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Olivier Cyran : « Nos dents sont notre devanture sociale »

Des sans-dents aux sourires clinquants des publicités, qu’est-ce que les dents nous racontent? Interview avec Olivier Cyran, auteur de l’ouvrage «Sur les dents. Ce qu’elles disent de nous et de la guerre sociale».

© Flickrcc Thomas Hawk

« Chatouiller les dents de ceux qui font leur beurre avec ! », voilà l’ambition du dernier ouvrage Sur les dents (Éditions La Découverte) d’Olivier Cyran. Ce journaliste indépendant, à qui l’on doit l’ouvrage Boulots de merde et plusieurs articles dans Le Monde diplomatique, est engagé dans les matières sociales. Depuis 20 ans, il rencontre des gens dans des situations précaires, qui sont bien souvent des éclopés de la ratiche, comme il les appelle. Si les problèmes de dents entraînent des conséquences tragiques, ce livre nous rappelle qu’en matière de soins dentaires, nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne. Les dents sont révélatrices d’inégalités sociales et constituent un véritable objet politique. Des sans-dents aux sourires clinquants des publicités, qu’est-ce que les dents nous racontent ?

AÉ : Est-ce difficile de parler de problèmes dentaires avec des personnes directement concernées ?

OC : Si c’est un sujet qui est assez peu abordé, dès que l’occasion se présente d’en discuter avec des gens que l’on connaît ou pas, la parole se libère assez vite. Il y a toute une série de conséquences dues aux problèmes dentaires. La difficulté d’assumer des dents manquantes, où un sourire abîmé relève à la fois de l’intime et du social et engage à la fois la vie professionnelle, familiale, affective, mais aussi son rapport au monde. À cela s’ajoutent toutes sortes de dégâts physiques. Les infections des dents ou de la gencive peuvent se répandre ailleurs dans le corps. À partir du moment où votre capacité masticatoire est amenuisée par des dents manquantes, vous digérez moins bien. Des dents manquantes peuvent aussi avoir un effet sur la colonne vertébrale parce que le déséquilibre qui se développe au niveau de la mâchoire se répercute sur toute la structure osseuse du corps. Pour toutes ces raisons, il me semblait important de rappeler pourquoi la dent est non seulement un organe vital pour notre bien-être, mais aussi un objet politique.

AÉ : En quoi sommes-nous très inégaux face à l’accès aux soins dentaires ?

OC : C’est assez étonnant de se rendre compte à quel point cette inégalité face aux soins dentaires est une constante dans notre histoire sanitaire, en France tout du moins. Selon les dernières statistiques, un enfant d’ouvriers sur quatre en dernière année de maternelle a des problèmes de dents ou des caries, contre seulement 4 % des enfants de cadres. Dès la petite enfance, les inégalités existent et ne font que se confirmer et se massifier au fil de la vie. De ce point de vue là, l’histoire d’Abdel Aouacheria que l’on retrouve dans le livre est assez parlante. Il est le fondateur du collectif des victimes de Dentexia, une chaîne de soins dentaires low cost qui a mutilé les bouches de centaines de patients en France, pour ensuite mettre la clé sous la porte, laissant des patients en cours de traitement sans argent pour continuer leurs soins ailleurs. Dès l’enfance, Abdel Aouacheria a eu des problèmes dentaires. Étant d’un milieu pauvre, il n’a jamais eu les moyens de soigner ses dents dans sa jeunesse. Aujourd’hui, il est chercheur, mais ses problèmes continuent de le suivre. Ses dents restent un marqueur social de la situation qui était la sienne à l’époque, même s’il a changé de catégorie sociale.

« La dent est non seulement un organe vital pour notre bien-être, mais aussi un objet politique. »

AÉ : La profession de chirurgien-dentiste, elle, est plutôt assimilée à une fonction prestigieuse socialement…

OC : Oui, mais ça n’a pas toujours été le cas. Historiquement, les dentistes sont des chirurgiens et, dans les siècles passés, ils avaient mauvaise presse, ils étaient considérés comme des bouchers par les médecins. Aujourd’hui, la profession a évolué et est dotée d’un certain prestige. En général, les dentistes ont une situation plutôt confortable, mais pour y arriver, ils doivent travailler vite. Ce système montre ses limites puisque pour être rentable, le dentiste va être encouragé à privilégier les soins qui rapportent de l’argent. Ce sont les soins prothétiques : les poses d’implants ou de prothèses qui dégagent les plus grosses marges. Cela incite conjointement les dentistes à aller vite sur les soins conservateurs comme les détartrages, qui sont eux peu onéreux et entièrement remboursés. Tous les soins qui permettraient d’éviter aux patients de développer avec le temps des problèmes lourds qui vont eux nécessiter des soins coûteux et compliqués, sont expédiés. Il y a une dentisterie à deux vitesses. Le système est construit, en France tout du moins, pour que les personnes pauvres ou même de classes moyennes aient accès à une dentisterie de moindre qualité, expéditive. Évidemment, il y a des dentistes qui essaient de bien faire leur travail, mais ce sont en général des dentistes qui gagnent moins bien leur vie, qui se retrouvent dans un stress permanent.

AÉ : En Belgique, de nombreux professionnels du secteur dentaire réclament la création d’un organe déontologique belge qui pourrait permettre de pallier certains problèmes. Pourtant, en France, vous dénoncez le peu de réactions de l’Organisation nationale des chirurgiens-dentistes (ONCD) face à certaines pratiques douteuses. Pensez-vous que la création d’un ordre des dentistes permette de sanctionner les praticiens en faute et de réguler le champ dentaire ?

OC : L’ONCD est une institution qui pose un certain nombre de problèmes. Normalement, c’est un organe qui est censé veiller au respect de la déontologie de la profession. Le problème, c’est que n’est pas sa priorité. Prenons l’exemple d’un dentiste qui négligerait ses obligations en matière de stérilisation. En effet, bien stériliser ces outils est essentiel, mais cela prend du temps. Et comme le temps c’est de l’argent, le dentiste peut être incité à bâcler cette étape-là, ce qui contrevient à sa déontologie. Pourtant, l’ONCD ne vient pas vérifier si les dentistes respectent le cahier des charges en matière de stérilisation par des contrôles aléatoires réguliers. Malheureusement, c’est une institution qui vise essentiellement à défendre les intérêts de la profession. Je ne crois donc pas que l’ordre des dentistes français soit le bon exemple à suivre en Belgique pour faire respecter la déontologie des dentistes.

« Il y a une dentisterie à deux vitesses. Le système est construit, en France tout du moins, pour que les personnes pauvres ou même de classes moyennes aient accès à une dentisterie de moindre qualité, expéditive. »

AÉ : Selon des chiffres récents de la Mutualité socialiste, à peine un Belge sur trois rend visite au dentiste une fois par an comme il est conseillé de le faire. Trente pour cent d’entre eux postposent cette visite jusqu’à ce qu’apparaisse un problème et le reste ne consulte jamais. Le plus souvent pour des raisons d’argent. Au-delà de la question financière, y a-t-il un sentiment de honte lorsqu’on a une mauvaise dentition ?

OC : Il y a plusieurs témoignages dans le livre de personnes aux dents abîmées qui n’osent plus sortir de chez elles et qui s’isolent de plus en plus. Les patients intègrent en partie cette idée que, s’ils ont des problèmes de dents, c’est de leur faute, qu’ils ne se sont pas correctement brossé les dents ou qu’ils ont de mauvaises habitudes alimentaires. Il y a un discours de culpabilisation qui pèse lourdement sur les patients et qui est renforcé par les campagnes de prévention dentaire. Pourtant, on sait que l’accès à une alimentation variée et de bonne qualité est très inégal. Une population économiquement plus fragile se rend moins souvent chez un marchand de légumes bio qu’un cadre supérieur. Nous sommes inégaux face à l’alimentation et donc face aux produits qui peuvent être nocifs pour nos dents. Cette inégalité structurelle est peu prise en compte, on préfère culpabiliser l’individu.

AÉ : À travers les dents, on retrouve beaucoup de maux de la société…

OC : Lorsque l’on parle de soins dentaires, il faut s’intéresser à la provenance de ces problèmes en amont. Au cours des manifestations de gilets jaunes en France, on a assisté à un élargissement des violences à des catégories nouvelles. Bien souvent, les coups de matraque ou les tirs de flash-ball se reçoivent en pleine figure et donc dans les dents. Il y a plusieurs exemples de manifestants, qui après avoir été mutilés sous l’effet de violences policières se retrouvent sans moyens pour refaire leurs dents. Des cagnottes de solidarité ont été créées en ligne pour aider ces personnes à se soigner. C’est la même chose pour les violences conjugales, certaines femmes perdent leurs dents sous les coups de leur conjoint. Dans l’esprit du mari violent, les dents représentent la vitrine extérieure de leur compagne, qu’ils estiment être leur bien. En s’attaquant aux dents de leur conjointe, ils entendent réaffirmer leur droit de propriété en quelque sorte. Je ne pense pas que ce soit un hasard si bien souvent les violences se concentrent sur les dents, elles sont un point de rencontre de nombreuses forces antagonistes.

« Dans le livre, il y a plusieurs témoignages de personnes aux dents abîmées qui n’osent plus sortir de chez elles et qui s’isolent de plus en plus. »

AÉ : Vous parlez des dents comme un enjeu de domination. En quoi la différence de traitement et d’accès aux soins pour des personnes racisées aujourd’hui résonne-t-elle avec l’histoire coloniale ?

OC : La différence de prise en charge des personnes racisées fait écho à des pratiques qui remontent à la période de l’esclavage en Amérique. Des propriétaires d’esclaves arrachaient très souvent une ou deux dents à leurs esclaves pour les marquer. C’était une manière de leur donner un signe de reconnaissance faciale qui rendait la tâche plus facile en cas d’évasion. Si un esclave s’échappait, les patrouilles de police le retrouvaient grâce à la description de sa dentition. Il existait une pratique assez systématique de mutilation des esclaves. Cela fait écho avec les inégalités actuelles que l’on constate de part et d’autre de l’Atlantique, où les personnes racisées sont très largement surreprésentées dans les inégalités dentaires. Dès que l’on s’intéresse aux dents en tant qu’objet de domination, on retrouve la domination première qui est purement économique, mais on retrouve aussi d’autres types de domination sexiste ou raciste. Toutes les formes de domination dans notre société, on les retrouve concentrées sur la question dentaire.

Sur les dents. Ce qu’elles disent de nous et de la guerre sociale, La Découverte, 2021, Olivier Cyran.

Adeline Thollot

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