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Vieillirons-nous ensemble  ?

Les défis du vieillissement sont souvent considérés sous l’angle des soins de santé ou des revenus disponibles mais il est un domaine où il estégalement urgent de prévoir l’avenir : celui du logement des aînés.

18-05-2009 Alter Échos n° 272

Dans quarante ans, un Belge sur quatre aura plus de 65 ans. Les défis de l’accélération du vieillissement de la population sont souvent considérés sousl’angle des soins de santé ou des revenus disponibles mais il est un domaine où il est également urgent de prévoir l’avenir : celui du logement desaînés.

Au rang des défis majeurs à relever par l’humanité, et donc notre petite Belgique, figure le vieillissement de la population. Sur un siècle, les Belges ontgagné près de trente années d’espérance de vie, tandis que l’indice de fécondité n’a cessé de décroître pour se situerlargement en dessous des 2,1 enfants par femme – chiffre nécessaire pour que la population d’un pays se renouvelle naturellement. Plus globalement, les prévisionsstatistiques montrent que tous les pays commencent à entrer dans une phase d’accélération rapide du vieillissement des populations.

Les effets les plus marquants de ce papy boom vont se répercuter à des moments différents d’un pays à l’autre mais, en tout état de cause,tous les continents seront touchés d’ici 2050. Le Japon a déjà commencé à ouvrir le bal des « vieillards » (il compte déjà plus de21 % de plus de 65 ans), suivi de près par l’Europe (Allemagne et Italie en tête), l’Amérique du Nord et la Chine dans dix à vingt ans, le Moyen-Orient etl’Afrique subsaharienne, dans trente à quarante ans.

Concrètement, cela signifie que les actifs se feront rattraper, sur le plan numérique, par ceux qui ne sont pas encore, ou plus, en âge de travailler. À l’horizon2050, un Belge sur quatre (25,9  %) aura plus de 65 ans1 et si le pays se situe dans la moyenne ouest-européenne, ce chiffre grimpera à 46  % à l’aube duXXIIe siècle.

Pour compliquer la donne, durant ces dernières décennies, le nombre de personnes par ménage a connu une diminution constante… ce qui augmente d’autant le nombrede logements nécessaires. Inutile de faire un dessin : non seulement il devient extrêmement rare que plus de deux générations vivent sous le même toit, maisl’augmentation du nombre de familles monoparentales, les situations de célibat prolongé ou de veuvage expliquent ce phénomène.

Le Wallon préfère rester dans sa maison

Selon une étude de l’Insee1 réalisée en 2003 en France, si la tendance se poursuit jusqu’en 2030, le nombre de ménages devrait augmenterd’un quart et le nombre de personnes par ménage diminuer de 12,5  % par rapport à la situation de 20002. Ce phénomène est primordial à prendreen compte si l’on veut mesurer le plus précisément possible le défi qui attend ceux qui appartiennent aujourd’hui encore à la jeune génération :d’une manière générale, le nombre de ménages a tendance à croître plus rapidement que le nombre d’habitants. Or le parc immobilier n’est pasextensible à l’infini…

Mais les Belges ne sont pas sans raison réputés être gourmands d’espaces habitables : selon les chiffres d’une enquête menée récemmentauprès des populations wallonnes de plus de 55 ans3, 80  % des sondés vivent dans une maison unifamiliale et la superficie habitée ne diminue que trèsfaiblement après 75 ans. En outre, « quel que soit leur âge ou leur situation familiale, 80  % des personnes interrogées refuseraient de louer ou de sous-louer unepartie de leur habitat », note l’étude. Pour ce qui est des aménagements visant à faciliter la mobilité autour et dans la maison, les résultats sont dumême ordre  : 80  % des sondés n’en ont pas fait, ni prévu d’en faire dans un avenir proche. Quant au logement en maison de repos, ou en résidence deservices adaptée aux besoins des personnes vieillissantes (une minorité des sondés), il s’agit le plus souvent d’un choix effectué pour des raisons «négatives » (décès du conjoint ; perte d’autonomie ; problèmes de santé ; besoin de structures adaptées) que « positives » (pour lesaspects de vie en société). Et les coûts de ce type de logement restent supérieurs à de nombreuses pensions.

Pour vivre heureux, vivons groupés !

À contexte nouveau, l’innovation et l’audace seules peuvent apporter une réponse pertinente. Une réponse qui permette à la fois de répondre auxbesoins et demandes du public âgé – garder un lien social fort, vivre dans un endroit sécurisé et adapté – et de prévenir la pénurie delogements. L’une des solutions prônées par le Cawab (Collectif accessibilité Wallonie-Bruxelles) est la conception de « logements adaptables »4 quidevrait figurer dans les principes de base de tout architecte. Le concept part du constat que les besoins des habitants évoluent avec le temps, le logement devrait donc pouvoir facilements’adapter à une personne selon qu’elle ait des enfants en bas âge, doive accueillir un parent âgé, soit victime d’un accident ou atteinte d’unhandicap ou, enfin, qu’elle perde de sa mobilité avec l’âge. Si le concept est facilement réalisable sur du logement neuf, il devient beaucoup plus complexe àmettre en œuvre sur l’existant.

Alors que la grande majorité des personnes interrogées (plus de 80  %) n’envisage pas de quitter son logement, les nouvelles formes d’habitats groupésconstituent également des pistes très intéressantes. L’habitat groupé se partage globalement en intragénérationnel et enintergénérationnel. La première forme connaît des dérapages jusqu’à la caricature, aux États-Unis notamment, où des quartiers entiers sontdevenus des ghettos de « vieux riches et en bonne santé », ou plus près de chez nous, en France, avec ses villages de résidences hyper luxueuses pensées pourles « seniors actifs ». Plus raisonnablement, quelques expériences ont commencé à essaimer, initiées par des personnes vieillissantes qui souhaitentpartager un lieu de vie pourvu de dimensions collectives – espaces de rencontres, partages des tâches, entraide, qui reste financièrement accessible et ancré dans la vraievie. Ainsi, à Bruxelles et Louvain-la-Neuve, de l’habitat collectif de type « béguinage » (petites maisons accolées) et Abbeyfield (vaste maisoncollective) ont vu le jour.

Sans doute plus intéressant encore, l’habitat intergénérationnel entend répondre de manière originale à toute une s
érie de besoinsrencontrés par les individus, quel que soit leur âge, avec pour principe l’échange « gagnant-gagnant ». Là encore, différentes expériencesont vu le jour sous des vocables parfois poétiques comme les habitats « kangourou ». Il s’agit, pour une personne vieillissante (ou un couple) de louer une partie de sonlogement à une jeune famille. La formule suppose des espaces de vie totalement distincts avec contrat de bail et « contrat moral » d’assistance réciproque entre lesparties. Cette assistance ne doit pas modifier fondamentalement les habitudes des uns et des autres mais bien simplifier la vie quotidienne de chacun : on peut imaginer que les plus jeunes aidentpour les courses et que les aînés jouent de temps à autre les papy et mamy sitters. Sur le plan pratique, la formule permet aux personnes âgées derester dans une maison à laquelle elles sont attachées mais qui est devenue trop coûteuse et trop grande à entretenir. Pour les plus jeunes, c’est un moyen de trouverun habitat correct quand les conditions se durcissent sur le marché immobilier. Pour tous, c’est l’occasion de mettre en œuvre une philosophie axée surl’entraide et l’altérité plutôt que sur l’individualisme forcené. D’autres types de logements intergénérationnels de type collectifsont expérimentés avec, chaque fois, la volonté de préserver le lien social et de mutualiser les services.

Alors qu’ils connaissent un succès grandissant dans certains pays (pays scandinaves et Pays-Bas, notamment), ils restent encore marginaux chez nous. Peu connu, l’habitatintergénérationnel rencontre en outre des obstacles majeurs qui freinent sa généralisation, voire sont « susceptibles de mettre en péril l’existence dequelques réalisations», estime Nicolas Bernard, spécialiste des questions de logement aux Facultés universitaires Saint-Louis de Bruxelles5. « Un habitatintergénérationnel un peu trop intégré, qui prévoirait un ou plusieurs espaces communs par exemple, risque d’entraîner pour ses occupants allocatairessociaux un statut plus que fâcheux du statut d’isolé à celui de cohabitant », signifiant une perte sèche d’allocation oscillant entre 200 et 400 euros parmois selon les situations. Nicolas Bernard relève également les difficultés liées aux prescrits urbanistiques lorsqu’il s’agit, par exemple, de transformer uneunifamiliale devenue trop grande pour un couple de séniors afin d’y accueillir un jeune ménage dans une partie du logement  : obligation de demander un permis d’urbanisme,aménagements obligatoires sont parfois de nature à freiner les enthousiasmes… Sur le plan de la fiscalité immobilière, l’appréciation du revenu cadastralune fois qu’une partie du logement est louée, peut également faire reculer des propriétaires âgés.

Ces écueils et, de manière générale, le manque d’information relative à ces possibilités, font que la plupart des expériences se construisenten dehors du cadre légal, au petit bonheur. Pour l’UCP Mouvement social des aînés asbl6, qui mène une campagne « Bien vieillir chez soi » enmarge de l’autre campagne, il est impératif de définir un « cadre légal à la fois large et souple afin de favoriser l’advenue de nouvelles initiatives etsuffisamment cadré de manière à éviter les dérives éventuelles » que seraient les risques d’abus ou de maltraitance.

Des questions qui devront être traitées rapidement si l’on veut éviter de voir se creuser le fossé non seulement entre les générations maiségalement entre les aînés, les riches en villégiature, les pauvres au mouroir.

1. Les statistiques sur le vieillissement sont disponibles sur le site de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) avec des perspectives pourles trente prochaines années. Voir : www.oecd.org
2. Étude réalisée par Alain Jacquot, responsable de la Division Logement de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee). Site :www.insee.fr
3. Enquêtes menées à la demande du département Logement (DG4 du SPW, Service public de Wallonie), du département des aînés et de la famille, rue desBrigades d’Irlande, 1 à 5100 Namur – tél. : 081 33 21 10.
4. Le « Guide d’aide à la conception d’un logement adaptable » se trouve sur le site du Collectif accessibilité Wallonie-Bruxelles : http://www.cawab.be
5. Nicolas Bernard, FUSL, bd du Jardin botanique, 43 à 1000 Bruxelles – tél. : 02 211 78 44. Son dossier «Le logement intergénérationnel : quandl’habitat (re)crée du lien » a été publié dans la Revue nouvelle de février 2008 (n° 2) – http://www.revuenouvelle.be
6. UCP Mouvement social des aînés asbl :
– adresse : chaussée de Haecht, 579 bte 40 à 1031 Bruxelles
– tél. : 02 246 46 72
– site www.ucp-asbl.be

aurore_dhaeyer

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