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David Ignaszewski / Koboy © Flammarion

Élina Dumont : «On ne sort pas indemne de la rue»

3 octobre 2014 Rafal Naczyk

Élina n’aime pas l’expression «s’en sortir», qui ne «veut rien dire». Mais c’est vrai qu’elle revient de loin. À 43 ans, cette reine de la débrouille monte seule sur scène et dépasse avec humour les turpitudes de son ancienne vie. Cette vie sans domicile fixe, passée à errer «sur les quais», elle l’a aussi scellée dans un livre, Longtemps, j’ai habité dehors, paru chez Flammarion. Mais plus encore que la matière de sa vie, c’est son regard sur l’«exclusion» qui fait la différence. Aujourd’hui, engagée dans plusieurs associations, elle est devenue la porte-voix de ses anciens compagnons de macadam. Nous l’avons rencontrée.

 

Être privé de toit, c’est l’expression la plus extrême de l’exclusion. Comment en êtes-vous arrivée à vivre cette expérience?

Dès ma naissance, j’ai été séparée de ma mère, psychiatriquement atteinte, alcoolique et dépressive. J’ai été placée à l’aide sociale à l’enfance sur décision judiciaire. Dans un premier temps, j’ai été placée dans une pouponnière, avant de rejoindre une première famille d’accueil en Normandie, et puis une seconde. C’étaient des gens du cru, sans réelle culture. Ils m’ont appris l’essentiel: ne pas se plaindre, travailler… Alors que mon rêve était de faire des études. En fait, j’ai expérimenté le contraire: j’ai été abusée par des gens du village. Mais la famille n’a rien voulu dire pour ne pas perdre les allocations de la Ddass… De fil en aiguille, j’ai été exclue du système scolaire, sous prétexte que j’avais des problèmes psychomoteurs. J’étais très en colère, j’ai commencé mes premières fugues à 14 ans. À 18 ans, l’institution m’a mise dehors. Je me suis retrouvée à la rue et j’ai essayé toutes les combines pour trouver un toit.

 

Justement, quelles stratégies avez-vous mises en place?

Mes trois premières nuits ont été les plus dures. Ensuite, on s’adapte assez rapidement. Avec trente ans de recul, je me rends compte qu’il vaut mieux être à la rue quand on est jeune et quand on est une femme… C’est terrible ce que je dis, mais les gens avaient une certaine empathie à mon égard. Alors, bien sûr, j’ai fréquenté les foyers d’urgence, les squats, mais aussi les boîtes de nuit, qui sont gratuites à Paris pour les filles du lundi au jeudi. Et… m’offrir aux hommes en échange d’un toit me paraissait normal. Mais à la différence des autres filles, il n’y avait jamais d’échange d’argent! En fait, toutes les combines sont bonnes pour ne pas dormir dans la rue. Y compris le fait de faire croire aux gens qu’on vous a volé votre sac et que vous avez besoin d’argent pour rejoindre vos enfants.

 

La mendicité, quand on est à la rue, c’est un instinct de survie?

Chaque SDF a son histoire. Moi, une des choses que m’a apprise ma famille d’accueil, c’est de garder sa dignité. Cela ne m’a jamais dérangée que mes potes fassent la manche pour moi dans le métro. Mais en ce qui me concerne, je n’aurais jamais été capable de mendier. Parce que c’est la honte… J’ai fait de la rue sèche pendant un an, mais je ne voulais pas qu’on voit que j’étais SDF. Par la nature des choses, j’ai donc été forcée de trouver d’autres techniques. Par exemple, je préférais prendre des médicaments avec de l’alcool pour tomber dans les pommes. Les pompiers venaient toujours me ramasser. Et, au moins, je passais la nuit à l’hôpital.

Je ne voulais pas qu’on voie que j’étais SDF

 

Aujourd’hui, les statistiques montrent qu’un tiers des sans-abri ont des pathologies mentales. Dans cet univers-là, quels gens avez-vous croisés?

Dans la rue, j’ai rencontré plusieurs catégories de personnes. La plupart ont eu un lien avec l’aide sociale à l’enfance, d’autres sortent de prison, il y a aussi les Roms, et des personnes âgées. Tous n’avaient pas forcément de problèmes psychologiques apparents. Malheureusement, on ne sort pas indemne de la rue. On y développe des pathologies mentales. C’est aussi une fenêtre qui amplifie les troubles latents… Aujourd’hui encore, j’ai besoin d’aller voir un psychiatre. Et c’est sans doute ce qui m’a sauvée de la clochardisation. Le problème, c’est qu’il n’y a pas d’argent pour financer la psychiatrie. Du coup, on a tendance à fournir les personnes les plus atteintes en médicaments, et à les renvoyer à la rue.

 

Quel regard portez-vous sur le travail des services sociaux?

Les institutions continuent de gérer le sans-abrisme comme à mon époque. Mais les réalités ont changé. Aujourd’hui, on rencontre dans la rue des «working poor», des employés ou des auto-entrepreneurs, mais dont le revenu les prive de toute aide sociale. Ils vivent dans leur voiture, se débrouillent pour prendre une douche et se rendent au travail, en sauvant les apparences. Cela n’existait pas il y a vingt ans! La vérité, c’est que les services sociaux ne peuvent pas répondre à l’urgence. Leur problème, c’est qu’ils appliquent une culture administrative aux sans-abri. Or, quand on est à la rue, on a une autre logique: on est dans l’instant, en mode de survie. On a besoin d’un peu d’argent et surtout d’un toit. La seule différence, c’est que quelqu’un qui a eu un passé professionnel, quelqu’un qui a été construit et qui a un réseau, aura beaucoup plus de chances de se relever qu’une personne qui a été cassée dès l’enfance.

Les services sociaux appliquent une culture administrative aux sans-abri

 

Comment avez-vous retrouvé un toit?

À 25 ans, j’ai rencontré une journaliste qui m’a hébergée dans une chambre de bonne en échange de la garde de ses enfants. Cette journaliste, c’est l’auteure Marie Desplechin. Elle s’est inspirée de mon histoire pour écrire le livre Sans moi. Marie, c’est la première femme qui m’a fait comprendre que je n’étais pas un objet sexuel. C’est elle qui m’a repris en main. En m’apportant un cadre, tout simplement… Ensuite, j’ai enchaîné les petits boulots. À 30 ans, j’ai décroché une formation d’assistante sociale, puis un CDI dans un centre d’accueil pour jeunes filles. Mais j’ai fini par démissionner et je me suis retrouvée à la rue.

 

En 1998, vous êtes repérée, avec d’autres SDF, pour jouer dans Les bas-fonds d’après Gorki au palais de Chaillot…

L’art m’a permis de regagner mon estime, de m’organiser et d’exprimer toute l’injustice que je vivais. Contre toute attente, la pièce a été très médiatisée. Le but étant qu’on soit repéré et embauché. Sauf que la presse n’a pas raconté que le côté positif des choses… Les gens ont eu peur. Finalement, j’ai décidé d’écrire mon propre spectacle, en continuant à faire des petits boulots pour me payer des cours de théâtre et de mime. Aujourd’hui, je ne me sers pas de la scène pour être vue, mais pour témoigner et dénoncer.

Je ne me sers pas de la scène pour être vue, mais pour témoigner

 

Parallèlement, vous êtes engagée dans plusieurs associations, dont l’asbl belge DoucheFLUX. D’où est venu ce déclic?

Essentiellement des contrastes que j’observe entre certains pays. En France, on enlève les bancs publics pour éviter de montrer la pauvreté. Au Canada, au contraire, on les améliore pour qu’ils puissent aussi servir de lit. Mais au-delà de l’accès au logement, le nerf de la guerre reste l’hygiène. Ce n’est que depuis 2008 que les toilettes sont devenues gratuites en France. Mais il manque encore trop de sanitaires. Dans certains centres subventionnés par l’État, on ne trouve que trois douches pour cent personnes.

propos recueillis par Rafal Naczyk

 

Pour aller plus loin:

Des quais à la scène
spectacle au profit de l’asbl DoucheFLUX

samedi 04/10/2014 à 20h30
@Centre culturel Wolubilis

Cours Paul-Henri Spaak 1
B-1200 Woluwe-Saint-Lambert
infos et réservations: 02 761 60 30 – wolubilis.be

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