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Alphabétisation
©Vanya Michel

Prête-moi ta plume, pour écrire ensemble

Alter Échos n° 445 7 juin 2017 Céline Teret

Les écrivains publics font bien plus qu’aider à la rédaction et à la compréhension de courriers administratifs. Leurs permanences participent à l’émancipation personnelle, leurs actions collectives dénoncent des enjeux de société. Mais ces bénévoles travaillant dans l’ombre sont aussi de plus en plus amenés à accompagner les demandeurs d’emploi, faute d’effectifs du côté des services publics.

Cosmos tend sa main pour y accueillir une clé USB. La troisième depuis le début de sa permanence, il y a moins d’une heure. En quelques clics, il ouvre le document pointé du doigt par l’homme qui vient de s’installer face à lui. « J’ai déjà écrit quelque chose, explique le monsieur. C’est de la matière brute, il faudrait remanier. » Une lettre destinée à un fournisseur d’électricité. Cosmos pose quelques questions pour mieux cerner le contexte, puis il tape sur son clavier, relit à haute voix, échange encore quelques mots, repose des questions, remanie le texte, sauvegarde le tout et rend la clé à son propriétaire. Sur le pas de la porte, l’homme lui lance un dernier mot : « Les gens sont pris par le rouleau compresseur du système, ils vivent des injustices. Il faut leur laisser la possibilité de se défendre, grâce à des permanences comme la vôtre. » S’ensuit une demande de mise à jour d’un CV, pour un jeune Marocain accompagné d’un ami qui traduit, sommairement : « Rajouter ouvrier polyvalent usine Marchienne. » Après quelques précisions, Cosmos plonge son regard dans l’écran. Échange de poignées de main, les deux hommes remercient et sortent.

« La formation les invite aussi à découvrir l’écrivain public qu’ils ont envie d’être, car il y a autant d’écrivains publics que de personnes. » Stéphanie Gillet, PAC

Cosmos est écrivain public. Les jeudis après-midi, il assure une permanence à l’Espace citoyen de Marchienne-au-Pont, des locaux appartenant au CPAS de Charleroi. Cosmos est réfugié. Au Togo, il était journaliste et écrivain. Le poids de ses écrits l’a contraint à fuir son pays. Sa route, tumultueuse, l’a finalement mené ici. Et aujourd’hui, il met son savoir-faire au service de celles et ceux qui rencontrent des difficultés avec l’écriture. Il accompagne bénévolement toute personne dans la compréhension et la rédaction de courriers administratifs ou privés. « C’est passionnant, ce contact avec les gens, partage Cosmos. Et j’ai le sentiment d’avoir une réelle utilité sociale. » Au détour d’anecdotes, l’écrivain public explique la charge émotionnelle portée par certains demandeurs, la révolte parfois aussi, et la nécessité, dans ces cas-là, de rassurer. Il raconte également celles et ceux qui s’adressent à lui dans un français, parlé et écrit, impeccable. « Ils attribuent à l’écrivain public une force légale et juridique, une sorte de pouvoir magique, qui donnera plus de poids à leurs écrits. » Pourtant, l’écrivain public n’est ni un assistant social, ni un juriste, ni un contrôleur des services publics. L’écrivain public est un citoyen prêtant sa plume à d’autres, pour poser ensemble des mots sur le papier.

De l’individu au collectif

Ils sont plus de 350 écrivains publics en activité en Fédération Wallonie-Bruxelles. Et bien plus à avoir suivi une formation auprès de Présence et Action culturelles (PAC), le mouvement d’éducation permanente qui a lancé et coordonne le réseau Espace Écrivain public(1). Contrairement à nos voisins français, passer par une formation et avoir un accès à la profession ne sont pas requis pour exercer. Être écrivain public demande cependant bien plus que des compétences rédactionnelles. En témoigne le programme de formation de PAC : déontologie, écoute active, exercices de mise en situation, problématiques sociétales (illettrisme, décrochage social, droits des étrangers…), réflexion sur les politiques d’activation, outils d’animation (atelier d’écriture, récit de vie…). Fil rouge de ces 140 heures de formation : l’éducation permanente. Et comment passer d’un accompagnement individuel à une action collective. « En arrivant, les participants ont une idée assez claire sur ce qu’est le métier d’écrivain public, mais ce qui surprend, c’est l’approche d’éducation populaire que nous proposons, souligne Stéphanie Gillet, coordinatrice du réseau Espace Écrivain public de PAC. La formation les invite aussi à découvrir l’écrivain public qu’ils ont envie d’être, car il y a autant d’écrivains publics que de personnes. Et d’identifier leurs limites et les contextes dans lesquels ils sont en capacité de travailler. »

« Quand on y pense, ce système de solidarité est génial, mais ça n’est pas toujours du goût de l’Onem qui considère que le bénévolat est un frein à la recherche d’emploi. », Mohamed Moussaoui, écrivain public

Après la formation, le réseau accompagne les nouveaux écrivains publics dans la mise en place de leur permanence. Des permanences qui, la plupart du temps, ont lieu au sein de structures existantes, publiques ou privées : centres de formation pour adultes, opérateurs en alphabétisation, écoles de devoirs, CPAS, maisons de l’emploi, maisons de repos, prisons, bibliothèques… Chaque écrivain public signe une charte, rappelant les valeurs essentielles, les règles de confidentialité ou encore le respect de la gratuité du service. Le plus souvent, c’est bénévolement que les écrivains publics prêtent leur plume.

Pour mettre en contact les différents écrivains publics, les épauler et les outiller, neuf coordinations régionales composent le réseau Espace Écrivain public. Mohamed Moussaoui est écrivain public et coordinateur du réseau : « La force du réseau est essentielle dans le travail des écrivains publics. Chaque coordination régionale se réunit une fois par mois. C’est l’occasion de faire le point sur les permanences, d’identifier des besoins des écrivains publics, de faire le suivi des projets en cours, de mettre en place de nouvelles actions collectives. Les enjeux qui seront traités pour les projets collectifs sont définis dans chaque région, mais il y a beaucoup de similitudes entre les régions. Certains enjeux de société se retrouvent sur tout le territoire : les migrants, l’emploi, le logement… »

Écrire avec les sans-voix

Outre l’accompagnement individuel, les écrivains publics développent des actions collectives, visant à dénoncer des réalités sociales et à œuvrer pour un changement sociétal. La régionale Mons-Borinage s’est récemment tournée vers les sans-abri. Marie Demoustiez, animatrice et coordinatrice régionale, et Bernadette Joris, écrivaine publique, poussent la porte de L’Escale, un centre d’accueil de jour, dans l’idée de récolter la parole des sans-abri. Pendant un an, les deux femmes se rendent tous les quinze jours à L’Escale. Un groupe de parole se met en place. Le nombre de participants gonfle, passant de 4 à 12. Au cours des ateliers d’écriture, les mots émergent, les vécus, souvent douloureux, se partagent. Marie Demoustiez raconte : « Ils savent tous écrire. Il y a une beauté des mots et une sincérité incroyable dans leurs textes. » Ces rencontres viennent casser la monotonie des journées passées en rue, là où le temps ne file pas. « Ce projet me donne de l’énergie, j’ai de nouveau envie de bouger », confie une participante à l’animatrice. Deux autres ont retrouvé un logement. « Les projets d’action collective visent à redonner le pouvoir d’agir et invitent à poser un regard critique sur notre société. » De cette expérience est né un ouvrage : Murmures de la rue. « On a tout construit avec eux, des textes aux photos », souligne Marie Demoustiez. Un ouvrage qui souhaite aussi déconstruire les préjugés, pour mieux porter la voix des sans-voix.

En première ligne

« L’écrivain public est un accompagnateur de première ligne, poursuit Mohamed Moussaoui. Il va travailler non pas ‘pour’ mais ‘avec’ le demandeur, en cherchant avec lui des solutions, en l’orientant parfois vers d’autres institutions. L’écrivain public ne doit pas avoir peur de dire qu’il ne sait pas. On est tous porteurs de connaissances et d’ignorances. » En toile de fond de cet accompagnement personnalisé, outiller la personne pour plus d’autonomie. Une visée émancipatrice pour les écrivains publics eux-mêmes aussi, qui via cette pratique se sentent utiles, aux autres, à la société. « Beaucoup d’écrivains publics sont eux-mêmes des demandeurs d’emploi, souligne Stéphanie Gillet. Il leur arrive souvent d’accompagner d’autres demandeurs d’emploi pour la rédaction de leur CV ou lettre de motivation. » Mohamed Moussaoui ajoute : « Quand on y pense, ce système de solidarité est génial, mais ça n’est pas toujours du goût de l’Onem qui considère que le bénévolat est un frein à la recherche d’emploi. »

Là où le bât blesse aussi, c’est précisément dans l’accompagnement des personnes à la recherche d’un emploi. Les écrivains publics de Liège s’en sont récemment indignés : « En 2015, d’après les statistiques recueillies auprès de 40 permanences, les CV et lettres de motivation ont constitué 60 % des travaux d’écriture réalisés. (…) Sans que les écrivains publics remettent en question la nécessité d’apporter un accompagnement lié à la recherche d’un emploi, ce sont plutôt les conséquences sur leur travail qui les interpellent. Plusieurs se plaignent de devoir choisir entre limiter le nombre de personnes reçues et les accueillir toutes au risque de faire du CV ‘à la chaîne’ »(2). Une course qui uniformise les demandes et gomme le temps pourtant nécessaire à un accompagnement visant l’émancipation personnelle.

Peut-on aller jusqu’à dire que les services d’aide à l’emploi ne remplissent plus leur mission, les faisant glisser vers les permanences des écrivains publics ? « Ce n’est en tout cas pas à des bénévoles de remplir les missions d’une administration », fait remarquer Stéphanie Gillet. « Les institutions doivent prendre leurs responsabilités, en engageant plus de personnel, poursuit quant à lui Mohamed Moussaoui. Nous travaillons en collaboration avec les services d’aide à l’emploi. Le problème, c’est que ces services sont débordés et ne peuvent pas accorder beaucoup de temps à la réalisation de CV. Du coup, qui en porte les préjudices ? Ce sont les bénéficiaires. Alors, évidemment, en tant qu’écrivains publics, on préfère aider ces personnes plutôt que de les laisser sur le carreau. »

Autre question en suspens : le statut de l’écrivain public, aux contours encore flous. Bénévolement, ils se forment. Bénévolement, ils assurent des permanences et développent des projets. « Bénévolement » ne signifiant pas dépourvu de professionnalisme. Loin de là. Un vrai métier, en somme, à la croisée de nombreux autres : assistant social, écrivain, employé administratif, animateur… Et pourtant, en Belgique, le métier d’écrivain public n’est que trop peu reconnu. Un travail dans l’ombre qui gagne à être davantage connu et valorisé.

En savoir plus

1. Plus d’infos sur pac-g.be et www.espace-ecrivain-public.be. Notons qu’il existe également des écrivains publics actifs en dehors de ce réseau et/ou qui n’ont pas suivi la formation proposée par PAC. Parmi eux, des indépendants demandant une rémunération pour leur prestation. Ils ne font pas l’objet du présent article.

2. Issu de l’article « Entre le marteau et la plume » sur agirparlaculture.be

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