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Environnement
© Adrien Herda

Un an avec un robot

Alter Échos n° 464 24 mai 2018 Céline Gautier

Pendant douze mois, Alter Échos a accueilli le Bxl’air bot à la rédaction. Cette application de datajournalisme nous a aidés à enregistrer, compiler et compter des données sur la qualité de l’air. Le résultat? Pour vous, de l’info inédite sur la pollution à Bruxelles. Pour nous, une première expérience humano-robotique.

Il a mis le pied dans la porte de la rédaction en mars 2017 sans qu’on ne l’ait vraiment invité… Le Bxl’air bot est arrivé avec l’enthousiasme de sa conceptrice, la journaliste et développeuse Laurence Dierickx, dans le cadre de son doctorat en information et communication à l’ULB. Son idée: tester, pendant un an et pour la première fois en Belgique, l’immersion d’un robot d’information (ou «newsbot») dans un média.

Le Bxl’air bot ne prend pas beaucoup de place et ne sert pas le café. Il s’agit d’une simple application qui a fait son nid sur notre site internet. Du 1er avril 2017 au 31 mars 2018, ce «baby bot» a audité, chaque jour, la qualité de l’air dans la capitale, sur la base des données publiées par CELINE, la Cellule interrégionale de l’environnement. Il a produit, minutieusement, son petit rapport quotidien, encore disponible sur http://bxlairbot.be/

Jusqu’ici, les données brutes fournies par CELINE étaient surtout utilisées par les autorités régionales bruxelloises pour communiquer au grand public un indice de la qualité de l’air (voir qualitedelair.brussels/) et pour rendre des comptes à l’Europe sur les niveaux de pollution. L’intérêt du robot, c’est qu’il peut automatiser des calculs que les journalistes pourraient faire manuellement avec les données de CELINE mais qu’ils n’auraient – pour être honnêtes – jamais le temps et la patience de faire.

De l’objectivité du robot-journaliste

Tout comme les autorités, qui interprètent les données d’une façon rassurante pour le public (voir plus loin notre graphique «La communication des autorités»), le robot assume la part de subjectivité que comporte toute interprétation d’informations. «Le robot a une approche journalistique, défend Laurence Dierickx. Il tient compte de la santé publique.» En clair, cela signifie que, pour chaque résultat publié, Bxl’air bot le met en relation avec les normes – non pas celles fixées par l’Europe et qui tiennent compte de réalités économiques (et du poids de la bagnole dans notre économie) mais celles proposées par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui visent, plutôt, à protéger nos cœurs et nos poumons.

Par exemple, quand CELINE enregistre une moyenne de 27 microgrammes par mètre cube (μg/m3) de particules fines PM10, l’Europe inspire à fond (elle tolère une moyenne annuelle de 40 μg/m3), alors que l’OMS se tord de douleur (elle recommande de ne pas dépasser 20 μg/m3). C’est donc en se basant sur des normes strictes et plus respectueuses de notre santé que le robot conclut, après un an d’enregistrement: «En moyenne, pour l’ensemble de la Région, les recommandations de l’OMS ont été dépassées deux fois en ce qui concerne le taux de particules fines de type PM10, et 20 fois en ce qui concerne celui des PM 2,5. La recommandation de l’OMS relative au taux d’ozone a été dépassée à 28 reprises.» Pour rappel, la mauvaise qualité de l’air serait responsable, selon l’Agence européenne de l’environnement, de 12.000 décès prématurés en Belgique par an (pneumonies, cancers, accidents cardiovasculaires, etc.). Ces chiffres valaient bien un robot.

Les graphiques qui suivent tiennent compte des données enregistrées par le robot entre le 1er avril 2017 et le 31 mars 2018 sur le territoire de Bruxelles-Capitale.

Graphique 1 – Bruxelles en infraction

Moyennes annuelles de dioxyde d’azote (NO2) en μg/m3

© Caroline Deroyer

CELINE, la Cellule interrégionale de l’environnement qui gère les stations de mesure, enregistre des données à Arts-Loi. Sur ce carrefour très embouteillé, les concentrations de dioxyde d’azote (NO2), un gaz lié au transport routier et au chauffage, sont les plus élevées de la Région bruxelloise. Ces données sont bien disponibles sur le site de CELINE mais ne sont pas prises en compte dans les moyennes, ni pour communiquer au public l’indice de la qualité de l’air ni pour rendre des comptes à l’Europe sur les niveaux de pollution en Belgique. Argument de la Région: Arts-Loi n’est pas représentatif de Bruxelles car trop pollué (la station de mesure est trop proche des voitures). Cette interprétation a été dénoncée (jusqu’au tribunal), depuis des années, par des militants pour la qualité de l’air, qui estiment au contraire qu’il faut tenir compte des pires situations, comme des meilleures, pour avoir un tableau complet de l’enfumage bruxellois.

Frondeur dans l’âme, notre petit robot nous fournit donc une moyenne annuelle de la concentration en dioxyde d’azote à Bruxelles en tenant compte des mesures d’Arts-Loi. Le résultat obtenu (58,74 μg/m3) est bien plus élevé que la moyenne calculée sans Arts-Loi (55,52). Mais dans les deux cas, on dépasse – et de loin – la limite de 40 μg/m³ fixée tant par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) que par l’Union européenne (UE). Si le dioxyde d’azote (NO2) était un gaz hilarant, à Bruxelles, on serait déjà tous morts de rire.

Graphique 2 – L’effet du dimanche

Dioxyde d’azote (NO2) en μg/m3

© Caroline Deroyer

Ce graphique montre l’effet du week-end sur les émissions de dioxyde d’azote. Par rapport aux jours de semaine, la pollution diminue le samedi et baisse encore notablement le dimanche. Ces jours-là, il y a en effet moins de voitures et moins de chauffage dans les bureaux et les collectivités.

Nous avons également repris dans le tableau les résultats enregistrés certains jours de l’année. Pour pouvoir faire de réelles comparaisons, il faudrait tenir compte des conditions climatiques et répéter l’expérience plusieurs années d’affilée. Mais notons, à titre indicatif, que Noël était le jour où nous pouvions respirer le plus à l’aise. Et que les jours de grève ou de fermeture d’un viaduc, les résultats semblent se rapprocher de ceux d’un week-end. Parce qu’en cas de force majeure, on finit par prendre moins sa voiture, privilégier le covoiturage ou travailler de chez soi?

Graphique 3 – La communication des autorités: tout va très bien

© Caroline Deroyer

Si l’on fait la moyenne par mois des indices de la qualité de l’air tels qu’ils sont communiqués par Bruxelles Environnement, on se dit que la pollution, il n’y a vraiment pas de quoi en faire un dossier spécial. Le pire du pire à Bruxelles, en moyenne mensuelle, sur la période d’enregistrement, c’est que l’air soit «assez bon». Voyons voir…

PM10. On ne dépasse en effet qu’une seule fois (en avril 2017) le seuil fixé par l’OMS (20 μg/m³ de moyenne annuelle) et jamais le seuil fixé par l’Union européenne (40 μg/m³ de moyenne annuelle).

PM 2,5. Bruxelles fait déjà moins la maligne: il n’y a qu’au mois de juillet et octobre 2017 qu’elle est en dessous du seuil fixé par l’OMS (10 μg/m³ de moyenne annuelle), même si elle ne dépasse jamais celui de l’UE (25 μg/m³ de moyenne annuelle).

Carbone noir (black carbon). Il n’existe pas de seuil légal, mais l’OMS estime que 1 μg/m³, c’est déjà trop – soit la situation que vivent les Bruxellois 10 mois sur 12.

Dioxyde d’azote (NO2). Sur une année, il n’y a pas un mois où l’on ne dépasse pas la norme OMS/UE fixée à 40 μg/m³ de moyenne annuelle. Pour rappel, le robot tient compte des résultats enregistrés à Arts-Loi, ce que l’IBGE ne fait pas.

Ozone (O3). Non repris dans ce graphique. Mais le robot nous informe que «la recommandation de l’OMS relative au taux d’ozone a été dépassée à 28 reprises» sur l’année écoulée.

En résumé, sur l’année de mesures, « l’indice de qualité de l’air a été moyen pendant 28 jours. Il a été médiocre pendant 14 jours. Il a très médiocre pendant 3 jours. Il a été mauvais pendant 3 jours. Il n’a pas atteint le seuil maximal de 10 (exécrable). » Paroles de robot.

L’indice de la qualité de l’air n’est jamais qu’un outil de communication envers le grand public. Il repose forcément sur une simplification des résultats de mesure et sur des choix arbitraires. De toute évidence, les autorités bruxelloises et leur «bon» air ont à cœur de ne pas inquiéter les foules. «Assez troublant», n’est-ce pas?

Graphique 4 – La journée type d’un respirant bruxellois

Moyenne annuelle de dioxyde d’azote (NO2), heure par heure.

© Caroline Deroyer

Quel est le meilleur moment pour promener votre enfant asthmatique dans le quartier ou grimper le Mont-des-Arts à vélo? Le dimanche à 3 heures du matin. En semaine, les concentrations de dioxyde d’azote grimpent progressivement en fin de nuit jusqu’à atteindre des seuils inquiétants dès 7 heures du matin. Aux heures où vous conduisez les enfants à l’école, l’air est déjà bien vicié. Si l’on se réfère plutôt aux particules fines (PM 10 et PM 2,5), non reprises dans ce tableau, c’est alors vers minuit qu’il faut envisager de respirer.

Concernant les émissions de dioxyde d’azote, liées notamment au trafic automobile, il n’existe pas – ou plus – d’heure de pointe et d’heure creuse dans une journée type à Bruxelles. Parce que ça bouchonne à toute heure? La pollution stagne toute la journée. Il faut attendre 22 heures pour retrouver une situation plus acceptable.

Ce graphique est réalisé grâce aux moyennes de toutes les stations. Il ne reflète donc pas la situation des Bruxellois les plus pollués ni celle des moins pollués, mais celle du respirant «moyen» dans un quartier «moyen». Le robot tient compte de deux enregistrements par heure (et non d’un enregistrement en continu) avec, parfois, des résultats inutilisables. Il s’agit donc d’une information précieuse, qui met en lien la pollution et l’activité humaine, mais qui mériterait d’être nuancée par d’autres types de mesures.

Lire l’ensemble de notre dossier «Pollution, l’air de rien», Alter Échos n° 464, mai 2018.

 

 

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