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médias
Philippe Merlant (à gauche)

Journalisme et citoyens: entre défiance et participation

Alter Échos n° 444 16 mai 2017 Marinette Mormont

D’un côté, un journalisme qui serait déconnecté du terrain, à la merci du grand capital, et pratiqué par des hommes blancs au niveau socio-économique et au capital culturel élevés. De l’autre, la multiplication tous azimuts d’espaces d’expression en ligne, mais aussi de petits médias indépendants et souvent non professionnels, qui se positionnent comme les alternatives à la presse mainstream. La relation entre journalisme professionnel et journalisme citoyen tourne-t-elle au conflit? Si c’est le cas, ses contours sont flous, ses frontières poreuses et ses issues moins évidentes qu’il n’y paraît au premier abord. Interview croisée sur la place du citoyen dans le journalisme avec André Linard, ancien secrétaire général du Conseil de déontologie journalistique (CDJ), et Philippe Merlant, formateur à l’École des métiers de l’information (EMI) et artisan du journalisme participatif en France.

Drôle de guerre

Le 30 septembre 2016, La Libre Belgique publie «Le journalisme citoyen n’existe pas»(1), une opinion d’André Linard, secrétaire général du Conseil de déontologie journalistique (CDJ) de 2009 à avril 2016. Dans ce texte, l’auteur exprime son «énervement devant une certaine idolâtrie de la parole citoyenne, qui serait par nature libre et indépendante, alors que les journalistes, eux, seraient noyés dans le conformisme et la soumission à des intérêts mercantiles qui les dépassent». Si la parole citoyenne est légitime, nécessaire, et même trop peu présente aujourd’hui, argumente André Linard, «elle n’a pas besoin de se qualifier de journalistique pour être pertinente». La différence entre le journalisme et la parole citoyenne, continue-t-il, réside dans la démarche et dans les exigences de la pratique journalistique (lire l’interview ci-contre).

«Ainsi, le journalisme citoyen n’existerait pas?», réagissent le journal Kairos, ZIN TV, Sans-Papiers TV, le collectif Krasnyi et Radio Panik(2). «Comme à l’accoutumée, lorsqu’il s’agit pour un journaliste professionnel de défendre sa position face à la montée d’un journalisme citoyen, il faut feindre l’indépendance et la liberté des médias dominants […]», s’indignent les signataires du texte. Les médias mainstream appartiennent à de grands groupes qui ont des intérêts à défendre, et cette structure de propriété a des effets certains sur la ligne éditoriale, expliquent-ils. C’est précisément cette appartenance des médias, qui subissent le «rouleau compresseur de la concurrence et de l’audimat», qui amène de nombreux citoyens à créer leurs propres supports d’information.

«Nous n’avons pas besoin de titres, de corporatisme, de galas entre copains, nous nous définissons par ce que nous faisons, pas par ce que nous sommes. Nous qui faisons de la presse libre et indépendante, nous assumons un rôle de porte-parole, nous ne sommes pas des détenteurs de la liberté d’expression. […] Nous voulons créer un lien de proximité, faire exister la parole de ceux qui sont rendus invisibles et délaissés par les médias traditionnels, rendre intéressant ce qui est important, plutôt que de rendre important ce qui n’a aucun intérêt […]», soutiennent Kairos, ZIN TV, Sans-Papiers TV, le collectif Krasnyi et Radio Panik, dans leur réponse à André Linard.

 

Alter Échos: André Linard, vous avez rédigé une carte blanche intitulée «Le journalisme citoyen n’existe pas» (voir encadré). Pourtant, le journalisme ne peut être défini ni par une formation ni par une carte de presse. Comment le caractériser?

André Linard: Il ne faut pas s’arrêter au titre de la carte blanche qui est provocant et excessif. La définition du journalisme? Je n’en connais pas. Quand j’étais secrétaire général du Conseil de déontologie, on a élaboré un nouveau code de déontologie et on s’est demandé à qui il devait s’appliquer. On a essayé de définir ce qu’est un journaliste, on n’y est pas arrivé. On a alors tenté de définir l’activité. Le journalisme se caractérise par le fait qu’entre la disposition d’une information et son expression, il y a un traitement journalistique, c’est-à-dire une vérification, une mise en perspective… Il y a trois-quatre ans, j’ai assisté à l’IHECS à un débat sur le journalisme citoyen et j’en suis ressorti un peu refroidi parce que j’ai entendu quelqu’un qui se définissait comme une journaliste blogueuse et qui disait: «Au fond, le respect de la déontologie, c’est très simple, il suffit de ne pas mentir.» C’est une attitude passive, alors que le code de déontologie parle bien de rechercher et respecter la vérité, ce qui est une démarche active. Le journalisme n’est pas une question de diplôme, ni de carte de presse, ni de contrat avec une rédaction qui a pignon sur rue. C’est une question de démarche et d’état d’esprit.

Philippe Merlant: J’ai l’habitude de segmenter l’activité journalistique en deux parties. La première est la quête d’information (évidemment ça pose la question de ce qu’est une information). Ce premier tronçon de l’activité journalistique ne s’improvise pas mais peut plus facilement être démocratisé, étendu à des gens qui ne sont pas journalistes de métier. La seconde se situe dans la mise en forme, que ce soit l’écrit, la vidéo… Elle demande des compétences techniques assez pointues.

Alter Échos: De quoi parle-t-on quand on évoque le «journalisme citoyen»?

AL: En Belgique, la notion de journalisme citoyen est apparue en réaction à ce monopole du savoir, de l’information, attribué aux journalistes. La réponse a été de dire «Tout le monde est capable de le faire» et, l’avantage des citoyens, c’est qu’ils ne sont pas dans un cadre d’entreprise de presse traditionnelle plus ou moins alignée au système capitaliste. Je pense que l’expression citoyenne est évidemment nécessaire. On n’émet pas assez d’expressions citoyennes. Mais s’exprimer n’est pas automatiquement faire du journalisme. Ce n’est pas moins intéressant, mais c’est autre chose. J’ai été bien payé pendant plusieurs années pour me rendre compte que la réalité du travail journalistique ne correspond pas à l’idéal. Mais quand on prétend exercer le journalisme, on prend une responsabilité par rapport à la société qui attend quelque chose de spécifique de ceux qui se disent journalistes.

«Une des premières choses à transmettre, après quelques notions de droit de la presse et de déontologie, c’est cette différence entre un travail d’information et une simple opinion», Philippe Merlant

PM: Quand on met en place une démarche de journalisme avec de «simples» citoyens, une des premières choses à transmettre, après quelques notions de droit de la presse et de déontologie, c’est cette différence entre un travail d’information et une simple opinion. Une des premières étapes, c’est de se mettre en position de dépasser son simple point de vue et d’aller chercher de l’information.

J’appelle plutôt «journalisme participatif» le fait d’étendre la démarche journalistique à d’autres que des journalistes. Quant au concept de journalisme citoyen, selon moi, il n’est pas réservé à des citoyens non journalistes. Il touche plutôt à la finalité du journalisme. C’est ce que Jay Rosen aux États-Unis appelait le public journalism (une approche du métier de journaliste qui vise à accroître l’utilité sociale des professionnels de l’information au sein de leur environnement afin de garantir un meilleur fonctionnement de la vie démocratique, NDLR). Il s’agit d’un journalisme qui sert à la co-construction de l’intérêt général, qui doit aider les lecteurs à renforcer leur capacité d’analyse critique, les aider à passer à l’action, à faire du débat contradictoire… Cet objectif peut être partagé par des journalistes professionnels et par des citoyens.

AÉ: La diffusion d’informations n’est pas l’apanage des journalistes. On a vu récemment le rôle qu’ont pu prendre certains lanceurs d’alerte…

AL: Il ne faut en effet pas avoir de réflexe corporatiste et penser que les journalistes sont les seuls à détenir une information. Les citoyens peuvent être à la source d’informations dont les journalistes ne disposent pas. En Belgique, il existe d’ailleurs depuis deux ans un mécanisme qui s’appelle «Source sûre» (www.sourcesure.eu) étendu au journal Le Monde en France et à la Radio Télévision Suisse: c’est un mécanisme par lequel les personnes qui détiennent des informations peuvent les communiquer aux médias en toute sécurité et sans risque d’être repérées.

AÉ: Philippe Merlant, vous avez développé en France des formations de «reporters citoyens»(3). En quoi l’information participative peut-elle apporter un plus au journalisme traditionnel?

PM: À la fin des années 90, avec des amis, nous avons essayé de lancer un nouveau journal. Il n’a pas vu le jour, mais il a donné naissance au site internet Place-Publique(4). On a d’abord eu cette idée de faire des conférences de rédaction ouvertes, c’est-à-dire qu’au lieu de rester entre journalistes, on proposait aux citoyens d’apporter leurs idées. L’objectif était de sortir de notre milieu, car il y a en France une très forte homogénéité sociale des journalistes. Le fait de s’ouvrir amène d’autres types de sujets, des angles différents. Puis on s’est dit que si quelqu’un proposait un sujet, il pouvait peut-être aussi s’atteler à sa réalisation, en se faisant éventuellement accompagner par un journaliste. C’est comme ça qu’on est arrivé à faire du journalisme participatif.

 

«Si de l’extérieur on a l’impression que l’activité journalistique est statique, moi ce que je perçois, c’est qu’elle se renouvelle constamment», André Linard

 

 

AÉ: De plus en plus de journalistes professionnels tiennent aussi leur propre blog. Est-ce que cela ne brouille pas les pistes entre journalisme et expression citoyenne?

PM: Je pense qu’il peut y avoir de la confusion, notamment quand le blog personnel du journaliste est hébergé sur la plateforme du média. En même temps, j’ai toujours considéré qu’un journaliste avait le droit à s’exprimer comme tout le monde, avec ses convictions, ses engagements. Simplement, il faut qu’il n’y ait pas de conflits d’intérêts. À une époque où j’étais engagé dans un certain nombre d’associations militantes, le contrat que j’avais passé avec le journal où je travaillais, c’était de dire que ces associations-là n’étaient pas dans mon champ de couverture journalistique.

AL: Il existe des espaces très clairs où les journalistes peuvent légitimement exprimer leur opinion: les éditos, les points de vue… C’est vrai que les blogs personnels des journalistes risquent de créer de la confusion dans la mesure où il n’est pas toujours très clair de savoir si c’est un autre support pour l’expression journalistique ou si c’est destiné à autre chose. Est-ce qu’un journaliste peut avoir une expression privée en public et le faire avec la même liberté que si c’était un citoyen anonyme? Ces questions ne sont pas résolues. C’est d’autant moins évident qu’il y a aujourd’hui une multiplicité de supports d’expression.

AÉ: Face à la multiplication des sites d’expressions et d’informations citoyennes, le journalisme traditionnel ne doit-il pas se renouveler?

AL: J’ai été responsable du Conseil de déontologie pendant sept ans. Le bilan est à la fois positif et négatif. Si de l’extérieur on a l’impression que l’activité journalistique est statique, moi ce que je perçois, c’est qu’elle se renouvelle constamment. En tout cas depuis quelques années. Il y a au moins trois sources d’interpellations qui obligent les journalistes à se remettre perpétuellement en question: l’existence d’un conseil de déontologie; l’économie des médias, le marché et la concurrence; et l’interpellation citoyenne qui dénonce cette espèce de monopole que les journalistes s’attribuaient ou qu’on leur attribuait. Je ne dis pas que les réponses apportées sont toujours justes, mais c’est un métier qui est totalement remis en cause pour l’instant.

PM: Si le journalisme veut survivre comme un métier spécifique, il n’a pas d’autre choix que de revenir à ses fondamentaux: le travail sur le terrain, le reportage, l’enquête. Parce que c’est là-dessus qu’il peut faire la différence. Malheureusement, les logiques économiques aujourd’hui font que c’est plutôt la partie congrue du métier, que ça s’étiole comme peau de chagrin. Par ailleurs, le côté participatif, qui à mon avis est inéluctable, va générer de nouveaux métiers. Par exemple un organisateur de débats, pas juste un community manager, mais quelqu’un qui a de réelles méthodes pour faire émerger des points de vue contradictoires. Autre exemple avec l’enquête enrichie par les citoyens.

«Il y a un certain nombre de routines qui se sont installées dans le travail journalistique et qui conduisent souvent à aller au plus facile», André Linard

AÉ: Certaines catégories de personnes (les femmes, les migrants, les jeunes…) restent peu ou mal représentées dans les médias en général. Comment les prendre en compte?

PM: C’est une vraie préoccupation. Je suis assez hostile aux démarches qui consistent à aller chercher des citoyens sur la Toile ou les réseaux sociaux dans une relation purement virtuelle. On sait comment fonctionnent les algorithmes et la logique de recherche dans cet univers-là qui ne ramène que les mêmes que soi. Si on veut faire s’exprimer, voire mettre dans un travail d’enquête des personnes issues de milieux divers, il faut aller les chercher physiquement là où ils sont, dans la vie réelle.

AL: Il y a un certain nombre de routines qui se sont installées dans le travail journalistique et qui conduisent souvent à aller au plus facile, par exemple pour trouver des interlocuteurs, des experts. Ce qui me rassure, c’est de voir que l’Association des journalistes (AJP) en Belgique francophone évalue ce qui se fait ou non en la matière et travaille là-dessus avec les rédactions. Il y a déjà eu des progrès sur certains aspects, d’autres doivent encore être accomplis. L’AJP a publié un catalogue d’expertes (car on a tendance à se tourner vers des experts hommes) et d’experts issus de la diversité (www.expertalia.be), afin de diversifier les sources d’information. Ce sont de petites choses, mais, au sein de la profession journalistique, on creuse et on essaye de trouver des réponses.

AÉ: La défiance qui existe aujourd’hui à l’égard des médias traditionnels pourrait être mise en parallèle avec la crise de la démocratie représentative…

PM: Oui, il y a des points communs entre la critique du monde politique et du journalisme professionnel comme des mondes à part. Il y a eu un sondage en France il y a deux ans sur ce que les Français pensaient de leurs institutions au sens large. Le niveau de défiance le plus important concernait les médias et les politiques. C’est vis-à-vis de ces deux institutions que ce sentiment qu’elles sont coupées du monde est le plus fort, alors qu’elles doivent toutes les deux travailler au service du bien commun. Ce qui est véhiculé aujourd’hui, c’est que le citoyen peut participer à ces deux univers. La dérive serait de dire que l’on doit purement et simplement se priver des hommes politiques et des journalistes. C’est pour cela qu’il faut développer des démarches de coproduction.

«Cette éducation citoyenne est indispensable aujourd’hui et doit se faire dans une logique de dialogue et non dans une logique de surplomb des médias.», Philippe Merlant

AÉ: Qu’elle soit professionnelle ou non, la qualité de l’information est en jeu. Faut-il des «labels» de qualité des sites d’information?

AL: Je pense qu’être citoyen, ce n’est pas seulement recevoir des informations de qualité. C’est aussi faire la démarche de chercher la bonne information. Il existe déjà des sortes de labels qui sont mis en place. Le Monde a créé un mécanisme controversé qui classe les sites d’information selon leur crédibilité (Decodex, un kit de vérification de l’information sur la Toile censé lutter contre les «fake news» et financé par le fonds Google, NDLR). Je ne sais pas si ce genre de chose doit venir du haut, des médias eux-mêmes, parce qu’ils sont parties prenantes. Mais c’est aussi la responsabilité du citoyen de faire la part des choses entre le bon grain et l’ivraie.

PM: C’est le combat de ce qu’on appelle en France l’éducation critique aux médias. Aider le citoyen dans sa capacité à analyser une information: d’où vient-elle? Où a été prise cette photo? Comment repérer un faux complot d’un vrai? Cette éducation citoyenne est indispensable aujourd’hui et doit se faire dans une logique de dialogue et non dans une logique de surplomb des médias. Il y a de la manipulation sur internet, c’est vrai, mais les journalistes ne sont pas non plus à l’abri d’une erreur, d’une manipulation. Il doit y avoir une certaine humilité des journalistes et un dialogue entre médias et société civile.

(1) http://www.lalibre.be/debats/opinions/le-journalisme-citoyen-n-existe-pas-57ed2de7cd70871fc422cc0f

(2) http://www.zintv.org/Ainsi-le-journalisme-citoyen-n

(3) Reporter Citoyen propose une formation gratuite au journalisme multimédia sur une période de trois ans, destinée à des jeunes de 18 à 30 ans, habitant les quartiers populaires qui veulent proposer de nouveaux regards sur l’information. https://www.reporter-citoyen.fr

(4) http://www.place-publique.fr

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Découvrez Citizen Pen, le dossier d’Alter Echos sur le journalisme (et le) citoyen

 

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A propos de l'auteur

Marinette Mormont

Originaire d’Arlon, « le trou de la Belgique », Marinette pense un moment devenir guide de montagne ou Tintin reporter avant de s’orienter vers des études d’histoire. Qui l’aménent au final à faire du journalisme parce que, dixit, elle ne sait faire que ça… À ses yeux, le social est un savant mélange d’attention à l’autre et de justice avec un grand J. Et l’information ? C’est parler du manque de prise en compte de l’autre et du manque de justice. Contact : marinette [dot] mormont [at] alter [dot] be

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