effondrement de l’URSS…
À cette époque, on est en effet loin d’imaginer que la «détente» sera de courte durée. Et que la longue et riche histoire du service militaire en Belgique, qui a commencé des siècles plus tôt, reprendra du poil de la bête en novembre 2025 avec l’annonce par le gouvernement fédéral de l’instauration d’un service militaire volontaire pour les jeunes âgés de 18 à 25 ans…
Cherche la baballe
Quand on parle de lente agonie, ce n’est pas qu’une image. Lors de son service commencé en 1992, Olivier Piron est amené à officier comme professeur de mathématiques et de physique pour des sous-officiers professionnels à l’école militaire de Saffraanberg, près de Saint-Trond. Le tout pour… trois heures par semaine. Le reste du temps est passé «à glander», à jouer au tennis, à boire des coups. «On se cassait parfois sans rien dire, ce qui m’a valu quelques heures de cachot. Je me souviens aussi du professeur de gym qui jouait au golf sur le terrain de foot de l’école. Les élèves collés devaient aller retrouver les balles…» À sa sortie dix mois plus tard, Olivier Piron se retrouve à chercher du travail avec l’impression d’avoir perdu un an.
Plus de 30 ans plus tard, l’ambiance a changé. Le 8 septembre 2025, le gouvernement fédéral belge a annoncé officiellement le lancement en 2026 d’un service militaire volontaire d’une durée d’un an pour les 18-25 ans, destiné à renforcer les effectifs de la Défense (l’armée, NDLR) et à développer les réserves. C’est que le contexte n’est plus du tout le même. L’agression russe contre l’Ukraine et la remise en cause systématique de l’OTAN par les USA de Donald Trump ont fait prendre conscience aux Européens qu’il était peut-être temps de prendre leur défense en main. «Il s’agit ainsi d’un consensus politique face à la situation géopolitique actuelle très tendue, explique-t-on du côté de l’armée. Cette année de service militaire permettra à la Défense de contribuer à atteindre ses objectifs en constituant une réserve territoriale pour agir en cas de crise sur le territoire […] La Défense fait ainsi ce qu’elle a toujours fait: se préparer. Cette remise sur pied d’une forme de service militaire s’inscrit dans un mouvement européen. Certains voisins l’ont instauré avant nous, et d’autres après nous.»

En novembre 2025, 134.000 jeunes Belges de 17 ans ont été contactés par lettre pour les informer de la possibilité de s’inscrire à ce service volontaire à partir de janvier 2026. Le premier contingent prévu est modeste: on parle de 500 personnes, tous sexes confondus. Avant de passer à 1.000 «élu(e)s» en 2027. C’est que l’initiative semble avoir du succès, d’après l’armée. Début décembre 2025, 6.044 personnes étaient comptabilisées pour la participation aux séances d’information physique et 768 pour les séances d’information en ligne. Les inscriptions à la procédure de sélection ont quant à elle débuté en janvier 2026 et se clôtureront le 9 avril 2026. Il faut dire que la «situation» est alléchante: la rémunération nette minimale s’élève à 2.118 euros, plus les chèques repas et d’autres indemnités diverses. Un salaire «identique à ce que touche le soldat lors de son incorporation» et qui, «bien que non négligeable, s’accompagne d’un parcours de formation exigeant et avec des atteintes d’objectifs sur le plan de la condition physique», précise encore la Défense.
Plus de 30 ans plus tard, l’ambiance a changé. Le 8 septembre 2025, le gouvernement fédéral belge a annoncé officiellement le lancement en 2026 d’un service militaire volontaire d’une durée d’un an pour les 18-25 ans, destiné à renforcer les effectifs de la Défense (l’armée, NDLR) et à développer les réserves. C’est que le contexte n’est plus du tout le même. L’agression russe contre l’Ukraine et la remise en cause systématique de l’OTAN par les USA de Donald Trump ont fait prendre conscience aux Européens qu’il était peut-être temps de prendre leur défense en main.
En échange de ce généreux salaire pour un jeune en début de parcours, celui-ci pourra, à l’issue de sa formation, décider de continuer à rester dans son statut de réserviste en prestant soit quelques jours de rappel par an, soit un temps plein temporaire. Il pourra également postuler comme militaire de carrière.
Wallons superstars
Cet engagement volontaire contre rémunération n’est pas une nouveauté dans nos territoires. Avant l’annexion en 1795 par la France des contrées qui formeront un jour la Belgique, celles-ci sont en général régies par un système basé sur le mercenariat. L’Europe entière voit ainsi se déployer des armées formées d’une population hétéroclite, composée de ressortissants issus bien souvent d’autres zones géographiques que celle de l’armée où ils sont incorporés et qui se sont engagés par nécessité. «Les soldats ‘belges’ étaient d’ailleurs réputés au sein des armées autrichiennes ou espagnoles. On les appelait les ‘Wallons’, même si une partie d’entre eux était néerlandophone», explique Axel Tixhon, professeur au département d’histoire de l’UNamur. Écrit en français entre 1794 et 1810 par Jean Potocki, un écrivain polonais, le roman Le manuscrit trouvé à Saragosse témoigne de cette réputation. Il met en scène Alphonse van Worden, un jeune officier des gardes wallonnes en Espagne, voyageant en 1739 vers Madrid pour rejoindre son régiment. Bloqué dans une auberge isolée de la Sierra Morena, où son séjour va durer 66 journées, il se trouve confronté à une série de personnages incluant des squelettes, des brigands, des voleurs, des cabalistes, des savants ou encore des bohémiennes, dans un récit fantastique complètement halluciné.
Pourtant, en 1795, quand les territoires belges sont officiellement annexés par la France révolutionnaire, la situation change du tout au tout. Promulguée en 1798, la «Loi Jourdan» introduit la conscription obligatoire. On considère alors que l’armée doit être composée de «patriotes» issus du territoire français et censés défendre les intérêts de la France, qui va bientôt faire la guerre à toute l’Europe. Les municipalités doivent désormais fournir un contingent de jeunes hommes tirés au sort, partis alors pour un service long de cinq ans… «Ceux qui ne voulaient pas être enrôlés étaient considérés comme réfractaires et se voyaient pourchassés par la gendarmerie, qui avait été créée pour ça», resitue Axel Tixhon.
Cet engagement volontaire contre rémunération n’est pas une nouveauté dans nos territoires. Avant l’annexion en 1795 par la France des contrées qui formeront un jour la Belgique, celles-ci sont en général régies par un système basé sur le mercenariat. L’Europe entière voit ainsi se déployer des armées formées d’une population hétéroclite, composée de ressortissants issus bien souvent d’autres zones géographiques que celle de l’armée où ils sont incorporés et qui se sont engagés par nécessité.
Le système perdure jusqu’à la chute de l’Empire français (1814) et le Congrès de Vienne (1815), qui réorganise l’Europe et crée le Royaume uni des Pays-Bas en réunissant les anciens territoires belges avec les Provinces-Unies. Le nouvel État garde le même système, mais décide de diminuer les contingents, de passer à deux ou trois ans de service, avec une possibilité de «rachat». «Si un notable voyait son fils être tiré au sort, il pouvait ‘racheter’ un bon numéro à un plouc du village», ironise Axel Tixhon.
Après l’indépendance de la Belgique, on continue sur la même tendance modeste, le nouvel État se pensant protégé par son statut de neutralité. Pourtant, au début du XXe siècle, la petite Belgique revoit sa copie. La situation en Europe se tend, une fois de plus. Et le mouvement socialiste réclame un service «personnel» plus égalitaire. En 1909, le système change: fini le tirage au sort et les passe-droits, chaque famille doit désormais «fournir» un fils à l’armée. Et en 1913, à l’aube de la Première Guerre mondiale, on instaure le service personnel obligatoire pour tous les jeunes hommes, qui perdurera jusqu’en 1995.
De la nouvelle chair à canon?
Et aujourd’hui? Après un service militaire volontaire et rémunéré, se dirige-t-on, dans une sorte de pirouette de l’histoire, vers un nouveau service militaire obligatoire, comme certains États membres de l’Union européenne – la Croatie en 2025 ou la Lettonie en 2023 – l’ont récemment décidé? Du côté du cabinet du ministre de la Défense, Théo Francken (N-VA), on précise qu’une telle mesure ne se trouve pas dans l’accord de gouvernement fédéral. De toute façon, pour Axel Tixhon, à une époque où la force d’une armée se jauge moins sur l’aspect numérique que technique, la mesure aurait peu d’intérêt, sauf en cas de conflit ouvert. «Ce serait inadéquat par rapport à la situation actuelle, où l’activité militaire est devenue une tellement spécifique, demandant de la technicité et de la motivation, que ça n’aurait aucun sens de l’exiger de tous les jeunes. L’armée belge, aujourd’hui, n’investit pas dans la chair à canon…» Il ne reste plus à espérer que le professeur de l’UNamur ait raison…