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Airbnb : délit de cyber-faciès

Pour répondre aux plaintes qui se sont multipliées récemment, la plateforme a adopté une charte et des mesures anti-discriminations. Avec le succès grandissant d’Airbnb, Bruxelles ne devrait pas échapper à ce phénomène. Une situation qui risque de renforcer à terme les discriminations sur le marché locatif «classique».

© I AM NIKOM - Shutterstock

Pour répondre aux plaintes qui se sont multipliées récemment, la plateforme a adopté une charte et des mesures anti-discriminations. Avec le succès grandissant d’Airbnb, Bruxelles ne devrait pas échapper à ce phénomène. Une situation qui risque de renforcer à terme les discriminations sur le marché locatif « classique ».

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C’est un des miracles de l’économie collaborative. Quelques clics sur son smartphone ou sa tablette et le monde vous sourit ! Sauf que, derrière la « success story », tout ne serait pas si rose au royaume de la location de logements touristiques entre particuliers. Depuis plusieurs mois, Airbnb fait l’objet de vives critiques après la diffusion sur les réseaux sociaux de lusieurs récits de personnes qui ont été victimes de discrimination de la part de loueurs.

À tel point que la plateforme a adressé un courriel à tous ses utilisateurs le 16 septembre 2016. Dans ce courrier, Brian Chesky, le directeur général et cofondateur d’Airbnb, affirme sa volonté de lutter contre toute forme de discrimination. « Ce phénomène est à l’opposé de nos valeurs et son existence sur notre plateforme met en péril notre mission, indique-t-il. Les préjugés et la discrimination n’ont pas leur place sur Airbnb et nous ne les tolérons sous aucune forme. »

Le 1er novembre 2016, l’entreprise américaine enfonçait le clou et lançait une campagne anti-discriminations. Concrètement, chaque utilisateur est invité à signer une charte où il s’engage à « traiter les autres membres avec respect, sans jugement ou préjugé, et sans distinction de race, religion, origine nationale, handicap, sexe, identité de genre, orientation sexuelle ou âge ». Parmi les différentes mesures prônées, Airbnb mise sur les « réservations instantanées » permettant une réservation immédiate d’un logement, sans approbation préalable pour endiguer le phénomène. Une façon pour la plateforme d’éviter que le propriétaire d’un logement soit tenté d’accepter ou de refuser une réservation sur la base de l’origine, du genre ou de l’orientation sexuelle de celui qu’il est censé accueillir.

Un constat : dans l’économie collaborative, les stéréotypes et les préjugés ont la vie dure. En 2014 déjà, une étude1 menée par deux professeurs de l’école de la Management Harvard Business School a mis en évidence que les locataires Airbnb qui portent un nom aux consonances africaines ont 16 % de chances en moins de voir leur demande acceptée comparativement aux autres clients. Une étude2 récente commanditée par Airbnb pour l’ensemble de sa plateforme a elle aussi montré que, à logement identique, les hôtes afro-américains recevaient proportionnellement moins d’argent que les autres annonceurs et qu’ils louaient généralement leur appartement 12 % moins cher que les autres.

La Belgique épargnée ?

Ces constats, Airbnb les fait pour l’ensemble de sa plateforme. Les personnes qui estiment avoir été victimes de discriminations peuvent introduire une requête via le site. Pour tenter d’avoir une idée de l’ampleur du phénomène en Belgique, nous avons posé directement la question à l’entreprise. Mais si la plateforme est très prompte à communiquer sur sa charte et ses mesures anti-discriminations, elle l’est nettement moins quand il s’agit de connaître le nombre de plaintes introduites via le site au départ et en direction de la Belgique. « Airbnb ne tient pas de statistiques géographiques, il est donc impossible de donner des chiffres pour la Belgique », confie le responsable d’Airbnb Belgique depuis Londres.

Du côté d’Unia, le Centre fédéral pour l’égalité des chances, où il est possible d’introduire des plaintes pour discriminations en Belgique, on précise qu’un seul signalement a été déposé à ce jour pour la plateforme Airbnb. Et encore, Unia n’était pas compétent puisqu’il concernait un cas à l’étranger. Mais ce chiffre ne refléterait pas nécessairement la réalité. « Une personne qui vit en Belgique et qui a un problème de cet ordre avec Airbnb à l’étranger ne pensera pas nécessairement à nous saisir », indique Patrick Charlier, le directeur d’Unia. « D’ailleurs, nous ne serions pas compétents dans ce cas de figure. Et, à l’inverse, les personnes qui résident à l’étranger qui sont victimes de discriminations en Belgique ne connaissent pas nécessairement Unia ou la procédure à suivre. »

Cyber-discrimination et discrimination au logement

« On est dans un mécanisme horizontal où on s’évalue les uns les autres mais où il n’y a pas véritablement d’autorité ou d’instance de contrôle. » Patrick Charlier, Unia

Avec Airbnb, on est dans un système de location à l’international, ce qui complique la donne quand il s’agit de traquer les discriminations. Les personnes qui en font les frais ne savent pas forcément vers quelle instance se tourner ni dans quel pays introduire une plainte. « On peut donc légitimement penser que le phénomène est sous-évalué dans les statistiques », analyse Patrick Charlier.

Alors, discriminante l’économie collaborative ? Une chose est sûre, le système où les utilisateurs s’évaluent entre eux, ce qu’on appelle les « peer reviews » (évaluations par les pairs), serait la porte ouverte aux discriminations. Ces évaluations seraient propices aux jugements rapides et biaisés imprégnés de stéréotypes et de préjugés. « Avec des plateformes comme Airbnb, on est dans un mécanisme horizontal où on s’évalue les uns les autres mais où il n’y a pas véritablement d’autorité ou d’instance de contrôle, explique le directeur d’Unia. D’autant que, sur le web, le contrôle social est peu marqué. Les utilisateurs se cachent derrière leur profil. »

Le risque de discriminations est plus marqué dans le cas d’Airbnb parce qu’on entre bien souvent chez les gens. Les utilisateurs ouvrent parfois la porte de leur propre maison, ce qui accentue le risque. « Avec Airbnb, on touche à une forme d’intimité et de proximité, souligne Patrick Charlier. Plus c’est proche, plus l’intolérance a tendance à augmenter. Les propriétaires réagissent différemment selon qu’ils accueillent un hôte chez eux ou qu’ils louent un kot à 50 km de leur habitation. »

Pression sur les loyers

Au Rassemblement bruxellois pour le droit à l’habitat (RBDH), on fait le parallèle entre les discriminations vécues par certains utilisateurs d’Airbnb et celles constatées tous les jours sur le marché locatif « classique ». Le RBDH rappelle que la première discrimination au logement reste le loyer. « Il n’y a pas suffisamment de logements de qualité à prix accessible. Cela devient de plus en plus difficile pour un ménage aux revenus modeste de trouver un logement à prix décent à Bruxelles », précise Anne-Sophie Dupont, chargée de projet au RBDH. Or là aussi Airbnb pourrait avoir un impact à plus ou moins court terme. « Tous ces appartements pourraient être mis en location pour des familles à Bruxelles mais au lieu de cela les propriétaires préfèrent les proposer sur la plateforme Airbnb parce que c’est plus rentable pour eux », explique Anne-Sophie Dupont. En 2015, près de 5.000 logements3 étaient en location sur Airbnb dans la capitale parmi lesquels deux tiers (65 %) étaient des logements entiers.

Un chiffre encore faible par rapport aux 300.000 logements que compte le marché locatif bruxellois dans son ensemble mais qui risque d’exercer à moyen terme une pression supplémentaire sur les prix dans un marché déjà extrêmement tendu. « On manque encore de recul pour évaluer l’impact réel de ce type de location à Bruxelles, explique Anne-Sophie Dupont. Mais vu l’ampleur du phénomène Airbnb et ce qui se passe dans d’autres villes européennes plus grandes et plus touristiques comme Barcelone par exemple, on peut craindre qu’il y ait à terme une diminution de la quantité de logements disponibles et une augmentation générale du prix des loyers dans les quartiers les plus touchés. »

Lire le dossier « Économie collaborative, la raison du plus faible ? », Alter Echos n°435, décembre 2016

« La « collaboration », feuille de vigne du capitalisme de plateforme » ET « L’économie collaborative est-elle libérale ? », Alter Echos n°401, 29 avril 2015, Cartes blanches

Francois Corbiau

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