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Plan de relance bruxellois : un traitement différencié dans le social-santé ?

Des mesures prévues pour le «social-santé» dans le cadre du plan de relance et de redéploiement bruxellois seraient tombées à l’eau. Du côté de certaines fédérations du secteur de l’ambulatoire, les dents grincent.

© Flickrcc Kevin Dooley

Le 7 juillet 2020, Bruxelles présentait son « plan de relance et de redéploiement », destiné à faire face aux conséquences de la pandémie de Covid-19. Dans les documents distribués à l’époque, le gouvernement bruxellois en avait tout d’abord profité pour détailler les mesures urgentes de soutien aux personnes et aux entreprises prises en avril et mai 2020. Avant de lister une série de mesures comprises dans le plan. Parmi elles, certaines mesures concernaient le secteur « social-santé », fortement mis à contribution par la pandémie. « On en trouvait qui étaient déjà chiffrées, bétonnées, on parlait de ‘volet 1’, explique Alain Willaert, coordinateur général du Conseil bruxellois de coordination sociopolitique (CBCS), qui coordonne les travaux de l’Interfédération des secteurs social-santé ambulatoire (IFA). Mais d’autres, le ‘volet 2’, ne l’étaient pas et dépendaient du conclave budgétaire… »

Dans le secteur de l’ambulatoire, cette incertitude n’inquiète pourtant pas trop. Dans certains cas, les mesures dépendant du conclave viennent en effet pérenniser des dispositifs qui avaient vu le jour en 2020, via les mesures d’urgence Covid. « On s’est dit : ‘C’est ficelé’, ça va le faire, ils ne nous ont tout de même pas financés en 2020 via les mesures d’urgence pour ensuite ne plus rien faire », raconte Julie Kesteloot, coordinatrice des membres bruxellois de la Fédération des services sociaux (FDSS).

Pourtant, au mois de novembre, Alain Willaert affirme que l’IFA apprend, « via des bruits de couloirs, des conseillers du ministre Alain Maron – en charge de la Santé et de l’Action sociale à la Cocof et à la Cocom, NDLR –, puis le ministre lui-même », qu’une bonne partie du volet 2 des mesures qui dépendaient du ministre et concernaient les membres de l’IFA « était mise à la poubelle ». Depuis, d’après Alain Willaert, le cabinet n’a plus vraiment communiqué à ce sujet avec l’IFA, malgré l’envoi par l’Interfédération d’un courrier en fin d’année, destiné à l’ensemble du gouvernement. « C’est un peu difficile à comprendre, pas très transparent, déplore le coordinateur du CBCS. Pour nous, le ministre n’a probablement pas obtenu ce qu’il souhaitait lors du conclave budgétaire. » Une hypothèse plausible mais difficile à vérifier puisque le cabinet du ministre n’a pas donné suite à nos demandes d’interview.

« Le volet social du plan a été délaissé au profit de la santé, et surtout de la santé mentale. » Alain Willaert, CBCS

Des bouts de ficelle

Inutile de dire qu’auprès de certaines fédérations, la situation passe plutôt mal. Du côté de la Fédération bruxelloise francophone des institutions pour toxicomanes (Fedito Bxl), on note que les financements d’urgence ont permis la mise en place d’une équipe mobile dont le but est de se rendre sur le terrain, à la rencontre des usagers de drogue « afin qu’ils n’aient pas à se déplacer, ce qui est assez compliqué en période de Covid-19 », explique Stéphane Leclercq, directeur de la Fedito. Du personnel a été engagé jusqu’à fin 2020 pour ce projet et le plan de relance prévoyait d’établir un financement structurel. Aujourd’hui, alors que la pérennisation via le plan de relance semble donc tombée à l’eau, « nous sommes en discussion avec le cabinet. Des bouts de ficelle ont été trouvés pour garantir un financement jusqu’à fin juin 2021 », continue le directeur. Dans le secteur des assuétudes toujours, l’asbl Modus Vivendi a mis sur pied un centre de réduction des risques au centre-ville, toujours via des financements d’urgence Covid-19. Financé jusqu’à fin 2020, le projet, qui a nécessité l’engagement de trois personnes, espérait aussi un coup de pouce du plan de relance. « L’administration nous dit qu’elle cherche des solutions, c’est bien, mais là, je n’ai rien, à part le fait d’avoir obtenu de pouvoir dépenser jusqu’en juin 2021 l’argent libéré en 2020 », déplore Catherine Van Huyck, directrice de Modus Vivendi, qui note aussi que le centre est débordé par les demandes « d’un public de plus en plus fragilisé, dont 80 % vit dans la rue ou dans des squats ». « On a été un peu naïfs, soupire Julie Kesteloot lorsque l’on évoque cette situation avec elle. De notre côté, nous avons aussi un projet en souffrance. Les centres d’action sociale globale ont été renforcés à hauteur de 640.000 euros dans le cadre des mesures d’urgence Covid. Le plan de relance prévoyait de pérenniser cette mesure, qui a permis des engagements. »

Face à cette situation, l’IFA a adressé un courrier à l’ensemble du gouvernement bruxellois fin 2020, signé par ses onze membres, parmi lesquels on retrouve la FDSS, la Fedito ou encore la Fédération bruxelloise pluraliste des soins palliatifs et continus. Dans ses lignes, les signataires constatent que « l’abandon de ce volet – le volet 2, NDLR – qui traite une part importante des enjeux sociaux à court et à moyen terme, déforce […] largement le plan de relance et de redéploiement ». D’après Alain Willaert, le cabinet d’Alain Maron n’aurait pas encore répondu à ce courrier de façon officielle. « Il nous a juste été dit : ‘On veut rencontrer l’IFA.’ »

« On a encore bon espoir, on ne monte pas au créneau. Mais quand on devra fermer notre centre, qui accueille 120 personnes… » Catherine Van Huyck, Modus Vivendi

Pas de santé mentale sans social

Attention : tous les signataires de la lettre ne sont pas en situation problématique. La Fédération des maisons d’accueil et des services d’aide aux sans-abri (AMA), qui a apposé sa signature en bas du courrier « par soutien aux autres », note de son côté que les mesures prévues par le plan, destinées à renforcer la captation de logements ou à créer un centre de jour dédié aux femmes, « sont dans le pipeline », affirme sa directrice, Christine Vanhessen.

Un autre signataire, la Ligue bruxelloise pour la santé mentale, a même de quoi sourire. Le secteur a été plutôt gâté par le plan de relance. Ce qui pousse Alain Willaert à affirmer que « le volet social du plan a été délaissé au profit de la santé, et surtout de la santé mentale ». Pourquoi la Ligue bruxelloise pour la santé mentale a-t-elle alors signé le courrier de l’IFA et, « pire », a-t-elle elle-même envoyé une autre lettre au gouvernement reprenant peu ou prou les mêmes arguments que l’Interfédération ? « Nous ne voulions pas être dans une logique de concurrence, cela fait des années que le social-santé se situe dans une vision commune, explique Yayhâ Hachem Samii, directeur de la Ligue bruxelloise pour la santé mentale. Et puis cela a moins de sens de faire de la santé mentale si les dispositifs sociaux qui peuvent permettre en amont aux gens de ne pas craquer ne peuvent pas fonctionner. Les personnes qui ont des problèmes de santé mentale connaissent aussi de grosses difficultés au niveau social. Les deux aspects sont liés, surtout à Bruxelles, où 30 % de la population est en situation de précarité. » Le directeur se dit lui aussi « interpellé » par l’information qui filtrerait au compte-gouttes du cabinet d’Alain Maron.

Des actions sont-elles envisagées ? « C’est trop tard, le budget est fait, souffle Stéphane Leclercq. Il n’y a pas d’action qui puisse modifier ça. Maintenant chaque fédération essaie de se débrouiller. » Catherine Van Huyck, elle, est un peu moins affirmative. « On a encore bon espoir, on ne monte pas au créneau. Mais quand on devra fermer notre centre, qui accueille 120 personnes… »

Julien Winkel

Julien Winkel

Journaliste (emploi et formation)

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