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Agrément des SAS  : enjeux d'un décret

Douze SAS, un décret, de l’argent et quelques frictions

10-05-2010 Alter Échos n° 294

Le processus lancé par l’adoption d’un décret relatif aux Services d’accrochage scolaire (SAS) s’est achevé en avril dernier par l’octroi d’un agrément aux douze SASexistants. Si cet agrément pérennise l’action des SAS, le décret de 2009 a remis au centre de l’attention deux enjeux essentiels : la collaboration Aide à lajeunesse-Enseignement et le danger de l’institutionnalisation d’une solution qui se voulait exceptionnelle et temporaire.

Ça y est  ! Les trois derniers SAS ont obtenu leur agrément. Ils sont bien douze services agréés, pour une durée de cinq ans. Cet événementn’est pas anodin pour les SAS qui étaient considérés jusqu’alors comme des projets pilotes et qui vivaient chaque année dans la crainte de voir leurs subsidesdisparaître.

Ces services hybrides, entre l’Aide à la jeunesse et l’Enseignement, on les connaît depuis 2001, lorsqu’ils furent créés dans une logique de discrimination positive pour« assurer à tous les élèves les chances d’émancipation sociale ». Un sas entre la rue et l’école était mis en place, pourréintégrer les élèves dans le système scolaire. Depuis lors, ils font partie du paysage haut en couleur du décrochage et permettent d’accueillir environ 620jeunes par an en Communauté française.

L’agrément que les SAS ont obtenu en 2010 est le résultat d’un décret et d’un arrêté du gouvernement de la Communauté française de 2009renforçant le dispositif de l’accrochage scolaire. C’est une sorte de consécration des SAS par les pouvoirs publics qui s’est tenue en silence. Alain Maingain, conseiller deMarie-Dominique Simonet (CDH)1, ministre de l’Enseignement obligatoire, est heureux de cette évolution : « Le problème du décrochage scolaire existe, il ne fautpas le nier. Grâce au décret et à l’arrêté, on pérennise un système qui avait bien fonctionné de manière expérimentale, cela permetde concentrer les énergies. L’agrément pour cinq ans, c’est leur donner un cadre, une stabilité dont ils ont bien besoin. »

Les SAS ont désormais pignon sur rue, et du côté de la ministre de l’Aide à la jeunesse on souligne qu’une telle évolution n’est pas le fruit du hasard, comme leprécise Pascal Rigot, conseiller d’Évelyne Huytebroeck (Écolo)2 : « Les SAS ont clairement montré leur utilité depuis 2001, on estime qu’ilspermettent un retour à l’école à environ 75  % des élèves qui en franchissent le seuil. » Les ministres sont contents, les SAS devraient l’être etpourtant, cette mutation de projet pilote en service agréé ne s’est pas faite sans anicroche.

Culture de l’oral vs culture de l’écrit

La plupart des SAS considèrent qu’il fallait un décret. Certains évoquent une « dynamique commune », mais le changement induit par ce texte n’a pas toujoursété bien reçu. Certaines asbl qui cumulaient les services en étant à la fois Service d’aide en milieu ouvert (AMO) et SAS ont dû bien distinguer leursstructures, d’autres soulignent que les caisses sont vides. D’autres, enfin, estiment ne pas être outillés pour intégrer dans les SAS de nouveaux publics, comme le stipule ledécret (essentiellement des élèves en provenance du primaire ou de l’enseignement spécialisé).

Dans ce même ordre d’idée, les inspections en vue d’octroyer l’agrément auraient parfois donné l’impression d’une confusion, révélant les petits accrocsd’une collaboration entre deux administrations. L’Aide à la jeunesse et l’Enseignement sont deux univers cloisonnés qui ne se connaissent pas et, parfois, ne parlent pas la mêmelangue. Dans ce contexte, toute initiative qui permet de les rapprocher est appréciée des acteurs. Alain Maingain jubile devant cet exemple de transversalité : « Nousdéveloppons une synergie entre les administrations grâce à une expérience de terrain. Les SAS travaillent sur plusieurs aspects avec le jeune. Ils travaillent sur le projetdu jeune, sur son développement personnel, ils font de l’accompagnement, de la prévention, ce qui est typiquement une mission de l’Aide à la jeunesse. D’un autrecôté, ils travaillent pour une réintégration de l’école, et les jeunes doivent garder une posture d’élève, ils apprennent des attitudes, uneméthode. » Bien sûr, travailler à la croisée des chemins fait parfois perdre la boussole. L’Enseignement et sa culture de l’écrit, du rapport, face àl’Aide à la jeunesse et sa culture de l’oral et du secret professionnel. Comment concilier les deux  ? C’est ce que se demande Joëlle Coenraets, coordinatrice de Carrefouraccueil3, le SAS namurois : « Le décret nous demande de faire des rapports sur les élèves, mais cela peut poser des problèmes par rapport au secretprofessionnel, alors nous aimerions que cela soit précisé. »

Compas format : mouton noir des SAS  ?

Tout a commencé en décembre 2009 par un article du Journal droit des jeunes mettant en cause le SAS Compas format4.
Ce SAS est actif en province liégeoise et possède trois antennes à Seraing, Verviers et Waremme. Sa pédagogie s’ancre dans une tradition ancestrale qui est celle ducompagnonnage. C’est cette caractéristique qui a déclenché l’ire du Service droit des jeunes5. Benoît Van Keirsbilck, qui dirige cette asbl, exprime desinquiétudes vis-à-vis de Compas format : « C’est sur la base d’une interview qu’ils nous ont donnée que nous avons réagi. Plusieurs points sont inquiétants.Tout d’abord, ils n’engagent pas de femmes, s’ils affirment le contraire, il faudrait voir quel type de fonctions et de responsabilités elles occupent. Nous pensons que ce service esttrès proche de loges maçonniques et leur manière de travailler interpelle, le boulot d’un SAS n’est pas de faire du prosélytisme, même laïc. Si lesautorités ont considéré qu’il n’y avait pas de problème, c’est uniquement pour respecter les équilibres politiques. »

Face à ces attaques à charge, les représentants de Compas format tiennent à se défendre. C’est Pédro Véga, le fondateur de l’asbl et conseiller del’Aide à la jeunesse de l’arrondissement judiciaire de Liège, qui souhaite remettre les pendules à l’heure  : « Le compagnonnage fait parfois peur. Notrecompétence est reconnue et clairement identifiée, dans une mouvance progressiste et laïque. Nous faisons partie d’un réseau politique et d’amitiés en province deLiège, mais les accusations qui nous sont portées sont méprisantes. Tout d’abord, plus de la moitié du personnel est féminin. Quant à la culture du secret,elle n’existe pas, il y a un projet pédagogique qui est passé e
n commission d’agrément sans problème. Nous travaillons avec les outils du compagnonnage pour tisser desliens, pour voir avec le jeune dans quel projet il peut s’investir, quel réseau actionner pour qu’il reprenne l’école ou une formation. De plus, nous ne faisons aucunprosélytisme, 80 % des élèves retournent à l’école. »

S’il est vrai que la culture du réseau qui est revendiquée par le fondateur de l’asbl intrigue, force est de constater que les dirigeants de Compas format, dont Alain Moriau, sondirecteur, ont fait preuve de transparence sur leurs pratiques et sur leur projet pédagogique lors de leur rencontre avec Alter Échos.
Du côté des ministères de l’Aide à la jeunesse et de l’Enseignement, on souhaite passer à autre chose. Les deux cabinets sont sur la même ligne et AlainMaingain, conseiller de Marie-Dominique Simonet souhaite recadrer le débat : « Le service d’inspection conjointe comme la commission d’agrément n’ont pas tiré la sonnetted’alarme concernant Compas format. Au contraire, leur professionnalisme a été souligné. Sur le plan pédagogique, il n’y a aucun problème, aucun élèven’est poussé à devenir un compagnon. Le compagnonnage n’est pas un souci, il faut rappeler que ça a été un modèle de formation de nombreux métiers.»

Des inspections communes

Depuis l’adoption du décret, les deux ministres en charge des SAS ont scellé un véritable pacte de sang. Expérimentation grandeur nature de leurcomplicité  : les inspections communes. De ces inspections ont jailli des rapports utilisés par la commission d’agrément pour statuer sur le sort de chaque SAS. Unepremière qui n’a pas toujours été bien vue par certains de ces services. C’est ce qu’exprime Dominique Chandelle, directrice du SAS Rebonds à Liège : «L’inspection commune a été réalisée dans un esprit d’ouverture, certes, mais on s’est demandé « ils viennent inspecter notre travail mais selon quelleméthodologie  ? ». » Même son de cloche du côté de Joëlle Coenraets : « On était tous demandeurs d’une évaluation, mais l’inspectioncommune est allée très vite et les inspections n’étaient pas uniformes. Cette difficulté que connaissent les deux administrations à travailler ensemble estretombée sur nous. Pourtant, nous reconnaissons clairement que les jeunes ne doivent plus être découpés entre les administrations. Mais il faudrait clarifier lescompétences, voilà pourquoi nous demandons qu’une cellule de coordination se crée entre les deux ministères, relative aux SAS. »

Le cabinet de la ministre de l’Enseignement, par la voix d’Alain Maingain, admet qu’il faudra procéder à des ajustements : « Les SAS ont été confrontéspour la première fois à une inspection d’agréation commune qui doit être très rigoureuse et vérifier la conformité des structures à unesérie de législations. Comme c’était une première, le corps des inspecteurs n’avait pas un protocole d’inspection testé et longuement mûri. » Quantà une cellule de coordination commune entre les deux ministres, elle n’est qu’informelle à l’heure actuelle et des pistes sont étudiées par les deux cabinets pour larenforcer.

Une institutionnalisation de l’exclusion

Si le décret et l’arrêté de 2009 ont révélé certaines frictions entre le terrain et les administrations, ces deux textes qui« pérennisent un système » ont aussi soulevé un débat de fond relatif aux dangers de l’institutionnalisation des SAS. Benoît Van Keirsbilck,directeur du Service droit des jeunes, estime que l’institutionnalisation des SAS équivaut à une institutionnalisation de l’exclusion  : « On pérennise uneréponse qui devait être temporaire, on trouve normales les défaillances de l’école sans s’interroger sur ce qu’elle fait ou devrait faire pour être plus attractive.Les directions d’école se disent désormais qu’il est plus facile d’exclure des élèves vu qu’il y a des SAS pour les accueillir. » Selon Benoît Van Keirsbilck,les SAS sont vite pleins et, dès lors, organisent un tri des élèves qui les amène à créer des critères d’exclusion  : « Je suispersuadé que dans les années à venir les SAS vont se multiplier et exclure ceux dont on ne sait pas quoi faire. »

Paradoxalement, ce point de vue est également partagé par certains SAS, et notamment dans la province de Liège où l’asbl Compas format (cf. encadré) dirige troisservices. Pédro Véga, fondateur de Compas format et désormais conseiller de l’Aide à la jeunesse de l’arrondissement judiciaire de Liège, estime qu’une inflation dunombre de SAS n’est pas souhaitable : « S’il y a trop de SAS, alors ils pourraient devenir une sorte d’école poubelle. Il faut garder le SAS comme un service particulier et occasionnelet surtout ne pas permettre aux écoles de jeter certains élèves plus facilement. De même, du côté de l’Aide à la jeunesse, il ne faut pas envoyer en SASles jeunes que l’on ne sait pas mettre ailleurs. » Malgré ces réserves, Alain Moriau, directeur de Compas format, rappelle l’utilité des SAS : « Nous ne sommes pasdes services de décrochage, grâce aux SAS, la bouée est là pour le jeune, et le fil le relie toujours à l’école, les parents ne sont plus seuls face àl’exclusion. »

D’autres SAS, ceux qui se réunissent de manière informelle dans un groupe du nom de Intersas (sans Compas format), préfèrent se raccrocher au principe deréalité. C’est le cas de Dominique Chandelle, de l’asbl Rebonds6 (un SAS liégeois), qui reste toutefois lucide sur le succès des SAS  : « Certes, lesSAS peuvent éviter à certaines écoles de se remettre en question, mais pour les jeunes, il faut bien faire quelque chose. Nous collaborons au quotidien avec les équipespédagogiques. Mais attention, si les élèves retournent à l’école il faudrait voir où en est l’élève un ou deux ans après, ce quirelativiserait certainement les chiffres. »

Le SAS n’est qu’une réponse parmi d’autres

Les SAS vont-ils faire des bébés jusqu’à devenir un vaste réseau parallèle où l’on compulsera la nouvelle édition de « l’école pourles nuls  ? » Probablement pas, à en croire Pascal Rigot, « il n’y a pas d’ouverture prévue d’un treizième SAS. On peut concevoir à l’avenir que denouveaux SAS voient le jour dans certaines zones spécifiques où le problème du décrochage est particulièrement criant, mais il ne faut pas multiplier àl’infini ces structures. Les SAS ne sont pas l’unique dispositif, ce n’est qu’une des réponses qu’on peut donner au jeune. » L’enjeu de voir les SAS devenir un prétexteutilisé par les écoles pour virer à hue et à dia n’est do
nc pas imaginaire.

Alain Maingain, au cabinet de l’Enseignement, en a conscience  : « Les SAS sont une bonne réponse au décrochage, mais il faut à tout prix travailler le maillage avecles autres acteurs, et notamment les acteurs de première ligne pour éviter qu’ils ne se déresponsabilisent. Ce sont ces acteurs qui doivent faire de la prévention, quidoivent repérer les facteurs de décrochage et l’empêcher. Les enseignants, les directeurs, les centres PMS doivent jouer ce rôle. Pour éviter qu’une école nese défausse trop facilement sur les SAS, il faut que nous étudiions les canaux d’entrée et de sortie des SAS et des écoles pour ensuite établir des partenariats.Nous devons surtout travailler sur la réintégration dans l’école, pour voir comme elle se passe, car c’est un moment difficile. »

Quelques coups de tonnerre et l’orage est derrière nous. Désormais, les SAS sont pérennisés, agréés, labellisés pour cinq ans. Parions que d’icilà la réflexion et le débat sur l’utilité de ces structures n’aura pas disparu.

1. Marie-Dominique Simonet, ministre de l’Enseignement obligatoire :
– adresse : place Surlet de Chokier, 15-17 à 1000 Bruxelles
– tél.  : 02 801 78 11
– site : http://simonet.cfwb.be
– courriel : marie-dominique.simonet@cfwb.be
2. Cabinet d’Évelyne Huytebroeck, ministre de l’Aide à la Jeunesse la Communauté française :
– adresse : rue du Marais 49-53, à 1000 Bruxelles
– tél. : 02 801 75 11
– site :http://evelyne.huytebroeck.be
3. SAS Carrefour accueil asbl :
– adresse : rue Louis Loiseau, 39 à 5000 Namur
– tél. : 081 71 74 28
– courriel : carrefour.accueil@wol.be
4. SAS Compas format asbl :
– adresse : rue de Rotheux, 194 à 4100 Seraing
– tél. : 04 330 97 10
– site : www.compas-format.eu
– courriel : alain.moriau@compas-format.eu
5. Service droit des jeunes :
– adresse : rue du Marché aux poulets, 30 à 1000 Bruxelles
– tél. : 02 209 61 61
– site : www.sdj.be
– courriel : bruxelles@sdj.be
6. SAS Rebonds asbl :
– adresse : rue Vivegnis, 71 à 4000 Liège
– tél. : 04 225 95 96
– courriel : rebonds.asbl@swing.be

Cédric Vallet

Cédric Vallet

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