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Social Bistro
© Lucie Castel

Toujours plus fort, toujours plus haut, c’est le Social Bistrot nouveau – épisode Luxembourg

Alter Échos n° 468 15 novembre 2018 Marie-Eve Merckx

23 octobre, 16 h 30… en avance sur l’horaire habituel, celui de l’apéro, le Social Bistrot s’est infiltré dans un lieu tout à fait particulier, un endroit mythique, symboliquement fort, peuplé en grande partie d’êtres qui travaillent pour l’Europe (voire pour le monde1): la place du Luxembourg!

16 h 32 et 40 secondes: nous sommes confortablement installées à la terrasse d’une vieille brasserie historique du quartier, le Pullman, rebaptisée «The Grapevine2» – hommage probable à Marvin Gaye – et transformée en bar-restaurant-brasserie pour coller à toutes les fréquences et, surtout, être sur la même longueur d’onde que ses concurrents immédiats. À l’instar de ses voisins, la brasserie est augmentée d’une terrasse-véranda chauffée, ouverte sur la place, mais pas aux quatre vents.

À notre gauche, les bâtiments imposants du parlement européen. Le drapeau bleu à étoiles jaunes gigote mollement dans le vent, suspendu à ce qui reste de l’ancienne gare du Luxembourg: sa petite façade écrasée sous le poids du gigantisme architectural, noyée entre une passerelle, un gros bloc d’une part et un gros bloc tout court de l’autre. La passerelle en question est recouverte d’un panneau de tissu publicitaire annonçant l’exposition en cours au Parlamentarium: «State of Deception: the Power of Nazi Propaganda3».

Vu l’actualité politique européenne, sans parler du Brésil, ce thème nous laisse songeuses… mais on n’est pas là pour partir dans ce genre d’élucubrations.

Aujourd’hui, c’est jour de marché sur la place. La partie gauche est fermée à la circulation. On y trouve pêle-mêle des food-trucks, un artisan torréfacteur, un fleuriste, un lounge bar…

 

16 h 45

Chemises

Cravates

Imperméables couleur crème

Vestons

Badges bleus

Valises à roulettes

Le défilé des passants, fonctionnaires, encostumés ou en civil, ne cesse pas… C’est vertigineux.

 

17 h. La sortie des bureaux se fait progressivement. Pour seule compagnie jusqu’à présent, nous avions une dame et sa kriek qui lisaient un bouquin sur Jacques Brel judicieusement intitulé: La valse à mille rêves.

 

17 h 5. Ah! Du neuf. Grâce à nos fines connaissances linguistiques, nous parvenons à nous brancher sur la conversation de la table derrière nous. Trois Espagnols en costume devisent avec animation.

 

Le Looza Grapefruit est à 3 €.

La Jupiler à 2 € 50.

Les costumes parlent d’ultra-derecha4. De la signification de cette notion. De sa déformation. De la diabolisation de la droite. Ils écoutent sur le smartphone une dame exaltée qui, sur fond musical dramatique, cause de la fin de la civilisation occidentale, dont l’Espagne et l’Europe sont les héritières.

Manifestement, les Espagnols ont un faible pour les Leffe blondes.

Mais ils s’en vont.

Mince.

Isolement complet à l’avant de la terrasse. Rien à nous mettre sous la dent.

Mais où sont les gens?

17 h 20. Nous nous retranchons à l’arrière de la terrasse. Près de l’entrée.

Il y fait plus chaud, c’est couvert et, bonus, il y a une table de joyeux drilles qui semblent passer un «afterwork» détendu à la Jupiler, en français dans le verbe, SVP, c’est reposant. Audace vestimentaire dissonante: tous ces hommes sont en parka.

Switch vers le canal allemand à ma gauche: un homme et une femme, face à face. Elle touille nerveusement son chocolat chaud, pince sa bouche colorée de rose fuchsia, assortie à son vernis à ongles. Lui croise les bras, tantôt bien calé dans sa chaise, tantôt penché vers elle en lui parlant, dans un élan de persuasion.

La table des joyeux drilles francophones s’est assombrie. Elle débat sur la possibilité de sortir d’un bail de location avant la fin du contrat. Colère.

«Mais qu’on ne me dise pas que je ne peux pas partir, sinon je casse le bazar!»

Ça chauffe dans tous les sens du terme sous la terrasse: la promiscuité, la démultiplication des voix qui se greffent à un fond sonore musical non identifiable, puis les chauffages qui nous brûlent le crâne. Grande déception: les joyeux drilles, des navetteurs selon toute vraisemblance, ont filé sans demander leur reste, comme un seul homme, laissant leurs verres de bière encore remplis…

17 h 45. Changement de perspective à nouveau. Nous voici côté rue, coin droit de la terrasse. Deux hommes assez complices causent de grossesse côte à côte.

Derrière nous, c’est bilingue français-anglais.

Que des hommes. Partout. Mais où sont les femmes5?

Un mâle, un de plus, tout seul devant son café, crie dans l’oreille de son interlocuteur au téléphone. Sa voix transperce le brouhaha.

«Téléphone-moi après le film. C’est important.»

 

© Lucie Castel

 

Les deux complices poursuivent:

«Il est revenu au mois de janvier. J’en ai un peu discuté avec lui.»

«Moi, j’avais rien contre lui.»

«Oui mais en janvier, regarde les statistiques.»

Ils parlent de chiffres d’affaires. Cette connivence entre les deux s’enracine dans une relation de travail. Ils jubilent manifestement à casser du sucre sur un collègue ou un ex-collègue.

«Tu te souviens quand il partait en stress là?»

Imitation du collègue stressé.

«Oui! Oui! Oui!»

Ricanements.

L’happy hour approche, la serveuse fait le tour des tables pour encaisser.

Elle est vêtue en rouge et noir6. La vingtaine. Courtoise, affable, soignée.

«Qu’est-ce que vous voulez?»

«Un mojito encore.»

«Aaaaah, il était bon? C’est moi qui l’ai fait.» Instant fierté.

À peine a-t-elle tourné les talons que le groupe semble comploter. J’entends que les phrases commencent par «she»7 mais je ne parviens pas à distinguer la suite.

«She draws quick8

Là, j’ai compris tout de suite. Lucie est de nouveau repérée.

Le fracas des chaises de plastique qui raclent le pavé noie tous les propos. Les conditions d’espionnage sont rudes pour les nerfs.

 

© Lucie Castel

18 h. Youpi, c’est l’happy hour.

Les Leffes pleuvent. En fait, c’est pas que la Leffe attire l’expat, le touriste ou l’étranger… C’est que, finalement, la carte des bières est pour le moins limitée. Exclusivité InBev, nous présumons.

Un homme, doudoune, jogging et baskets, sirote une eau pétillante en s’entretenant avec quelqu’un que l’on ne voit pas, grâce à la technologie, en arabe dans le texte cette fois. Il m’impressionne avec ses gestes qui tranchent du plat de la main.

Petit tour aux toilettes avant de partir… Une affiche me tape violemment dans l’œil. Breaking news pour les fans: Marc Lavoine 9 fait son retour pour un concert à Bruxelles très prochainement! À en juger par sa trombine sur ledit support, Marc a l’air au bout du rouleau. Soutenons-le!

Avant de quitter les lieux pour de bon, petit tour au marché. Atterrissage autour d’un mange-debout, à proximité d’un groupe qui nous semble bien lancé… Le vin blanc coule à flots. Les fruits de mer qui l’accompagnent fument dans la fraîcheur du soir. Composition: une femme pour cinq hommes. La moyenne augmente légèrement. La dame possède un sac en cuir avec un porte-clé en cuir en forme de caniche, avec le collier, le ruban et tout le tralala.

Cliché involontaire oblige: les hommes parlent de foot.

On pense que la dame s’en fiche mais non, pas du tout:

«Mais quelle bonne ambiance au stade, j’ai adoré!»

Un cinéphile du groupe intervient:

«Tu vois le film Taxi

«Oui.»

«Ben si tu vois la fille, tu la mets dans un taxi avec moi.»

Gros rire gras général.

Du haut de notre perchoir, nous avons une vision panoramique sur les échoppes et les clients potentiels… Il y en a pour tous les goûts. Anecdote visuelle: un mange-debout avec que des filles autour, des verres dessus et une bouteille de lessive Persil liquide qui trône au milieu du schmilblick.

Retour à nos voisins de mange-debout. L’inévitable instant «je parle du boulot» est arrivé…

«Tu peux, mais tu dois demander au RH de la boîte. Puis tu dois t’encoder.»

«Tous les 1307, c’est du homeworking

«Tu veux bosser mais les horaires sont pas là… Alors t’as envie de taper sur quelque chose. T’as envie de dire ‘Sois à l’heure!’»

 

Discours typique: «Moi, manager, je ferai ça…»

Emballement.

Passion.

Vin blanc.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  1. Les deux premiers lecteurs ou lectrices qui reconnaîtront la chanson à laquelle ces mots font allusion remporteront chacun un abonnement de trois mois à Alter Échos. Réponses ici: mmx@alter.be.
  2. La première version de «I heard it through the grapevine» étant à la base interprétée par Smokey Robinson & The Miracles.
  3. «L’État trompeur. Le pouvoir de la propagande nazie» en français dans le texte.
  4. Extrême droite en espagnol dans le texte.
  5. Comme le criait Patrick Juvet.
  6. Comme le scandait Jeanne Mas.
  7. She = pronom elle en anglais.
  8. « Elle dessine vite ! » en français dans le texte.
  9. Mythique chanteur de variété française. Comédien à ses heures. Tapez « Elle a les yeux revolver » sur Youtube

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A propos de l'auteur

Marie-Eve Merckx

Elle se voyait hôtesse de l'air ou avocate. Elle a fini par étudier la traduction et la socio-politique, « deux choses qui ne servent à rien » comme lui a un jour affirmé une personne lors d'un entretien d'embauche. Pourtant, on ne peut pas dire que Marie-Ève ne sert à rien dans les murs de l'Agence Alter. Grande maîtresse de la comm', c'est elle aussi qui s'occupe des abonnements, d'une partie des subsides et des petites vidéos GIF décalées dont elle abreuve les boites mails de ses collègues. Fan de Frida Kahlo et de sa fameuse « maison bleue », cette originaire du Pays-vert se verrait bien faire de la radio jusqu'à la fin de ses jours si ses finances devaient un jour le lui permettre. Pourquoi ? « Parce que c'est absolument nécessaire par les temps qui courent. » marie-eve [dot] merckx [at] alter [dot] be

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