Partager par e-mail Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur LinkedIn Partager sur Pinterest Impression
Emploi
©The Miriam and Ira D. Wallach Division of Art, Prints and Photographs: Photography Collection, The New York Public Library. "Charles Borah (left)" The New York Public Library Digital Collections. 1860 - 1920.

Activation : une marche en arrière pleine d’avenir

Alter Échos n° 478 25 novembre 2019 Pierre Jassogne

Vingt-cinq ans qu’Alter Échos explore les politiques sociales en Wallonie et à Bruxelles. Chaque mois, notre revue a décidé de replonger dans ses archives. Pour ce premier exercice, on évoque l’activation… Et le bilan est sans appel. 

Qu’elle soit sociale ou professionnelle, l’activation, concept né dans les années 90, est considérée par les politiques comme une réponse efficace à la lutte contre le chômage ou la pauvreté. Or, elle s’est révélée au fil des années destructrice et porteuse de chaos dans la vie des individus à travers des mesures sans cesse plus contraignantes et intrusives. En effet, si la personne n’arrive pas à suivre ce chemin, n’en respecte pas les contours, elle risque d’être sanctionnée et exclue, broyée par l’État social actif et par des travailleurs sociaux toujours plus contrôleurs. 

En 2001, la sociologue Estelle Kreszlo décrivait dans nos pages les dérives de cette activation à tout prix : « Guidée par l’obsession de la fraude ou de la faute, l’employabilité donne lieu à une exploration inquisitoriale des raisons ‘fantasmatiques’ qui expliqueraient pourquoi un chômeur est sans travail ou un pauvre sans ressources, qui néglige de qualifier ses connaissances pour mieux qualifier son ‘être’. Pour toucher au plus près ces ‘êtres de chair et d’os’ qu’il s’agira de contrôler et parfois de punir pour mieux les aider (les ‘motiver’, les rendre ‘autonomes’) […] Quant à ceux à qui s’adresse cette sollicitude, ils sont nombreux à vivre dans la peur. Peur de révéler par exemple un détail de leur vie quotidienne qui causerait la suspension de leur maigre allocation. Une peur qui nourrit la méfiance de leurs interlocuteurs. À quoi s’ajoutent une grande culpabilité et une très grande souffrance ne trouvant plus dans les mots les moyens de s’exprimer. Vu d’en bas, on ne sait plus si on a des droits et, si oui, comment y accéder. » L’activation en était seulement à ses balbutiements. 

Quatorze ans plus tard, en 2015, alors que l’activation des demandeurs d’emploi s’est considérablement intensifiée dans notre pays, Alter Échos partait à la recherche des chômeurs exclus des allocations d’insertion, faute de cette fameuse employabilité. Le constat était irrévocable : « Tant à Bruxelles qu’en Wallonie, ce sont plusieurs milliers de personnes qui ont disparu des radars sociaux », écrivions-nous alors.

Des travailleurs qui ont mal à leur CPAS

Frapper à la porte des CPAS n’est pas forcément plus simple pour ces « exclus ». Ces derniers sont tenus de lutter contre la fraude sociale et, même si une étude commanditée en 2013 a montré à peine plus de 4 % de fraude pour l’obtention du revenu d’intégration sociale, la chasse est ouverte. « Beaucoup de travailleurs sociaux ont mal à leur CPAS et à l’image qu’ils ont (avaient) de leur métier. Un mot pour résumer ? Pression. Ils sont sous pression et mettent sous pression les bénéficiaires qui subissent déjà un stress énorme lié à la fois à leurs conditions de vie et à celles qu’il faut parfois remplir pour être aidé. » C’était en 2016. Deux ans plus tard, on lisait ceci (CPAS et justice : flagrantes dérives) : « Demande inutile de documents, visite sur la base de suspicion, jugement arbitraire et lapidaire : les pratiques d’assistants sociaux font l’objet de recours devant les tribunaux du travail. Des pratiques qui malmènent sérieusement le droit de mener ‘une vie conforme à la dignité humaine’. »

Le témoignage de Daniel, assistant social, était éclairant sur ces pratiques de contrôle, tant des travailleurs que des allocataires. « Jamais les CPAS n’ont fait l’objet d’autant de contrôles qu’aujourd’hui. Nous sommes contrôlés sur les consultations que nous faisons ou pas de la Banque Carrefour. Certains CPAS vont très loin dans ce domaine, comme demander l’accès au fichier des immatriculations pour voir avec quel type de voiture roule le bénéficiaire. » Pour Bernadette Schaeck de l’ADAS, les CPAS ont tout simplement changé. « Leur attitude à l’égard des bénéficiaires s’est durcie. Même les conditions pour obtenir le RIS varient désormais d’un CPAS à l’autre, dit-elle. La demande est examinée avec plus de sévérité et nous sommes confrontés souvent à des cas où le RIS est retiré sur le moindre prétexte », expliquait-elle alors à Alter Échos

La sécurité sociale comme un coût

Pour Martin Wagener (lire son interview ici), qu’il s’agisse de l’activation exigée envers les demandeurs d’emploi ou de l’insertion demandée aux allocataires sociaux, il se dégage du parcours social des logiques de normalisation et de contraintes administratives propres à fragmenter et à désorganiser les individus. En vingt ans, on est passé, selon lui, de la figure de l’usager « passif », dépendant de ses allocations, à celle d’un individu sommé de s’activer pour être aidé. 

« Le chômage était dans le passé pensé comme une assurance contre les risques sociaux, permise par le regroupement de toutes les personnes syndiquées. On était dans un principe de solidarité et le rôle de l’État était d’être un soutien à cette organisation. Aujourd’hui, l’État considère la sécurité sociale comme un coût et tente de l’organiser afin de diminuer cette charge », expliquait-il dans un entretien réalisé en octobre 2019. En la matière, des changements importants ont eu lieu au cours des six dernières années, notamment sur la réduction des coûts au niveau des CPAS, rappelle-t-il. « Exemple avec la question de l’intégration des CPAS dans le budget des communes : s’il y a articulation avec les budgets, dans quel sens va-t-on aller ? Va-t-on épargner dans les CPAS, dans la mobilité ou dans les crèches publiques ? On oublie que le CPAS est autre chose qu’un service communal. »

Plus loin, il ajoute : « En Belgique, si on regarde les CPAS dans les années 90, avant qu’on n’en vienne à l’activation, on montrait du doigt leur trop grande bureaucratie, on critiquait le fait qu’ils ne soient que des ‘Bancontact’. L’idée de l’activation était aussi de mettre les gens en projet, de faire quelque chose avec eux pour qu’ils s’en sortent. Cela a commencé de manière très ‘bon enfant’… Bien sûr, aujourd’hui les États se demandent – en voyant augmenter la pauvreté et l’exclusion – s’ils ne se sont pas trompés sur toute la ligne. » 

En savoir plus

À découvrir :

© Illu : Olivia Sautreuil

« Politiques sociales, un chaos organisé »

Ce numéro hors série fait le point sur vingt ans de politiques sociales en matière d’activation à partir des archives d’Alter Échos et de la revue Ensemble !

Téléchargeable gratuitement sur https://www.alterechos.be/wp-content/uploads/2019/10/AE_HS_activation_web-1.pdf

A propos de l'auteur(e)

Pierre Jassogne

Pierre est devenu journaliste en 2010 après des études en lettres lors desquelles il se passionne pour les rapports entre littérature et presse. Enfant, il voulait déjà devenir journaliste et se revoit très bien ennuyer parents et voisins en faisant des interviews avec un enregistreur Fisher Price à cassette avec micro incorporé pour un journal parlé imaginaire. Bref, il avait ce métier dans le sang, mais à la naïveté de ses premiers pas, sa conception du journalisme a rapidement évolué : au début, il était dans le flux de l’info, de l’événement, du scoop à tout prix, mais a très vite décroché pour tenter d’autres voies à l’instar de sa collaboration avec Alter Échos commencée en 2012. Selon Pierre, le journalisme doit être dans les marges du réel, en refusant l’évidence, en allant au-delà de ses propres convictions aussi, en se frottant aux contrastes du monde, mais en y puisant chaque fois une certaine expérience des hommes, des choses, à travers des visages ou des sensations. Idem pour le social : au-delà des politiques menées, des subsides octroyés, des noms de ministres, il en va davantage du témoignage d’un engagement, d’une conviction portée par des citoyens, souvent anonymes, pour rendre ce monde un peu plus juste, un peu plus vrai. « Comme journaliste, on tente de rendre audibles ces preuves de résistances humaines face au discours inquiétant de la financiarisation à outrance, du populisme politique ou de la numérisation sans visage ». « Se reposer ou être libre », disait le philosophe grec Thucydide, quatre siècles avant notre ère. Face à la montée de l’insignifiance, il en va de même pour le journalisme, même si la tâche est grande, difficile, mais néanmoins stimulante et passionnante.

A la Une