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Rien ne sert de courir

Une ville à mille temps*

Flexibilité du travail, multiplication des loisirs, horaires décalés… Nos emplois du temps ne battent plus tous au même rythme. Les «politiques temporelles» visent à harmoniser les temps (social, familial, professionnel, etc.). Ouverture tardive des services administratifs, activités culturelles le midi ou le dimanche, adaptation des horaires de travail… L’idée est d’améliorer la qualité de vie de chacun tout en contribuant au bon tempo général.

Illustration Sophie Della Corte (Pekelo)

Flexibilité du travail, multiplication des loisirs, horaires décalés… Nos emplois du temps ne battent plus tous au même rythme. Les « politiques temporelles » visent à harmoniser les temps (social, familial, professionnel, etc.). Ouverture tardive des services administratifs, activités culturelles le midi ou le dimanche, adaptation des horaires de travail… L’idée est d’améliorer la qualité de vie de chacun tout en contribuant au bon tempo général.

Il est loin le temps de la pendule industrielle qui organisait le quotidien collectif. Le travail, élément principal qui structure notre emploi du temps, prend des formes multiples, et les horaires « atypiques » ont explosé. Il ressort de l’enquête sur les forces de travail menée en 2017 par l’Office belge de statistique que 34 % des personnes occupées effectuent parfois ou souvent du travail en soirée, 36,2 % travaillent au moins un jour par mois le samedi, 22,6 % travaillent au moins un dimanche par mois. « L’accélération est une idée qui date bien avant qu’Hartmut Rosa n’en parle (auteur d’Accélération. Une critique sociale du temps, 2010, NDLR). En revanche, ce qui marque notre époque est le fait que le trio métro-boulot-dodo est quelque peu chahuté par les nouveaux rythmes professionnels et le chômage, observe le philosophe de l’urbain Thierry Paquot, de même les stades de la vie ‘enfance-jeunesse-vie active-retraite’ sont remis en cause par la formation continue, les retraités qui continuent à travailler, d’autres qui arrêtent plus tôt, etc. » Notre rapport au temps se voit aussi profondément modifié par les nouvelles technologies – qui nous rendent disponibles à toute heure – ou encore l’intensité du temps de loisirs.

Aujourd’hui, les frontières temporelles s’estompent, les emplois du temps s’individualisent, les réveils ne sonnent plus tous en même temps. Au risque de provoquer une cacophonie. Car si chacun dispose aujourd’hui de son agenda propre, cela peut engendrer des conflits mais aussi des inégalités. Comment assurer par exemple des services de garde d’enfants pour les parents qui travaillent à horaires décalés ? Et plus largement, comment assurer un vivre-ensemble quand la cadence n’est plus commune ?

« Les politiques temporelles visent l’égalité de genre et l’égalité sociale. » Jean-Yves Boulin, Université Paris Dauphine et membre de Tempo Territorial

Une revendication féministe

C’est de ce constat que sont nées les politiques temporelles, qui visent à chausser les lunettes du temps dans l’élaboration des politiques publiques (en termes d’aménagement du territoire, de mobilité, d’accès aux services publics…). L’Italie est le premier pays à s’être penché sur l’articulation des temps, à l’initiative des mouvements féministes et des syndicats. En 1986, la députée communiste Livia Turco présente une proposition de loi : « Les femmes changent les temps : une loi pour rendre plus humains les horaires de travail, les horaires de la ville, le rythme de la vie. » Les femmes demandent une réduction du temps de travail mais aussi un réaménagement des horaires des services (de garde d’enfants par exemple) et le partage des tâches ménagères.

Le 8 mars 2000 passe la loi Turco, qui oblige les communes de plus de 30.000 habitants à se doter de « bureaux du temps ». Ces structures, fortement articulées à l’action de la collectivité territoriale, ont par exemple adapté les horaires d’ouverture des services administratifs ou culturels aux horaires et aux temps de la ville. Des aménagements de places ou de rues ont aussi été pensés selon les diverses temporalités des personnes qui y circulent.

La réflexion sur le temps essaime ensuite en Allemagne, aux Pays-Bas et en Espagne. En France, la question du temps est d’abord amenée via des programmes européens. En 2004, l’association Tempo Territorial voit le jour dans le but de promouvoir les politiques temporelles. Elle réunit une trentaine de villes (dont Caen, Rennes, Saint-Denis, Poitiers, etc.) qui se dotent de « bureaux du temps ». La Belgique est à la traîne. La réflexion sur les politiques temporelles a été amorcée par Synergie Wallonie (plateforme qui regroupe des associations wallonnes œuvrant pour l’égalité hommes-femmes) en 2015 avec un rapport de recherche et un colloque en vue de sensibiliser les communes. Si des villes comme Verviers ou Namur se montrent intéressées, aucun bureau du temps n’a encore vu le jour sur notre territoire. « Mais des choses ont été mises en place dans ce sens, précise Reine Marcelis, présidente de Synergie, comme à Namur, où des recommandations issues de marches exploratoires réalisées par des femmes ont été prises en compte dans l’aménagement d’espaces publics. Les marches exploratoires, parce qu’elles interrogent l’usage de la ville par les femmes, à tel endroit et à telle heure est une démarche temporelle. »

Harmoniser les temps

Au départ, les politiques temporelles s’intéressent aux femmes et particulièrement aux mères de famille. Elles se sont aujourd’hui étendues à un plus large public, voire éloignées des questions de genre.

« Les politiques temporelles visent l’égalité de genre et l’égalité sociale, l’amélioration de l’accès aux services, la création de temporalités communes et d’espaces où cohabitent des temporalités différentes (celles des enfants, des personnes âgées, etc., NDLR) », explique Jean-Yves Boulin, chercheur associé à l’Université Paris Dauphine et membre de Tempo Territorial. Comment ? Par des actions locales, transversales et en concertation avec tous les acteurs de la ville.

Pour harmoniser les temps, Rennes et Paris ont modifié les horaires de travail du personnel de nettoyage, composé à 90 % de femmes. Jusqu’alors, les horaires étaient morcelés (tôt le matin, tard le soir). La Ville a décidé de remplacer les horaires coupés par des plages en journée, afin que les travailleuses aient un rythme professionnel adapté à leur vie sociale et familiale. Avec de beaux résultats : meilleur contact avec les salariés, accès à des temps pleins, réduction de la fatigue et amélioration de la qualité du travail. Les politiques temporelles sont aussi étroitement liées aux enjeux de mobilité, le temps passé dans les transports pouvant aussi impacter la qualité de vie. Pour répondre aux problèmes d’engorgement des métros aux heures de pointe, Rennes a mis en place des horaires de cours décalés dans les écoles et universités. « Cela a demandé une grande concertation avec les gestionnaires de transports, les étudiants, les travailleurs pour déboucher sur une résolution du problème à coût zéro », souligne Jean-Yves Boulin.

« Les politiques temporelles visent une qualité de vie urbaine, non une vie hyperactive. » Reine Marcelis, Synergie Wallonie

Cet exemple illustre aussi le fait qu’harmoniser les temps ne signifie pas spécialement ralentir… « Il y a certes un temps pour la lenteur mais il y a des services pour lesquels on veut que ça aille vite », défend le sociologue, prenant ses distances avec le mouvement slow1. Dans cette même idée d’optimisation du temps et des déplacements, Poitiers a créé un guichet unique et mobile regroupant tous les services relatifs à la rentrée scolaire.

Les politiques temporelles prennent parfois la forme d’une médiation. C’est le cas du bureau du temps parisien par exemple, qui a créé une charte nocturne pour tenter d’apaiser ce « temps de la nuit », assez conflictuel entre ceux qui travaillent, ceux qui dorment, ceux qui s’amusent.

« Les politiques temporelles permettent de réfléchir à la planification urbaine selon le temps de la vie quotidienne. Avant, on ne s’intéressait qu’à l’espace, du coup, on a créé des villes nouvelles avec peu de services accessibles. Exemple avec les piscines réservées la journée au public scolaire », poursuit Jean-Yves Boulin. Pour améliorer l’accès à ces services, des villes ont élargi leurs horaires d’ouverture. Brive, inspirée par Rennes, organise des concerts le temps de midi. Cela attire un nouveau public mais permet aussi, pour les publics qui ne vivent pas dans le centre ville, de jouir d’événements culturels sans devoir ressortir le soir. Certaines villes ont mis à disposition des bâtiments publics comme des écoles pour d’autres usages durant leurs heures de fermeture. Une façon de répondre à des besoins, d’offrir des services en mutualisant plutôt qu’en construisant. De nombreuses villes ont aussi décidé d’ouvrir la médiathèque ou la bibliothèque le dimanche.

Des villes non-stop ?

En élargissant les horaires et les jours d’ouverture (même le dimanche), les politiques temporelles ne font-elles pas peser sur les travailleurs la concordance des temps ?

Selon Jean-Yves Boulin, il faut veiller au respect des travailleurs, s’interroger sur la nature du service et réfléchir à sa mise en œuvre à l’aune de la demande sociale (variable selon la « couleur temporelle » de chaque ville, touristique ou industrielle, par exemple) : « On a vu à travers plusieurs études que les gens voulaient se retrouver, se rencontrer le dimanche et participer à des activités culturelles, une demande à laquelle des lieux comme des médiathèques ou des bibliothèques répondent. » Aussi, en voulant satisfaire les besoins individuels de chacun – et réduire les inégalités –, on peut se demander si les politiques temporelles ne risquent pas d’engendrer des villes actives 24 h/24 sans temps de pause. « Il ne s’agit pas de dégager du temps pour la consommation, répond Jean-Yves Boulin. La Ville de Rennes a d’ailleurs limité à trois dimanches par an l’ouverture des commerces, contre les 12 autorisés. » « Les politiques temporelles visent une qualité de vie urbaine, non une vie hyperactive. Elles ont toujours en ligne de mire le bien-être collectif et invitent justement à repenser le temps non productif, hors des rapports de pouvoir », ajoute Reine Marcelis, présidente de Synergie Wallonie.

Malgré leurs résultats positifs, les bureaux du temps sont fragiles. En 2013, l’urbaniste française Sandra Mallet2 constatait plusieurs obstacles à l’« urbanisme temporel » : maigres effectifs, peu de financement, dépendance à la motivation de l’élu ou encore manque de lien avec les aménageurs. « La question du temps n’est toujours pas perçue comme un enjeu décisif, déplore aussi Thierry Paquot, qui rappelle que « pour prendre en considération le temps il faut d’abord prendre du temps, adopter une approche sensible et sensorielle qui tienne compte des corps souffrants ». « Un droit au temps », promu par le Conseil de l’Europe en 2010, que Jean-Yves Boulin compte bien vite réactiver.

* Titre emprunté à Jean-Yves Boulin et Ulrich Mückenberger, La ville à mille temps : les politiques des temps de la ville en France et en Europe, Éditions de l’Aube, 2002.

(1) Né en Italie dans la mouvance de la slow food, opposition à la fast food, le réseau Cittaslow regroupe des villes qui s’engagent à ralentir le rythme de vie de leurs citoyens à travers des politiques publiques comme le développement de la mobilité douce, les systèmes d’échanges locaux, etc. Cittaslow Belgium, créé en 2017, compte six communes (Silly, Enghien, Chaudfontaine, Lens, Estinnes et Maaseik).

(2) Sandra Mallet, « Aménager les rythmes : politiques temporelles et urbanisme », EspacesTemps.net [en ligne], 2013.

Manon Legrand

Manon Legrand

Coordinatrice Alter Échos, journaliste (social, logement, environnement)

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