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Environnement/territoire

À Liège, les citoyens vont compter la circulation. Pour demander des comptes ?

Liège a fait l’acquisition d’une quarantaine de minicaméras, installées aux fenêtres des habitations en vue de mesurer la circulation. Ce projet pilote lancé par le service public de Wallonie et mené avec Telraam, start-up flamande inspirée des initiatives de science citoyenne en matière de qualité de l’air, compte sur la participation des citoyens. Dans le rôle de simples capteurs ou de véritables interlocuteurs?

© Flickrcc Martin Cathrae

« Prenez part à l’analyse de la mobilité de votre Ville ! » Voilà l’appel qu’a lancé en décembre dernier la Ville de Liège aux citoyens motivés et domiciliés dans la zone concernée pour participer à un projet de récolte de données de mobilité. Une expérience pilote – la première en Wallonie – lancée par le SPW-Mobilité qui s’inscrit dans le projet plus vaste de création d’une zone 30 couvrant le centre-ville élargi. La Région a fait appel à Telraam dont les capteurs poussent déjà comme des champignons Belgique et à l’étranger (1.500 au total fin 2020).

Telraam, qui signifie « boulier » dans la langue de Vondel et contracte les mots « tellen » (compter) et « raam » (fenêtre), est un dispositif de comptage du trafic installé aux fenêtres du premier étage des habitations. Les caméras à basse résolution – qui transforment automatiquement les images en données chiffrées, un bon point pour le respect de la vie privée des volontaires – mesurent à la fois la vitesse du trafic et son volume. Elles font également la distinction entre les piétons, les cyclistes, les voitures et les transports lourds. Avec quelques biais : la caméra ne fonctionne pas dans l’obscurité, elle ne distingue pas toujours précisément les moyens de transport et la marge d’erreur pour la vitesse est de 10 %.

« Cela fait des centaines d’années qu’on compte les étoiles ou les oiseaux. Mais les innovations technologiques ont accéléré le développement de la science citoyenne et l’ont rendue plus pointue. » Nicola da Schio, chercheur en écologie urbaine au Cosmopolis centre for urban research (VUB)

« Telraam est d’abord une idée qui a surgi dans la tête de professionnels de la mobilité et d’habitants de Louvain, inspirés par le projet Curieuzeneuzen (projet anversois qui a fourni à des « chercheurs-citoyens » plus de 2.000 capteurs, installés sur les appuis de fenêtre pendant un mois pour mesurer les concentrations de NO2, NDLR). On s’est dit qu’on pourrait travailler sur des données ouvertes et transparentes par rapport au trafic et à la circulation pour faire avancer la discussion publique », explique Laurens Vander Kuylen, collaborateur de Telraam. Organisé en 2018 sous forme de consortium d’organisations – Mobiel21, TMLeuven (bureau d’experts de la KULeuven) et Waanz.in –, avec un soutien financier fédéral de Smart Mobility Belgium, Telraam est depuis janvier devenu une start-up dont le succès est grandissant. Tant les citoyens individuellement que les autorités locales recourent à ses services. Coût du dispositif : 110 euros, ce qui représente le prix des composants, par ailleurs disponibles séparément. Après plusieurs villes flamandes et des communes bruxelloises (dont Bruxelles-Ville qui prévoit de se doter de 200 capteurs dans le cadre de son plan régional Good Move), Liège est la première ville wallonne à tester Telraam. « On a beaucoup de difficultés à récolter des données pertinentes en matière de circulation ou de vitesse. C’est aussi très coûteux. L’outil proposé par Telraam a un coût limité et une bonne fiabilité », explique Didier Castagne, responsable du SPW Mobilité et Infrastructures.

Se mêler de ce qui nous regarde

Tim Cassiers a installé il y un an un dispositif « Telraam » à sa fenêtre, comme une quarantaine de ses voisins qui ont répondu à l’initiative, soutenue par la commune, du collectif schaerbeekois 1030/0 qui milite pour plus de sécurité dans les rues. « Beaucoup de gens roulent trop vite dans ma rue, il y a eu un accident mortel devant ma porte. J’ai deux petits enfants, la sécurité routière est un combat important à mes yeux », explique ce citoyen préoccupé, qui est aussi travailleur engagé sur ces questions puisqu’il est collaborateur en qualité de l’air et mobilité au BRAL (mouvement urbain qui se bat pour un Bruxelles durable). Tim Cassiers n’en est d’ailleurs pas à sa première expérience citoyenne de captation de données. En effet, le BRAL a lancé ces dernières années plusieurs projets sur l’enjeu de la qualité de l’air (enjeu de notre rubrique Archives : « Qualité de l’air, un détail qui tue ») fournissant aux citoyens des stations portatives géolocalisées afin qu’ils mesurent les particules fines – comme le le Black Carbon ou PM 2.5 – lors de leurs déplacements (Lire « Qualité de l’air : et moi, je suis pollué ? », Alter Échos n° 438, janvier 2017 et « Mini Bruxsel’Air : nouvelles sentinelles pour mesurer l’air à Bruxelles », Alter Échos web, mai 2018).

« Je crois en la science citoyenne. En mesurant, on peut mieux comprendre, on peut comparer les rues et se poser la question de ce qui est acceptable ou non en termes de mobilité », explique-t-il. « Les données c’est une chose, mais ce qui compte c’est surtout le débat qui suit », poursuit Tim Cassiers.

« À travers ces projets, la qualité de l’air est devenue un sujet politique. Les citoyens ont pris possession du débat. La récolte de données leur donne une légitimité épistémique », ajoute Nicola da Schio, chercheur en écologie urbaine au Cosmopolis Centre for Urban Research (VUB). Il a coordonné avec le BRAL la recherche-action Aircasting Brussels, qui a débouché sur les États Généraux de l’air et sur la publication Citizen science. Empowerment par la production de savoirs à partager1

Succès des sciences citoyennes

Les projets de science citoyenne se multiplient ces dernières années. « Cela fait des centaines d’années que l’on compte les étoiles ou les oiseaux. Mais les innovations technologiques ont accéléré le développement de la science citoyenne et l’ont rendue plus pointue », explique Nicola da Schio. Mais il y a science citoyenne et science citoyenne. « On a d’un côté le crowdsourcing (externalisation d’une activité vers la foule, NDLR) qui se limite à demander aux citoyens une contribution à la récolte de données. D’autre part, une science citoyenne qui vise vraiment l’ouverture des portes des labos et la participation citoyenne effective à la connaissance. » Si le chercheur voit l’ouverture des autorités publiques aux recherches citoyennes comme une bonne nouvelle, il pointe un risque : « L’institutionnalisation de ce mouvement peut mettre de côté la dynamique d’empowerment des participants. » Et donner dès lors l’impression au citoyen « d’être une simple sonde », ajoute Tim Cassiers.

À Liège, on attend de cette récolte de données qu’elle « objective des informations mais aussi qu’elle relativise certaines problèmes afin de prendre des décisions dans les futurs plans de mobilité ». Didier Castagne, SPW Mobilité-Infrastructures.

Une crainte partagée par Thyl Van Gyzegem, chargé de mission en mobilité à Inter-Environnement Bruxelles2. « On l’a vu avec l’application Fix My Street (une application adoptée par la Région bruxelloise en 2013 qui permet à toute personne disposant d’un smartphone d’avertir en temps réel les pouvoirs publics d’un dysfonctionnement dans l’espace public des communes, NDLR). Si la récolte des données n’est pas suivie de réflexion, l’exercice démocratique se limite à donner son avis, comme sur Tripadvisor. » Plus globalement, Thyl Van Gyzegem craint la « réduction de questions politiques à des questions technologiques. On met des capteurs, mais la mobilité n’est pas qu’une régulation des flux ».

Capter et comprendre

Qu’en sera-t-il à Liège ? Telraam revendique s’inscrire dans la science citoyenne et veut faire des citoyens « des ambassadeurs de Telraam ». « On veut qu’ils comprennent les enjeux, en parlent avec leurs voisins. Les données leur permettent ensuite de devenir des porte-parole dans leur ville sur les questions de mobilité », explique Laurens Vander Kuylen. Telraam fournit non seulement le dispositif, mais, en collaboration avec les autorités locales, lance l’appel, sélectionne et mobilise les citoyens.

Telraam n’échappe pas aux défis qui se posent dans les projets de participation citoyenne, que celle-ci soit numérique ou non. L’une d’elles étant de toucher un public peu averti et, pourtant, tout autant, voire davantage, concerné. « Nous avons installé des dispositifs dans un centre de quartier très dense et très pollué. On a fait l’installation avec les habitants et les travailleurs du centre. On doit travailler différemment selon les publics. Dans ce quartier, on a par exemple donné des crayons aux habitants qui permettent d’écrire sur les fenêtres pour donner la possibilité à des personnes qui ne sont pas spécialement équipées ou qui n’ont pas la possibilité d’aller sur notre site de partager des données sur leur fenêtre et d’engager la discussion avec les voisins. »

« On veut que les citoyens comprennent les enjeux, en parlent avec leurs voisins. Les données leur permettent ensuite de devenir des porte-parole dans leur ville sur les questions de mobilité. » Laurens Vander Kuylen, Telraam

En deux ans, Telraam compte déjà plusieurs exemples d’inflexion des politiques de mobilité de la ville engendrées par ces récoltes et partages de données : installation de radar dans une rue, validations de zone 30, mais aussi plans de mobilité communaux élaborés à partir des données récoltées, etc.

À Liège, on attend de cette récolte de données qu’elle « objective des informations, mais aussi qu’elle relativise certains problèmes afin de prendre des décisions dans les futurs plans de mobilité, explique Didier Castagne. Les infos pourraient également remonter vers le projet de portail digital de gestion de la mobilité en temps réel ‘Mobility in Liège Métropole’ ».

Une question démocratique

Comment, aussi, situer ces projets dans « la mise en données du monde » telle qu’elle est encouragée par certains – les GAFA en première ligne, mais aussi dans les politiques de smart cities – et redoutée par d’autres en raison des menaces qu’elle ferait peser sur nos libertés ?

Telraam l’affirme : « Il ne s’agit en aucun cas d’une façon pas chère de récolter des données pour les vendre ensuite à des entreprises chinoises, mais bien de porter une question politique, d’amorcer du changement. » Elle autorise l’utilisation, l’adaptation et la publication libres des données à des fins non commerciales uniquement, sans pour autant fermer la porte aux opportunités commerciales. « Pour être clairs, nous accueillons et invitons tout le monde à explorer les opportunités commerciales ou non commerciales avec les données Telraam ; nous voulons seulement que nos efforts et ceux des citoyens participants soient récompensés équitablement en cas de succès commercial », indiquent-ils sur leur site.

Comment les données vont-elles servir à la collectivité ? Qu’en sera-t-il dans le cas des partenariats public-privé ? Quel usage commercial ou de surveillance en sera-t-il fait ? Autant de questions démocratiques pour l’avenir que le « vernis du développement durable » – mobilisé parfois comme « alibi » pour développer le numérique à foison dans les environnements urbains – ne doit pas masquer, considère Thyl Van Gyzegem (lire « Polluez, vous êtes filmés », Alter Échos n° 489, 17 décembre 2020).

Au sein du BRAL, axé open source et open data, on mise, optimiste et confiant, sur l’expertise citoyenne et l’intelligence collective pour se protéger des dérives : « Nous avons récolté beaucoup de données accessibles à tout le monde. Ceux qui veulent les exploiter de manière non fiable auront des gens en face, bien informés, pour les contredire. »

 

 

 

 

 

 

[1] Brochure écrite par Tim Cassiers, Liévin Chemin, Nicola da Schio, Piet Van Meerbeek, Kinch™. Et disponible sur https://bral.brussels/

[2] Il a coordonné le numéro « Pour une poignée de données », qui analyse les projets de « smart city », Bruxelles En Mouvement n° 281, mars 2016.

Manon Legrand

Manon Legrand

Coordinatrice Alter Échos, journaliste (social, logement, environnement)

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