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Librairie Pépite Blues

La librairie Pépite Blues a été lancée en avril 2019 par Celestina Jorge Vindes autour des afro-littératures. Elle s’est aujourd’hui imposée comme un lieu culturel unique à Bruxelles.

Thibault Scohier 26-03-2020 Alter Échos n° 482
© Pepite Blues

La librairie Pépite Blues a été lancée en avril 2019 par Celestina Jorge Vindes autour des afro-littératures. Elle s’est aujourd’hui imposée comme un lieu culturel unique à Bruxelles.

Celestina Jorge Vindes nous attend dans sa librairie, au coin des rues Anoul et Longue Vie. Situés en lisière de Matongé et de Saint-Boniface, à deux pas du café de l’Athénée et du Stam, les lieux ont bien changé en quelques années. Ils accueillaient auparavant la célèbre bouquinerie de La Borgne Agasse, fermée en janvier 2018 après la mort de son libraire Jean-Pierre Canon. Il fallait, à l’époque, se faufiler entre des étagères débordantes et des piles de livres un peu poussiéreux. Avec Pépite Blues, Celestina Jorge Vindes a réinventé l’espace.

L’endroit est à peine reconnaissable tant il s’est aéré et laisse respirer ses visiteurs. La lumière a repris ses droits et l’ouverture d’une seconde salle, au fond, rend la librairie encore plus accueillante et ouverte. Deux publics s’y croisent : les habitués qui saluent et demandent des nouvelles de leurs commandes ; et puis, les curieux, attirés par un livre en vitrine ou par la simple présence de cette librairie atypique, un peu cachée, hors de la marée humaine de la chaussée d’Ixelles ou de l’effervescence de la chaussée de Wavre.

Alter Échos : Pourquoi avez-vous voulu lancer, aujourd’hui, une nouvelle librairie ?

Celestina Jorge Vindes : Je me sentais en manque, en fait. Un manque, personnel, qui m’a motivée, avec aussi, le désir de partager des univers qui me parlent. J’avais envie d’avoir ces afro-littératures et je n’en voyais pas suffisamment. Aujourd’hui, pas mal de gens disent que c’est à la mode et qu’on les retrouve de plus en plus. Mais moi, ce qui m’intéresse, ce n’est pas qu’elles soient « à la mode », c’est qu’elles fassent partie de notre société. En tant que Belge, ce sont des histoires qui font partie de moi, et je pense qu’elles font partie de la société belge.

« Je pense que tout est politique, même la littérature, même le fait d’écrire un livre d’amour, qui ne célébrerait que l’amour à l’eau de rose… Ouvrir une librairie, c’est déjà politique. »

AÉ : En général, on retrouve ces littératures dans un seul rayon des autres librairies ?

CJV : Oui, au fond d’une librairie, dans un rayon spécifique… Je discutais récemment avec une auteure qui me disait qu’elle retrouvait ses livres au rayon « Afrique »… alors qu’elle est Antillaise et donc Française. Et du coup, ces livres sont dans ce coin sombre, « Afrique », comme s’ils renvoyaient tous à une même réalité. C’est vraiment cette volonté que ces histoires ne soient pas périphérisées qui me motive. Je trouve que la manière dont on agence l’espace est très déterminante : j’avais envie de ramener ces histoires au centre, de dire « il y a un nous ».

AÉ : Comment définiriez-vous les afro-littératures ?

CJV : Ce sont les littératures africaines et celles de ses diasporas, toutes plurielles. C’est une définition très large et l’idée, c’est à la fois d’englober les différences et le fil conducteur de ces littératures qui dénotent des conditions dans lesquelles elles sont écrites. J’ai entendu pas mal d’auteurs dire qu’ils ne voulaient pas être considérés comme des auteurs africains, parce que la littérature a une portée universelle. Je suis tout à fait d’accord avec eux là-dessus. Mais qu’ils aient besoin de le dire montre justement qu’il y a un problème. À la base, les littératures africaines et celles des diasporas peuvent être une étiquette qui vous limite. Pour moi, c’est aussi important de décloisonner et de dire que les littératures africaines, qu’on appelle parfois « les littératures noires », sont complexes. Il y a des endroits en Afrique, notamment en Afrique australe, où il y a beaucoup d’auteurs qui sont à la fois Blancs et Africains, qui sont plus Africains que des Noirs qui habitent ici en Europe. J’ai envie qu’on puisse parler et célébrer cette complexité-là, qui est la complexité de notre monde et qui fait sa beauté.

AÉ : Vous vendez aussi bien des romans et des BD que des essais parfois très politiques, comme des ouvrages d’Aimé Césaire ou Féminismes islamiques, de Zahra Ali…

CJV : Je pense que tout est politique, même la littérature, même le fait d’écrire un livre d’amour, qui ne célébrerait que l’amour à l’eau de rose… Ouvrir une librairie, c’est déjà politique. Si je mets en avant des littératures comme Féminismes islamiques, c’est aussi, pour moi, une manière d’entendre les personnes telles qu’elles sont en train de se définir elles-mêmes. On vit dans un monde où la parole a souvent été donnée à des personnes pour définir d’autres personnes, et ce de plusieurs façons : que ce soit le patron pour définir l’ouvrier, l’homme pour définir la femme, etc. Moi j’ai envie d’entendre comment les gens se définissent eux-mêmes et comment ils ont décidé d’habiter et d’occuper le monde.

« Je crois que, l’intersectionnalité, c’est ce qu’il y a de plus ouvert et de plus englobant pour parler de la réalité sociale. Mais je me méfie quand même de certains concepts parce qu’ils sont mis à toutes les sauces. »

AÉ : Vous organisez beaucoup d’événements, de rencontres, d’ateliers d’écriture… C’est important, cette dimension de votre travail ?

CJV : Moi, à la base, je ne suis pas vendeuse (rires). Ce n’est pas tellement ce qui me motive, et donc oui, c’est très important pour moi. D’ailleurs, je dois toujours trouver un équilibre entre mon désir d’organiser tous ces événements et la viabilité de la librairie. Il y a eu des événements extraordinaires où tout le monde a été touché par ce qui a été dit et par les échanges qui ont suivi. Touché dans le sens où on a l’impression qu’en sortant d’ici, une réflexion a été lancée, une graine a été plantée, et puis on va aller la disséminer ailleurs, on va creuser une idée, l’approfondir…

AÉ : Si on vous disait que la librairie s’inscrit dans une pratique intersectionnelle… vous vous retrouveriez là-dedans ?

CJV : Je crois que, l’intersectionnalité, c’est ce qu’il y a de plus ouvert et de plus englobant pour parler de la réalité sociale. Mais je me méfie quand même de certains concepts parce qu’ils sont mis à toutes les sauces. Il y a plusieurs mots comme ça, comme féminisme, on ne sait pas ce que chacun met dans sa besace. Avant, je parlais beaucoup de « responsabilité ». Aujourd’hui, il paraît que je n’arrête pas de parler de « liberté », de dire « soyons libres ». La société nous enferme beaucoup et je pense qu’un espace comme la librairie libère tout le monde, qu’elle crée un espace de liberté à travers les lectures et les rencontres qu’elle permet. Parler de la société, des rapports de pouvoir, de domination, ça ne concerne pas juste certaines personnes, c’est pour tout le monde. Les dominations peuvent se retrouver à plusieurs niveaux, donc je pense qu’in fine oui, je travaille avec une lecture intersectionnelle.

AÉ : Mais c’est la liberté qui vous motive en premier lieu ?

CJV : C’est ça. Toutes les librairies ont un positionnement, une ligne éditoriale, mais c’est la mienne qu’on enferme le plus. On me parle souvent de « littératures africaines » et je dois dire : « Non, pas seulement littérature africaine ». Déterminer un aspect de l’objet ou de la personne pour définir toute sa réalité est une réduction que j’ai du mal à accepter. Les littératures que je partage ont une identité qui se déploie et ne peuvent être enfermées ni réduites. C’est aussi cela, leur richesse.

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