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De PNL à Piketty, il n’y a qu’un pas

À l’issue de la pièce Ouragan, qui raconte une nuit d’insomnie d’Abdeslam, livreur à vélo pour la société Deliveroo (Atelier 210, le 18 janvier dernier), un dialogue insolite s’est installé sur la scène, faisant se rencontrer les écrits du très populaire groupe de rap français PNL et ceux de l’économiste réputé Thomas Piketty. Un face-à-face improbable, orchestré par David Méndez Yépez (économiste de formation et auteur-compositeur) et Jérôme Ruychevelt (du festival Esperanzah!).

À l’issue de la pièce Ouragan (Atelier 210, le 18 janvier dernier), qui raconte une nuit d’insomnie d’Abdeslam, livreur à vélo pour la société Deliveroo, un dialogue insolite s’est installé sur la scène, faisant se rencontrer les écrits du très populaire groupe de rap français PNL et ceux de l’économiste réputé Thomas Piketty. Un face-à-face improbable, orchestré par David Méndez Yépez (économiste de formation et auteur-compositeur) et Jérôme Van Ruychevelt (du festival Esperanzah !).

[Couplet 1: Ademo]

« J’veux du L, j’veux du V, j’veux du G, pour dessaper ta racli

Igo, on est voués à l’enfer, l’ascenseur est en panne au paradis

C’est bloqué ? Ah bon ? Bah j’vais bicrave dans l’escalier

Président, dans l’hall j’ai vu l’ien-cli voter blanc

Ounga, ounga, ounga ouais, mon gars mon gars mon gars j’sers

Du taga taga à ve-Her, en jaune ou en vert nique sa mère

La famille a faim pas l’temps d’raconter ma life, trêve de balivernes

J’veux pas d’câlin, j’suis qu’un glaçon sous string ficelle

Oh, non mais oh, elle m’a pris pour qui pour Roméo ?

Non mais allô ? Non mais allô ?

J’laisse trace pour transe aux w.c., en LV totalement pété

J’rentre coke dans les poches, quand p’tit frère part à l’école »

 

(c) DR

Du L, du V, du G (du Lanvin, du Vuitton et du Gucci) ; ta racli (ta meuf) ; bicrave (vendre de la drogue)… Si tout comme moi vous avez besoin d’un petit coup de main pour déchiffrer la poésie contemporaine du groupe de rap PNL, faites un petit tour sur internet et vous trouverez aisément l’un ou l’autre lexique qui vous éviteront de passer pour un ringard. PNL, ce sont deux frères, Ademo et N.O.S., issus de la cité des Tarterêts à Corbeil-Essonnes, au sud-est de Paris. Deux frères qui développent à partir de 2015 un rap hypnotique et atmosphérique où se mêlent tristesse, amertume et nihilisme. « C’est un peu le feng shui du rap », résume Jérôme Van Ruychevelt avec une note d’humour. Feng shui peut-être, à condition bien sûr d’être ouvert des chakras pour apprécier la mélodie un peu particulière de l’Auto-Tune. Morceau après morceau, album après album, les deux frangins vocalisent leur rapport à l’argent, au deal et à la délinquance – leur père est un ancien braqueur, Tarik (Ademo) a été incarcéré pour usage de stupéfiants –, à la famille, mais aussi à la mésestime de soi et au manque d’idéaux. Le tout ponctué de références à la pop culture, aux mangas et aux dessins animés.

Mais quel rapport entre PNL et Piketty, me direz-vous ? « Le monde ou rien ». Tout tient dans le titre de cette chanson issue de l’album Chico, explique Jérôme Van Ruychevelt. « Chez PNL, il n’y a pas d’idéal, pas d’horizon, pas de rêve, pas de morale, pas de politisation du discours. Historiquement, le rap comporte une critique sociale forte. Au début, il y avait cette urgence de décrire ce qu’on vivait : la discrimination, la violence policière, la précarité, etc. C’est complètement absent chez les rappeurs des banlieues aujourd’hui. Le rap est la musique la plus vendue en France, mais socialement, il n’a pas changé grand-chose au quotidien dans les quartiers. Cette nouvelle génération de rappeurs a vu ses parents et ses grands frères échouer. » En butte à la panne de l’ascenseur social, ils ne croient en plus en grand-chose. « S’ils se bougent, c’est davantage pour devenir les princes de la ville. »

[Refrain: Ademo]

« J’suis dans ma bulle, bulle, bulle

Oh shit, le shit, le shit, bulle

Sang sur l’pull, pull, pull, olala olala

Dégage ton boule, boule, boule

Oh shit, ton mal mon bien

Ouais, ouais, ouais, ouais, ouais, ouais, ouais, ouais, ouais

Tout pour les miens

Ouais ouais ouais ouais ouais, ouais, ouais, ouais, ouais

Le monde ou rien

Ouais ouais ouais ouais ouais, ouais, ouais, ouais, ouais

Moi ça m’convient

Ouais ouais ouais ouais ouais, ouais, ouais, ouais, ouais »

« Le monde ou rien ». Faire dialoguer le rien avec le monde, l’amertume des cités avec les inégalités sociales qui plombent leur horizon. La conversation qui se tisse entre Jérôme Van Ruychevelt et David Méndez Yépez part du témoignage de PNL, celui d’un vécu intime et sombre, pour cheminer jusqu’à la question sociale de 2020, l’un étant relié à l’autre par ce nœud impossible à desserrer : l’échec de la méritocratie. « On nous a appris qu’il y a des gens plus méritants : ceux qui bossent comme des fous, ceux qui ont des responsabilités. On nous a appris, aussi, qu’il ne fallait pas trop taxer ceux qui possèdent le plus parce qu’on pense que, par ruissellement, cela va bénéficier à tous, par exemple via la création d’emplois », explique David Méndez Yépez. Or ce que met en lumière Piketty, économiste français qui s’est attelé à décrypter les inégalités économiques dans une perspective historique et statistique (Le capital au XXe siècle, 2013) mais aussi à démontrer comment les élites ont construit un discours justifiant ces inégalités (Capital et Idéologie, 2019), c’est bien l’échec, total, de cette méritocratie. En effet, il nous montre qu’à travers le temps, les revenus liés au capital (basés sur le patrimoine, l’héritage) croissent beaucoup plus vite que ceux liés aux salaires puisqu’en France, le patrimoine hérité constituait 45 % du patrimoine en 1970, alors qu’il est aujourd’hui de 70 %.

[Couplet 2: N.O.S]

« Igo je tourne en rond

Les putains tournent en rond pour attraper ma queue

Que du bon-char fuck tout ce qui vaut pas un rond

Comme l’honneur du bacqueux

Et j’suis la pomme pourrie qui s’écarte du panier

J’nique ma solitude tant que les poches sont bien accompagnées

Que la mif, les mêmes armes, les mêmes salaires

On sauvera pas toute la terre

J’prends la couronne, la pose sur la tête du p’tit frère

Les larmes de la misère ont l’goût de ma haine

À bout de souffle, ma haine me redonne de l’oxygène

Faut pas t’en faire chico relève la tête la misère m’emmène en balade

Remballe ton échelle au fond du trou j’empile mes péchés j’escalade

Et rien n’change comme le bruit du gyro’, j’suis plus Savastano que Ciro

Et j’préfère m’éteindre plutôt que d’briller dans l’ombre de ces bâtards, le monde chico »

Et ce que dit PNL, finalement, analysent les deux conférenciers – qui visiblement s’amusent beaucoup de leur prestation un peu farfelue –, c’est que l’histoire nous rappelle constamment le manque de perspective pour les milieux populaires et le peu de prise qu’ont ces derniers sur le cadre de nos démocraties libérales capitalistes. La responsabilisation des individus, et la culpabilité qui en découle, est d’ailleurs au cœur des morceaux de PNL : « On n’a aucune chance de changer le système. On veut juste y trouver sa place. Celle du prince ou de la princesse. On culpabilise de pas trouver sa place et, pire encore, on culpabilise quand finalement on l’a trouvée », décryptent Jérôme Van Ruychevelt et David Méndez Yépez. Et de conclure : « Heureusement tout n’est pas noir. Mais pour faire tomber ce château de cartes, changer de récit et de narration est super important. Un changement de narration auquel contribue le spectacle Ouragan. »

Dans Ouragan – création d’Ilyas Mettioui où s’entremêlent théâtre et danse –, Abdeslam, travailleur indépendant un peu torturé, un peu blasé, est en quête d’identité, d’une place impossible à trouver dans cette société ubérisée. Ses pensées, espoirs et inquiétudes flottent dans les volutes de fumée des cigarettes qu’il consume tout au long d’une nuit sans sommeil, et résonnent avec la violence d’une crise sociale faisant rage dans la jungle urbaine (à voir les 23 et 24 avril au KVS à Bruxelles).

 

 

Marinette Mormont

Marinette Mormont

Coordinatrice Focales, journaliste (social, santé, logement)

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