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Culture

Quand la culture passe à la caisse (vide)

« Ce ne sont pas les intelligences qui manquent, ce ne sont pas les talents, ce ne sont pas les grandes aptitudes ; ce qui manque, c’est l’impulsion sympathique, c’est l’encouragement enthousiaste d’un grand gouvernement ». Victor Hugo en 1848. Le débat a-t-il changé ?

30-11-2012 Alter Échos n° 350
«Le marchand de sable», fresqued e l’artiste Levalet à Paris

« Ce ne sont pas les intelligences qui manquent, ce ne sont pas les talents, ce ne sont pas les grandes aptitudes ; ce qui manque, c’est l’impulsion sympathique, c’est l’encouragement enthousiaste d’un grand gouvernement ». Victor Hugo en 1848. Le débat a-t-il changé ?

Le monde culturel est dans tous ses états. Après la mobilisation sur le statut d’artiste l’an dernier, ce sont aujourd’hui les propositions de sévères coupes (45 %) dans l’aide à la création qui mobilisent les artistes. Le gouvernement fédéral a pour sa part relevé de 15 à 25 % le précompte sur les droits d’auteurs (mesure qu’on commente à peine dans la presse francophone alors la néerlandophone est plus prolixe). La politique d’austérité touche tout le monde.

Faute avouée

La ministre Fadila Laanan avoue s’être trompée dans son choix radical d’effectuer des coupes dans l’aide à la création (déjà non indexées depuis dix ans) et d’avoir trop écouté les institutions aux importants contrats-programmes. Son chef de cabinet, Gilles Doutrelepont, défend néanmoins la politique menée depuis de nombreuses années. « Nous avons voulu assurer la pérennité des institutions et des compagnies. Par le biais des institutions, on aide la création. Depuis 2006, nous avons pérennisé dix compagnies et un important projet de production/diffusion. Ces compagnies continuent à émarger au CAPT [NDLR parce qu’elles ont moins de 125 000 euros de subvention] mais ces moyens-là sont stabilisés (voir tableau). De plus, nous avons introduit la notion de part culturelle ou artistique dans les contrats-programmes des institutions. Cette application concrète a dynamisé les relations entre les institutions et les artistes », soutient-il.

Autre son de cloche chez Arnaud Timmermans, chargé de production de différentes compagnies, membre du groupe Conseildead qui a organisé la mobilisation en cours. « Ces commentaires sont hypocrites. Il n’y a plus de nouvelles reconnaissances depuis 2009. Le rythme de passage devrait être naturel. En fait, il est totalement embouteillé. Quant à la distinction entre TOM (Théâtre en ordre de marche) et part culturelle, elle introduit deux notions bizarres qui me dérangent : celle qu’il pourrait y avoir des théâtres en ordre de marche sans artistes et l’autre que les équipes pourraient ne pas être sur un même pied d’importance. Bien sûr que la comptable du Théâtre de la Place est socialement aussi importante que l’artiste sur la scène », commente-t-il.

… à moitié pardonnée ?

Sorti de nulle part, le groupe Conseildead (plus de 7 000 membres sur Facebook)[x]1[/x] a recueilli plus de 11.000 signatures pour que la ministre revoie son point de vue. Ce groupe a explosé les canaux d’intervention habituels : syndicats, sociétés d’auteurs, associations diverses. Un véritable ovni dans le secteur. « Par exemple, on a remarqué une forte opposition des intervenants quand Smart s’est invité dans le débat. Un certain nombre d’entre nous pensent que Smart a fragilisé la position des artistes sur leur statut par des pratiques non appropriées. C’est un certain besoin de rassemblement du prolétariat culturel que nous sommes », souligne Arnaud Timmermans. La ministre a tenu depuis huit ans un discours proche des artistes, mais on avait déjà évoqué dans Alter Echos le fait que ses ambitions en la matière devaient faire face aux grandes institutions. Entre la volonté de soutien aux artistes émergents et le poids des grandes institutions, ce n’est pas la première fois que le grand écart est difficile. Nouveau rapport des instances en attente, rediscussion en gouvernement, on devrait savoir rapidement comment Fadila Laanan va redresser le tir ! Et comment les artistes vont réagir aux nouvelles décisions.
« Rendez-nous Fadila ! », ont proclamé certains artistes. C’étaient les plus gentils…

La Médiathèque face au défi numérique

S’il est bien une institution culturelle en crise, c’est la Médiathèque. Centrée sur le prêt de supports physiques musicaux et cinématographique, elle a vu le chiffre d’affaires du prêt péricliter de 10 à 15 % par an depuis dix ans. Le public ne se renouvelle simplement plus. Un besoin de réinventer le projet était criant pour éviter sa disparition pure et simple. « On finalise un nouveau contrat-programme. Nous aurons de nouvelles missions : produire de la médiation culturelle pour les autres opérateurs, créer des outils de médiation pour l’ensemble des opérateurs culturels », souligne Pierre Hemptinne, Directeur des collections. “La Médiathèque évolue. Le prêt ne peut rester au centre de son modèle. Sa médiation va s’élargir à tous les champs culturels”, confirme Gilles Doutrelepont. La subvention de plus de six millions d’euros devrait être maintenue notamment en vue de soutenir l’emploi. ” Notre évolution nous a amené à passer de 200 à 130 personnes en quelques années. Sans licenciement sec, heureusement. Evidemment, le changement de modèle doit nous amener à une formation accrue du personnel en interne. “, rappelle Pierre Hemptinne.

Alors comment affronter le futur ? En 2007, la Médiathèque a trouvé des soutiens via les communes et centres culturels (à Uccle, Mons et Verviers via des conventions). « L’enjeu d’alors était d’éviter de fermer certains comptoirs, mais cette piste ne deviendra pas le modèle ». D’un point de vue économique, le constat que le prêt physique n’est plus le centre de l’activité mais il représente quand même 25 % du budget actuel. « Le soutien de la FWB est significatif mais il ne nous permet pas d’investir dans de nouveaux produits. Notre idée est de développer des applications numériques. Notre premier projet est disponible sur le site http://www.beatbang.be. Il concerne l’histoire des musiques électroniques. Deux versions existent en français et en anglais. Il s’agit d’un produit totalement original, ce qui nous ouvre la porte d’un développement mondial. On en a fait le lancement à Paris à la Galerie Numérique. Certaines applications seront payantes, d’autres gratuites mais le succès pourrait nous amener des annonceurs. Des pistes de travail ont été établies avec Ars Musica, le Festival de Wallonie, le Mac’s et le Manège sur des contenus rédactionnels. Mais il faut inventer des formes », précise le directeur soulignant le retour de balancier : “Le numérique nous a mis en danger mais c’est lui qui nous amène des pistes de solutions”. Cette nouvelle politique se fera aussi dans de nouveaux lieux. Dès avril 2013 à Liège et octobre 2013 à Bruxelles. “Ce sont des lieux à inventer. Je pense au Lieu Unique à Nantes qui réunit offre de spectacles et lieu de rassemblement de l’ensemble des opérateurs culturels”, se prend à rêver Pierre Hemptinne qu’on sent ravi de devoir conduire un renouveau aussi crucial.

Un point de vue en décalage ?

Frédéric Hertogs est Managing partner de Kurt Salmon Belgique, une société internationale de conseil en stratégie, qui vient de publier une étude sur le lien entre culture et croissance économique[x]2[/x]. « La culture est un générateur de développement économique. Les talents existants en Belgique doivent gagner en visibilité et en réputation internationale. La francophonie existe et est un champ de développement international important », soutient-il rejetant une opposition entre secteur marchand et non-marchand. Il affirme voir des idées nouvelles apparaître. « Je vous donne deux exemples. Un : Casalto est une petite entreprise qui permet de concevoir soi-même ses meubles et ses objets design ouvrant ainsi le champ de la créativité à chacun. Deux : Sandawe est un site qui permet un système d’édition participatif dans le domaine de la bande dessinée, comme Akamusic en musique », nous décrit-il plaidant également pour l’extension de dispositifs comme Wallimage ou le Tax Shelter à l’ensemble des arts de la scène.
Reconnaissant que certaines formes artistiques vivent dans un monde où la rentabilité n’existe pas, il plaide le maintien d’aides à la production pour ceux-là. Mais pour lui, le problème est ailleurs. « Il manque une stratégie de la culture à moyen terme. Les Etats généraux ont amené des idées, mais leur implémentation a fait défaut », juge-t-il trouvant malgré tout que la ministre Fadila Laanan n’a pas un mauvais bilan et est très concernée par la situation des artistes. Intéressant point de vue qui révèle que la culture est quand-même sur un marché et que la vie des artistes doit s’organiser sur le champ économique comme une entreprise d’économie sociale : des aides à la production, mais aussi des recettes propres importantes. A côté du pur champ économique ou des pures politiques publiques, il y a des centaines d’opérateurs, compagnies, festivals, artistes, parfois des fleurons du secteur qui vivent dans cette énorme zone de gris.

Focus Culture : la vérité des chiffres

Au printemps dernier, le Ministère de la Fédération Wallonie-Bruxelles a publié un Focus Culture 2011[x]3[/x], une première édition de tous les chiffres de la culture. André-Marie Poncelet, administrateur général de la Culture depuis deux ans environ, maintenant, en a été le grand architecte. « Cet ouvrage regroupe des données capitales. Avant, on avait quatre ans de retard. Les chiffres étaient donc inutilisables. Le budget : ce sont 8 000 arrêtés pour 3 000 opérateurs ! Nous avons mis au point une simplification : l’encodage direct dans un même tableau excel (un peu gigantesque). Tout le budget s’y retrouve ainsi que le processus de décision (de la demande à la liquidation). Ainsi dès février, on dispose de 99,99 % des données », nous explique-t-il. Objectifs ? D’abord la transparence. Ensuite, l’analyse. Sans analyse rapide, pas de repères. Enfin, donner un meilleur éclairage aux politiques. Que pense-t-il du soutien aux artistes ? « C’est important mais il y a de nombreuses questions. Que reste-t-il pour la diffusion ? Y a-t-il des aides alternatives aux subsides ? Faut-il essayer de nouvelles choses ou renforcer ce qui existe ? », s’interroge-t-il, reconnaissant aussi la difficulté des exercices budgétaires actuels. « S’il n’y a pas de nouvelles rentrées d’ici cinq ou six ans, il y aura un problème de renouvellement. A l’encontre des idées reçues, on a vécu de belles années. Cela reste évidemment en dessous des projets des gens. Mais crier à la misère n’est pas très juste[x]4[/x] », estime-t-il rappelant que le budget du… FC Barcelone est plus important que celui du ministère.

En savoir plus

Alter Echos n° 252 du 23.05.2008 : https://www.alterechos.be/index.php?p=sum&c=a&n=252&l=1&d=i&art_id=17848 Bilan des États généraux de la culture : clap deuxième !

 

Jacques Remacle

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