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Emploi
Le ministre-président wallon Willy Borsus veut réformer le Plan wallon de lutte contre la pauvreté pour mettre l’accent sur l’emploi. Photo Belga (Bruno Fahy)

Réforme du Plan wallon de lutte contre la pauvreté à la sauce MR

Alter Échos n° 461 13 mars 2018 Francois Corbiau

Le gouvernement wallon s’est mis d’accord sur la réforme du Plan wallon de lutte contre la pauvreté. Ce plan étant lancé sous l’ancienne majorité, le MR voulait y imprimer sa griffe en mettant l’accent sur l’emploi et la formation. Pour les acteurs de terrain, miser sur l’emploi est essentiel mais ne réglera pas tout.

Après la chute du gouvernement et la mise en place d’une nouvelle coalition à la tête de la Région wallonne, on savait que la réforme du Plan wallon de lutte contre la pauvreté était dans les cartons. Dès son entrée en fonction, le ministre-président wallon, Willy Borsus (MR), n’a pas hésité à déclarer qu’il ferait de la lutte contre la pauvreté une priorité. Une matière que Willy Borsus connaît bien puisque, avant de prendre la tête de la Région wallonne, il a été ministre de l’Intégration sociale au gouvernement fédéral. Ironie du sort, aujourd’hui à la manœuvre en Wallonie, il doit désormais gérer au sud du pays les conséquences des mesures adoptées par le fédéral. À commencer par l’exclusion de nombreuses personnes du chômage contraintes aujourd’hui de frapper à la porte des CPAS.

Willy Borsus dit vouloir être «offensif, volontariste et déterminé à lutter».

C’est peu dire qu’en matière de lutte contre la pauvreté, le bilan est inquiétant en Wallonie. «Une personne sur quatre environ vit dans un ménage en situation de risque de pauvreté, rappelle Luc Vandormael, le président de la Fédération des CPAS wallons. Une situation d’autant plus interpellante que ce chiffre grimpe à 49% pour les familles monoparentales.» À nos confrères de Sudpresse, le ministre-président wallon évoque un niveau de pauvreté très préoccupant en Wallonie. «Près de 8% des Wallons sont en état de déprivation matérielle sévère, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent par exemple pas manger normalement au moins une fois tous les deux jours ou payer leur loyer à temps ou encore se chauffer correctement1 Face à ce constat, Willy Borsus dit vouloir être «offensif, volontariste et déterminé à lutter2».

Priorité à l’emploi

Pour tenter de remédier à cette situation, le libéral ne part pas de zéro. En 2015 déjà, les partenaires du précédent gouvernement avaient mis en place un premier plan de lutte contre la pauvreté basé sur 11 axes thématiques comme l’emploi, le logement, l’alimentation, l’énergie, la santé… Mais, pour la nouvelle majorité, il fallait revoir ce plan sans attendre. «En Wallonie, 46% des chômeurs vivent sous le seuil de pauvreté, rappelle le ministre-président wallon, pour qui le lien est évident avec l’absence de travail. Pouvoir intégrer professionnellement une personne est un des éléments majeurs de la lutte contre la précarité matérielle3

La volonté est donc très clairement de mettre l’accent sur l’emploi et l’insertion socioprofessionnelle. «Nous allons faire évoluer le plan de 2015 dans une série de domaines et y apporter deux volets complémentaires: un accès automatisé à certains droits sociaux, et quatre grandes mesures pour favoriser le retour à l’emploi des personnes en situation de précarité», annonce Willy Borsus.

«La réforme de ce plan est une reprise de ces acquis par la nouvelle majorité, tout en y proposant ses propres accents», Pascal Degaillier, conseiller de la ministre de l’Action sociale, de la Santé et l’Égalité des chances

Du côté de la ministre de l’Action sociale, de la Santé et l’Égalité des chances, Alda Greoli (cdH), on poursuit les réformes entamées. «Les mesures ont été toilettées, mais il n’y a pas de modifications majeures, résume Pascal Degaillier, conseiller «Action sociale de la ministre». On va plutôt approfondir certaines mesures comme les allocations familiales ou l’accès automatique aux droits sociaux, qui sera renforcé dans le nouveau plan.»

Le conseiller d’Alda Greoli rappelle qu’il existe d’autres mesures préexistantes à ce plan qui se retrouvent dans d’autres cadres réglementaires. «Ce plan n’englobe pas toutes les politiques sociales, insiste Pascal Degaillier. La réforme de ce plan est une reprise de ces acquis par la nouvelle majorité, tout en y proposant ses propres accents, ce qui est bien légitime», ajoute le conseiller.

L’emploi: l’arbre qui cache la forêt?

On l’aura compris, si cette réforme est soutenue par l’ensemble du gouvernement, elle est avant tout portée par le MR. «On voit très clairement la griffe des libéraux», analyse Luc Vandormael, de la Fédération des CPAS wallons. «L’emploi est sans doute la meilleure manière de sortir de la pauvreté, mais, prévient-il, à condition que ce soient des emplois de qualité, et pas des pièges à l’emploi! N’oublions pas qu’environ 5% des travailleurs sont pauvres en Belgique.» Il rappelle également que les CPAS de Wallonie remettent déjà à l’emploi 10.000 personnes chaque année. «Mais force est de constater que le plein emploi est derrière nous. Il y aura inévitablement des personnes qui resteront sur le carreau.»

Pour le président de la Fédération des CPAS wallons, l’emploi est essentiel, mais il ne réglera pas tout. «Il ne faudrait pas que ce volet occulte tout le reste. Réduire un plan de lutte contre la pauvreté à un plan pour l’emploi serait une erreur», avertit Luc Vandormael. Pour lui, il convient aussi de parler de logement, de santé et de participation sociale et culturelle. Des domaines sur lesquels les CPAS de Wallonie se sont penchés et ont rédigé 44 propositions concrètes4.

«C’est clair qu’on a été entendu», Luc Vandormael, président de la Fédération des CPAS wallons

Luc Vandormael reconnaît qu’il y a des choses positives dans les mesures qui sont sur la table. Comme l’accès automatique aux droits sociaux. «C’était une de nos demandes. Selon une estimation pour l’année 2011, 90.000 personnes n’ont pas fait valoir leurs droits sociaux. Par méconnaissance de ces droits ou parce qu’elles sont rebutées par les démarches administratives à effectuer.» D’autres mesures retiennent son attention. «C’est clair qu’on a été entendu, que ce soit pour l’attention accrue pour les articles 60-61 ou la volonté de favoriser l’accès des publics du CPAS aux formations du Forem par exemple.» Luc Vandormael pointe aussi la volonté affichée d’éviter les allers-retours entre le chômage et les CPAS. Mais, à ce stade, il attend de voir. «Pour le moment, ce ne sont que des déclarations. Il faut voir quelles sont les mesures concrètes. On n’en sait encore rien.»

Pompier pyromane

En voyant toutes ces mesures, le président de la Fédération des CPAS wallons ne peut pas s’empêcher de relever que «le gouvernement wallon essuie les plâtres des décisions du fédéral». La Région wallonne doit mettre en place aujourd’hui des dispositifs pour les pallier. «Les exclusions du chômage et les fins de droits aux allocations ont amené de nombreux publics vers les CPAS. Et maintenant on met en place des mesures pour aider ces mêmes personnes à retrouver un emploi afin qu’elles puissent recouvrer leurs droits au chômage. On leur fait faire le grand tour pour finalement effectuer un aller-retour», regrette Luc Vandormael.

Du côté du Rassemblement wallon de lutte contre la pauvreté (RWLP), on attend aussi de voir concrètement ce qui va ressortir de cette réforme. «Ce plan, ils sont encore en train de l’écrire. À part l’emploi et la formation où là le MR ajoute clairement sa sauce, le reste est encore très flou», précise-t-elle. Sans pouvoir se prononcer sur l’ensemble des mesures, le RWLP rappelle d’emblée l’importance d’un dispositif de ce type. «Ce plan a permis un enracinement de la lutte contre la pauvreté dans l’appareil régional wallon, à commencer par les cabinets et les administrations», insiste sa secrétaire générale. Il y a quelques semaines, le RWLP a transmis aux responsables politiques une note d’évaluation du plan initial accompagnée de propositions de nouvelles mesures.

«On n’a aucune garantie que des budgets supplémentaires vont être débloqués. C’est même plutôt le contraire», Christine Mahy, Rassemblement wallon de lutte contre la pauvreté

«On ne peut pas dire qu’ils n’ont rien repris, estime Christine Mahy. Mais à ce stade je ne vois pas de grandes révolutions.» Des mesures essentielles pour ce réseau comme le renforcement du plan Mebar5 ou la mise en place en Région wallonne de postes de «facilitateurs en prévention des inégalités»6 font-elles partie de la réforme? «Ces points ont été mis sur la table lors de nos échanges avec les cabinets, mais on ne sait pas si c’est toujours d’actualité ni qui va s’en saisir et comment?», s’inquiète Christine Mahy.

Autre question: où en est-on dans le processus entamé entre le gouvernement et les acteurs de terrain? Vont-ils encore avoir l’occasion de réagir et de proposer des aménagements au texte qui est sur la table ou les discussions sont-elles terminées? Là non plus, ce n’est pas clair. Sans compter l’autre gros point d’interrogation, à savoir les moyens consacrés à la réalisation de ce plan. Il semble qu’une évaluation mesure par mesure soit envisagée afin d’évaluer ce qui est déjà financé à l’heure actuelle. «Là encore, on n’a aucune garantie que des budgets supplémentaires vont être débloqués. C’est même plutôt le contraire», regrette Christine Mahy.

Une réforme en cinq axes
Avec la réforme du Plan wallon de lutte contre la pauvreté, Willy Borsus (MR) mise désormais sur cinq axes. À commencer par l’accès automatique aux droits sociaux. «Je pense par exemple aux suppléments sociaux des allocations familiales, aux droits dérivés de personnes en médiation ou en règlement collectif de dettes», détaille le ministre-président wallon. Autre axe de ce nouveau plan: la validation des compétences. L’idée de Willy Borsus est de permettre aux personnes qui ont acquis des compétences dans un secteur mais qui n’ont pas le diplôme requis d’exercer un travail dans ce secteur en leur proposant de valider ces compétences. Le troisième axe de cette réforme concerne le plan individuel d’intégration sociale (PIIS), sorte de contrat de recherche d’emploi passé entre le CPAS et la personne en échange de son allocation. Le gouvernement wallon entend y intégrer systématiquement les dimensions «qualification», «alphabétisation» et «enseignement de promotion sociale»… «Le but est que le PIIS intègre une aide concrète en mettant les personnes en situation de retrouver du travail dont elles sont parfois fort éloignées», explique le ministre-président. Un autre axe concerne les articles 60 et 617. «Trop souvent, l’aide s’arrête une fois le droit au chômage retrouvé, regrette Willy Borsus. On veut offrir une formation, un travail de qualification professionnelle pour qu’au bout, on ait la perspective de trouver un vrai travail.» Enfin, dernier axe et non des moindres: la mise en place d’une meilleure collaboration entre les CPAS et le Forem dont les formations seront désormais plus accessibles aux bénéficiaires d’un minimex. «Jusqu’à présent, ce n’était pas la priorité du Forem, qui se concentrait sur les chômeurs. Désormais ces personnes seront intégrées dans l’ensemble des démarches déployées par le Forem», insiste le ministre-président.

 

1. Interview à Sudpresse, le 1er mars 2018.

2. Idem.

3. Idem.

4.  Plan wallon de lutte contre la pauvreté : les 44 propositions de la Fédération des CPAS.

5. Aide à l’investissement « Énergie » pour les ménages à revenus modestes.

6. L’équivalent des « experts du vécu » au fédéral.

7. Ce dispositif permet à celles et ceux qui n’ont pas droit au chômage de bénéficier d’une aide qui leur permet de retravailler le nombre de jours minimum requis pour retrouver un droit aux allocations.

En savoir plus

Alter Échos n° 453, «Pauvreté: les lignes de fracture belges», Martine Vandemeulebroucke, 24 octobre 2017

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