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Environnement

Tous « chauds pour le climat » ? Les élèves favorisés ont une ardeur d’avance

Blue sky with stars, home planet. Illustration from a children’s science book. 1940s.

Les jeunes ont massivement manifesté pour le climat au début de cette année. Mais cette belle unanimité n’en est peut-être pas une. Tous les jeunes n’ont pas la même connaissance et conscience des enjeux climatiques. Des fractures sociales et communautaires traversent cette mobilisation.   

Janvier 2019 avait commencé fort. Après les énormes manifestations pour le climat en décembre, les jeunes avaient surpris pas mal de monde en organisant « leur » manif du jeudi. Pendant plusieurs semaines, jusqu’aux élections, des milliers d’élèves ont brossé les cours pour réclamer des mesures fortes contre le réchauffement climatique et influencer le plan d’action politique. Dans les médias, sur les réseaux sociaux, beaucoup se sont réjouis de cette mobilisation des jeunes, comme si le mot « jeunes » recouvrait une catégorie sociale uniforme.

Au cours du mois d’octobre, l’Appel pour une école démocratique (Aped), un mouvement de professeurs qui luttent pour une démocratisation de l’enseignement, a publié une étude montrant que les connaissances, la motivation, l’engagement des élèves au sujet des enjeux environnementaux sont très variables selon les filières d’enseignement. En réalité, les connaissances des 3.259 élèves de 5e et 6e secondaire interrogés sur les causes et les conséquences du réchauffement climatique ne sont pas brillantes. Elles sont même moins bonnes qu’en 2015, année au cours de laquelle l’Aped avait déjà organisé un sondage sur les savoirs dans ce domaine. Les élèves ne sont, par exemple, que 13 % à pouvoir identifier le mécanisme par lequel le CO2 cause le réchauffement climatique. Près de sept élèves francophones sur dix citent erronément les centrales nucléaires comme émettrices de CO2. Et le fait de qualifier le gaz de « naturel » suffit pour en faire une énergie renouvelable. Cela dit, leurs parents ne semblent pas mieux informés, si l’on en croit le sondage réalisé par Ipsos et publié dans Le Soir du 25 novembre…

« Je n’ai pas été surpris par les mauvais résultats en termes de savoirs, explique Nico Hirtt, auteur de l’étude et ancien professeur de physique. Comme acteurs de l’enseignement, nous voyons bien à l’Aped que les savoirs sont en recul, non pas parce que les élèves deviennent moins bons mais parce que, avec la mise en place des programmes sur les compétences, le savoir en tant quel tel est devenu une considération secondaire. Ce qui compte, c’est désormais la compétence d’usage. Le problème, c’est qu’il faut tout de même un minimum de culture commune, de ‘bagage’ pour pouvoir défendre ses opinions. Les élèves sont plus conscientisés qu’avant sur le réchauffement climatique mais ils ont moins les moyens de mener efficacement le combat dans lequel ils se sont engagés. Aller dire qu’une centrale nucléaire émet des gaz à effets de serre… »

Il y a peu de différences dans les connaissances entre élèves flamands et francophones. Les filles font mieux en général que les garçons. Le grand écart s’observe au niveau des filières d’enseignement. Les élèves de l’enseignement technique et professionnel donnent beaucoup plus souvent une mauvaise réponse que dans le général.

Les élèves ne sont, que 13 % à pouvoir identifier le mécanisme par lequel le CO2 cause le réchauffement climatique

Des élèves flamands plus climatosceptiques

Cette faiblesse des savoirs a-t-elle un impact sur le sentiment de l’urgence climatique ? Les slogans des manifestations étudiantes semblaient montrer une grande prise de conscience sur la nécessité d’agir immédiatement. Mais les réponses des élèves dans l’enquête de l’Aped nuancent fort cette impression. Face au changement climatique, on leur a demandé de réagir à une série d’affirmations. Parmi elles, « chic, on aura plus de jours de beau temps » ou « les scientifiques trouveront bien une solution » ou encore « je suis déçu qu’on ne prenne pas les mesures nécessaires ». Plus d’un élève sur deux se réjouit à la perspective d’avoir des étés plus chauds. C’est plus qu’en 2015. Un élève sur dix ne croit pas au réchauffement climatique mais il y a en même temps une très forte déception devant l’absence de mesures politiques. Ici également, les différences entre filières d’enseignement sont importantes mais la vraie césure est communautaire. Ils sont 11,4 % en Flandre à ne pas croire au réchauffement climatique contre 7,6 % en FWB. Les jeunes Flamands sont plus nombreux à voir dans le réchauffement climatique l’occasion d’avoir plus de journées ensoleillées (52 % contre 39 %). Les jeunes francophones sont beaucoup plus déçus que les Flamands quant à l’absence de mesures contre le réchauffement climatique (91 % contre 79 %) et les francophones sont bien plus nombreux aussi à croire à l’efficacité d’une mobilisation contre le changement climatique. Si on passe aux gestes à poser pour tenter d’inverser le phénomène du réchauffement, le clivage nord-sud est tout aussi étonnant. Trois quarts des élèves francophones se disent « tout à fait d’accord » pour poser individuellement des gestes pour sauver le climat. Moins d’un élève sur deux en Flandre. Les francophones insistent aussi davantage sur la nécessité d’exiger des normes environnementales plus strictes aux entreprises.

Les élèves sont-ils prêts à s’engager ? Le font-ils déjà ? On retrouve la fracture sociale et (dans une moindre mesure) communautaire. Plus de neuf élèves sur dix (91 %) dans l’enseignement général avaient déjà participé à une ou plusieurs manifestations au moment de l’enquête. Ce chiffre dégringole à 67 % pour l’enseignement technique et 54,4 % pour l’enseignement professionnel. Une fois sur trois, les manifestations ont été organisées avec l’aide de professeurs ou de la direction. Cette implication des enseignants est forte dans le général, bien plus faible dans le professionnel. Les francophones sont bien plus nombreux que les élèves flamands à se mobiliser aussi en dehors du cadre scolaire. Mais, une fois encore, ce type d’engagement est bien plus répandu chez les élèves de l’enseignement général (32,2 %) que dans l’enseignement technique (6,9 %) et professionnel (9 %).

Cette attitude plus frileuse des élèves flamands peut paraître étonnante quand on sait que les premières manifestations des jeunes pour le climat ont débuté en Flandre. Aujourd’hui pourtant, le mouvement « Jeunes pour le climat » est quasi éteint au nord du pays. Il est vrai que le gouvernement flamand s’est montré plutôt répressif à l’égard des enseignants qui encadraient les manifestations, et le nouveau ministre N-VA de l’Enseignement Ben Weyts a annoncé une tolérance zéro à l’égard des élèves brosseurs. « Le climat idéologique ambiant en Flandre joue sans doute un rôle, estime Nico Hirtt. Du côté flamand, il y a eu des directives pour signaler les élèves brosseurs. C’est scandaleux mais, en même temps, ce n’est pas négatif pour les élèves d’affronter ce genre de répression. Cela peut renforcer leur engagement. » L’auteur de l’étude est étonné par l’ampleur des écarts entre les deux communautés, il l’est nettement moins face à ceux qui séparent les jeunes selon la filière d’enseignement.

“le savoir en tant quel tel est devenu une considération secondaire. Ce qui compte c’est désormais la compétence d’usage.” Nico Hirtt. Aped.

Plus défavorisés, moins mobilisés

« C’est du déjà-vu », soupire son collègue, Olivier Mottint. Ce dernier a présenté le 16 novembre dernier l’enquête de l’Aped à une quarantaine d’enseignants et directeurs d’écoles lors d’une journée d’étude : « L’écart dans les savoirs, dans la conscientisation n’était une surprise pour aucun participant, dit-il. Le fait que l’enseignement ‘belge’ soit particulièrement inégalitaire est largement connu depuis les nombreuses enquêtes PISA. »

Christophe Schoune, ancien secrétaire général d’Inter-Environnement, a créé Climate Voices pour sensibiliser les 15-30 ans au changement climatique en réalisant notamment des reportages montrant son impact dans les pays du Sud. Lui aussi a été frappé par l’ignorance des enjeux Nord-Sud en se rendant dans les écoles techniques et professionnelles. D’où sa détermination à cibler désormais ces élèves peu conscientisés mais aussi socialement défavorisés. De son côté, le CNCD a renouvelé depuis janvier 2019 ses « mallettes pédagogiques » sur le climat et les met à la disposition des enseignants qui en font la demande. Le CNCD assure aussi des animations dans les écoles, mais Sébastien Brulez, qui coordonne celles-ci dans le Hainaut, reconnaît que la demande émane le plus souvent des enseignants du « général ». « Ce sont souvent des élèves qui ont déjà participé à des manifestations. Ils sont bien informés sur le réchauffement climatique et conscientisés sur la nécessité d’agir. » Par contre, dit-il, la mobilisation francophone ne faiblit pas. Elle ne s’exprime plus par des manifestations mais par des actions plus locales, plus ciblées.

Faut-il cibler les enseignants des écoles techniques et professionnelles ? « Oui sans doute, répond Nico Hirtt, mais la responsabilité se situe d’abord chez ceux qui établissent les programmes de l’enseignement technique et professionnel. Cela fait trente ans qu’on affaiblit la formation générale dans ce type d’enseignement, en orientant les élèves vers ce qui serait utile à leur futur emploi. Mais l’école doit aussi former des citoyens ! Dans le général, il n’est pas étonnant qu’on aborde les questions climatiques et de justice Nord-Sud. Cela fait partie de l’éducation des futures élites, celles qui auront une compréhension globale du monde qu’elles vont diriger. Dans l’enseignement technique et professionnel, on n’a pas ce souci-là. On veut en faire de bons producteurs, qui maîtrisent les compétences du boulot qu’ils devront faire. »

Olivier Mottint enchaîne : « S’il y a si peu de réactions de la part des enseignants du technique et du professionnel, c’est aussi parce que leurs classes cumulent les problèmes. En quatrième professionnelle, beaucoup d’élèves sont en grande difficulté. Leur orientation s’est faite par l’échec, pas par choix.  Il apparaît alors plus essentiel de se concentrer sur la maîtrise de l’orthographe et du calcul mental que sur la connaissance des gaz à effet de serre. Quant aux animations, aux outils pédagogiques, leur utilité est réduite à un nombre limité d’écoles. Ce n’est pas la faute des associations ni de la qualité des outils mais parce que nous avons un enseignement inégalitaire et donc une éducation climatique inégalitaire. »

Martine Vandemeulebroucke

Martine Vandemeulebroucke

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