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Pauvreté infantile : jeter le bébé avec l’eau du bain ?

La pauvreté des enfants est très pratique pour mobiliser les émotions et les dons. Mais ne sert-elle pas à déresponsabiliser la société et à culpabiliser (un peu plus) les parents? Aujourd’hui, plusieurs travailleurs du secteur de lutte contre la pauvreté refusent d’utiliser les termes «pauvreté infantile».

© Maud Romera

La pauvreté des enfants est très pratique pour mobiliser les émotions et les dons. Mais ne sert-elle pas à déresponsabiliser la société et à culpabiliser (un peu plus) les parents ? Aujourd’hui, plusieurs travailleurs du secteur de lutte contre la pauvreté refusent d’utiliser les termes « pauvreté infantile ».

« La pauvreté, c’est inacceptable, chez les enfants, c’est insupportable. » Le slogan tourne en boucle sur les écrans et les ondes. Comme chaque année depuis six ans, la RTBF mène en décembre une opération de charité pour aider les enfants vivant dans la pauvreté1L’utilisation de la figure de l’enfant en difficulté fait recette pour les opérations caritatives – on pense aux campagnes d’ONG et leurs images d’enfants malnutris –, ce n’est pas nouveau. La lutte contre la pauvreté des enfants figure également depuis quelques années en bonne place sur l’agenda politique en Belgique et en Europe.

« C’est comme la ‘participation’, la pauvreté infantile est le terme à la mode du moment », un acteur de la lutte contre la pauvreté.

« C’est comme la ‘participation’, la pauvreté infantile est le terme à la mode du moment », nous glisse un acteur de la lutte contre la pauvreté. Une « tendance » qui remonterait à 2010. Ce thème, « la pauvreté infantile », est à la fois central lors de l’Année européenne de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, et l’une des priorités de la présidence belge de l’Union européenne en 2010. Une recommandation sort des cénacles européens : « Investir dans l’enfance pour briser le cercle vicieux de l’inégalité ». Message reçu en Belgique où, ces dernières années, la lutte contre la pauvreté infantile a gagné en attention. En 2013, la ministre flamande en charge de la Lutte contre la pauvreté, Ingrid Lieten (SP.A), met sur pied un « Fonds pour la pauvreté infantile ». Au niveau fédéral, sa collègue Maggie De Block (Open VLD) soutient les projets pilotes « Les enfants d’abord » – plateformes de concertation locales de CPAS et d’associations en vue de mieux prévenir et de détecter la pauvreté infantile – lancés dans la foulée du premier premier plan national de lutte contre la pauvreté infantile.

Réjouissant, cet apitoiement généralisé pour les pauvres enfants, observé dans les grands-messes caritatives jusqu’aux hémicycles politiques ? Selon Martin Wagener, chercheur et professeur en politiques sociales à l’UCL, « la pauvreté infantile est une tactique de communication qui revient à dire ‘les parents n’y arrivent pas’ »2.

Enfants innocents et mauvais parents

La pauvreté infantile est-elle un épouvantail agité pour cacher la misère persistante des grands et les culpabiliser ? Plusieurs acteurs du secteur le déplorent. « Il y a un focus mis sur la pauvreté infantile depuis plusieurs années. Or, elle n’existe pas. Il faut parler de pauvreté structurelle, de pauvreté des familles. On utilise la figure innocente de l’enfant. On sous-entend que ‘ce n’est pas leur faute’. On voit aussi ce procédé, dans une moindre mesure, avec les personnes qui ont vécu des accident de la vie (gens malades, femmes isolés,…) vues comme ‘victimes’. Cela entraîne une catégorisation des pauvres, dans laquelle les ‘pauvres générationnels’, bénéficiaires de longue date des allocations sociales sont considérés comme les mauvais, les fainéants, responsables de leur situation », déplore une travailleuse du secteur de lutte contre la pauvreté du nord du pays, dont l’association n’utilise pas le concept de pauvreté infantile.

Une « tactique » confirmée par Baldwin Van Gorp, coordinateur de l’Instituut voor Mediastudies (KULeuven) et auteur de l’étude Mobiliser contre la pauvreté des enfants : comment communiquer sans stigmatiser ? (Fondation Roi Baudouin, 2015). « En jouant sur l’innocence de l’enfant pauvre – qui n’est pas responsable de sa situation – il est possible de contourner la question de la responsabilité de l’ensemble de la société dans la lutte contre la pauvreté. Quand on voit une boite à tartines vide – image souvent utilisée en Flandre par le gouvernement –, les gens vont avoir tendance à se demander ce qui a provoqué la pauvreté dont l’enfant est victime. Et il y a beaucoup de chances qu’ils pointent du doigt ceux qui sont responsables de l’éducation et du bien-être de l’enfant, c’est-à-dire les parents. » Ce n’est pas un hasard selon lui si le focus est mis sur les jeunes enfants : « L’empathie baisse à mesure que l’enfant grandit. Les adolescents – confrontés à des problèmes de drogue, de décrochage scolaire, etc. – entrent dans la catégorie des personnes responsables de leur situation… »

« En jouant sur l’innocence de l’enfant pauvre – qui n’est pas responsable de sa situation – il est possible de contourner la question de la responsabilité de l’ensemble de la société dans la lutte contre la pauvreté. »

Cette tendance à rejeter la faute sur les parents s’inscrit dans les discours mais aussi dans les actions de lutte contre la pauvreté infantile. Dans son rapport bisannuel 2016-2017 consacré à la « pauvreté et à la citoyenneté »3, le Service de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale pointait certains écueils de l’approche prise par les pouvoirs politiques en la matière, principalement axée vers un soutien familial et éducatif intégré. Le rapport souligne l’intérêt qu’un travailleur social, d’un CPAS par exemple, se penche sur d’autres domaines que celui de la demande d’aide spécifique. Mais, observe aussi le rapport cette collaboration entre « instances qui contrôlent » et « services qui les soutiennent » (en matière de logement ou de santé par exemple) peut faire naître une confusion dans l’esprit des personnes en situation de pauvreté : « On nous dit qu’on doit ‘faire confiance’ et ‘être sincère’ avec les travailleurs sociaux, mais si on dit les difficultés qu’on vit, comment on essaie de s’en sortir… on est sanctionné, on risque de placer nos enfants », rapportent des parents. Des paroles qui font écho aux politiques de protection infantile menées au début du XXe siècle qui prenaient les contours d’un contrôle social des parents – surtout des mères – et les plus précaires. Le rapport souligne aussi un autre problème engendré par le lien entre aide matérielle et travail social : « Cela souligne la responsabilité individuelle des personnes et risque de faire perdre de vue la situation structurelle problématique dans laquelle elles doivent tenir le coup. »

Ceci n’est pas de la pauvreté infantile

Faut-il dès lors ne plus parler de pauvreté infantile ? Au SPP Intégration Sociale, Alexandre Lesiw, président a.i., explique : « On ne peut pas dissocier la pauvreté des enfants de la pauvreté familiale mais en parlant de pauvreté infantile, on reconnaît que l’enfant est dépositaire de droits et que des mesures particulières doivent donc être prises à leur égard en matière d’accueil de l’enfance, d’enseignement, de soins de santé,etc ». 

Le délégué général aux Droits de l’enfant Bernard De Vos souligne d’emblée dans le dernier rapport pauvreté que « c’est bien d’abord le plaidoyer pour la lutte contre la pauvreté et l’appauvrissement des adultes qui doit s’intensifier », il insiste que la pauvreté infantile, « loin d’être un concept vide qui ne serait agité que parce qu’il serait plus attractif à l’égard des médias […], active d’autres facettes d’une même réalité et offre d’autres opportunités en matière d’actions ou d’outils pour améliorer la situation quotidienne des enfants concernés. Ces actions positives et collectives, qui permettent de limiter fortement les incidences de la pauvreté sur les enfants, dépendent principalement du niveau communautaire, en charge des matières personnalisables ». 

Les leviers communautaires sont ceux que la « Plateforme de lutte contre la pauvreté des enfants et de leurs familles » veut activer. Celle-ci est née dans la foulée du premier congrès francophone du syndicat chrétien (CSC) en février 2019. « La question de la petite enfance et de la pauvreté infantile y ont émergé. Sachant que les matières en communauté française ne concernent essentiellement que l’enfance : l’enseignement, la petite enfance, etc., on s’est dit qu’il fallait attaquer à la question de la pauvreté des enfants, souvent renvoyée au fédéral », explique Luca Ciccia, conseiller à la CSC en matières sociales bruxelloises et communautaires.

Leur manifeste sorti en juin, ne fait pas, surprise, mention de « pauvreté infantile », mais de « pauvreté des enfants et de leurs familles ». « On a dû se passer du terme de pauvreté infantile qui rencontrait trop de résistances, explique Luca Ciccia. Si, sur le fond, tous les signataires sont d’accord, c’est bel et bien des « politiques structurelles de lutte contre la pauvreté et les inégalités des familles » qui sont exigées. Luca Ciccia regrette que « la globalisation du combat, souhaitée par plusieurs associations de luttes contre la pauvreté ne déforce quelque peu l’objectif initial ». « On assumait le terme de pauvreté infantile. C’était aussi une façon de prendre le contre-pied des opérations de charité ou des politiques européennes qui ciblent les enfants parce que ça émeut, parce que ça ne fait pas trop de dégâts. On voulait souligner leurs contradictions. C’était cynique », explique-t-il.

L’écrivain irlandais Jonathan Swift proposait, en 1729, de vendre et de dévorer les bébés pauvres.

Le cynisme. Une option prise par l’écrivain irlandais Jonathan Swift en 1729, moment où l’Irlande sous domination anglaise est secouée par une effroyable famine. Pour régler les problèmes de pauvreté, il suggérait, dans sa « Modeste proposition pour empêcher les enfants pauvres d’être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public », de vendre et de dévorer les bébés pauvres4. Avec cette proposition cannibale et volontairement immorale, qui osait utiliser les têtes blondes innocentes, il voulait souligner le mépris que sa société avait pour tous les pauvres. Et la nécessité de mesures profondes.

Une inspiration pour le prochain slogan de Viva for Life ? Ou un rappel judicieux que la pauvreté des enfants – si elle existe et doit être combattue – ne doit pas nous faire gober n’importe quoi.

 

  1. « Viva for Life » : une opération qui dérange, Alter Échos n°417.
  2. Martin Wagener : « On est passé d’une lecture collective à une lecture de plus en plus individualisante de la protection sociale », Hors-Série Alter Échos, Politiques sociales, un chaos organisé, octobre 2019.
  3. Citoyenneté et pauvreté. Contribution au débat et à l’action politiques. Rapport bisannuel 2016-2017, Bruxelles, Service de lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale. En ligne : luttepauvrete.be
  4. Lire « Du bon usage du cannibalisme », Le Monde diplomatique, novembre 2000. Lire aussi “Et si on mangeait les bébés pauvres ?”, chronique de Renaud Maes.
Manon Legrand

Manon Legrand

Coordinatrice Alter Échos, journaliste (social, logement, environnement)

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