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Carte blanche

Nous, femmes journalistes, sommes solidaires de la grève des femmes du 8 mars

8 mars 2019 CARTE BLANCHE

Carte blanche rédigée par plusieurs femmes journalistes belges, publiée par axelle magazine.

Nous sommes solidaires parce qu’en tant que femmes, nous sommes touchées de plein fouet, dans nos rédactions, par le sexisme et par les discriminations. Ces réalités ont été récemment dévoilées par une étude de l’AJP (Association des Journalistes Professionnels).

En Belgique francophone, les femmes ne forment que 35 % de l’effectif journalistique. Au cours de leur carrière, elles rencontrent de nombreux obstacles : « […] les femmes sont bien plus nombreuses que les hommes à déclarer avoir déjà été confrontées à des formes de discrimination et/ou d’intimidation dans le cadre de leur métier, et la plupart du temps, en raison de leur genre », conclut l’AJP.

La maternité est l’un de ces obstacles. « Lorsqu’il y avait un problème quelconque, comme un enfant malade, je devais mentir. Il était beaucoup plus facile de dire ‘ je dois aller chercher la voiture au garage’ que de dire ‘ mon compagnon ne sait pas aller chercher les enfants à la crèche aujourd’hui’ », raconte une ex-journaliste citée dans l’étude.

Le harcèlement sexuel et le sexisme existent aussi dans les rédactions, qui ne sont pas des « paradis » hors de la société patriarcale. Une journaliste raconte : « Une rubrique se libérait dans un magazine et le rédac’chef m’a invitée à déjeuner, il m’a fait des avances auxquelles je n’ai pas répondu. Je n’ai pas eu le job. Il l’a donné à la stagiaire qui était là depuis quelques semaines… Cela faisait deux ans que je travaillais comme freelance pour ce magazine. »

D’autres relatent encore : « Commentaires sexistes et paternalistes, diminution de mon travail et de mes compétences, affichage de photos privées dans la rédaction… Avis général : si je me plaignais, c’est que je ‘ n’avais pas d’humour’ » ;  « L’ancien directeur a dit un jour en réunion à une de mes collègues qu’elle ne le faisait pas bander. Je lui ai proposé mon aide et mon témoignage si elle portait plainte » ; « Une ambiance très sexiste et machiste (‘ Tu fais rien ? Ben, montre-nous tes seins, alors’ !’) et plusieurs cas de collègues harcelées moralement par des supérieurs », etc., etc.

Est-il dès lors étonnant que les femmes présentent une durée de carrière plus courte que les hommes ? Leur ancienneté moyenne est de 17 ans alors qu’elle est de 22 ans pour les hommes. D’ailleurs, si les femmes journalistes sont davantage diplômées que leurs confrères, elles sont sous-représentées dans les catégories hiérarchiques supérieures.

Le harcèlement au sein des rédactions a été révélé le mois dernier par l’affaire de la Ligue du LOL en France. Des femmes journalistes ont notamment été harcelées sur Twitter et les réseaux sociaux par des hommes, constitués dans un groupe Facebook, où ils se soutenaient les uns les autres, le tout sous couvert d’humour. Certains de ces hommes sont ou étaient rédacteurs en chef dans des médias en vue.

Mais pour nous, ces révélations n’ont rien de nouveau. En Belgique, pas de Ligue du LOL à proprement parler mais des collègues ou des individus harcèlent aussi les journalistes femmes. Dernière en date à en avoir fait les frais : la journaliste et chroniqueuse Myriam Leroy, qui a quitté les réseaux sociaux il y a quelques jours, après une vague de messages insultants. Les réseaux sociaux sont pourtant devenus nécessaires à notre métier. Quand les femmes journalistes doivent les quitter, elles se privent d’un moyen de travail. Reporters sans Frontières a publié une étude en 2018 qui montre l’impact de ce cyberharcèlement. L’objectif est de « faire taire ces journalistes dont les propos dérangent, quitte à user de méthodes d’une rare violence  », précise l’association. Selon leurs chiffres, les femmes journalistes sont les plus touchées par le cyberharcèlement. Deux tiers des journalistes femmes ont été victimes de harcèlement et cela se passe en ligne pour 25 % d’entre elles.

La manière dont les médias représentent les femmes n’est guère plus positive. Les violences faites aux femmes sont encore minimisées, lors de féminicides par des expressions comme « drame conjugal » ou « crime passionnel », qui renvoient au domaine du théâtre et à la pulsion incontrôlable plutôt qu’à la responsabilisation des hommes violents. Les médias ne nous montrent que 9 % d’expertes femmes. La voix de l’expertise est donc toujours masculine. Les écoles de journalisme ne nous apprennent pas le parcours de pionnières telles que la journaliste d’investigation Nellie Bly.

L’étude de l’AJP sur les obstacles à la carrière des femmes journalistes parle d’un « silence assourdissant » face aux problèmes rencontrés par les femmes dans les rédactions. Ce silence est tellement assourdissant, l’omerta est tellement forte, que de nombreuses femmes journalistes ne pourront pas signer cette tribune de leur vrai nom. Cela ne peut plus durer.

Pour toutes ces raisons, nous, femmes journalistes, sommes solidaires de la grève du 8 mars organisée par le collecti.e.f 8 maars.

 

Signataires :

Achaïso Ambali, journaliste

Maryam Benayad, journaliste

Caroline Bordecq, journaliste

Anne Boulord, journaliste

Marine Buisson, journaliste

Joséphine Christiaens, alliée

Elisabeth Debourse, journaliste freelance

Fanny Declercq, journaliste

Marise Ghyselings, journaliste

C.H., journaliste

Florence Hainaut, journaliste

Sandrine Lana, journaliste

Véronique Laurent, journaliste

Manon Legrand, journaliste

Sophie Léonard, journaliste

Myriam Leroy, journaliste

C.M., journaliste

Elli Mastorou, journaliste freelance

Zoé Maus, alliée

Marie-Eve Merckx, journaliste

Elisabeth Meur-Poniris, journaliste

Axelle Minne, alliée

Marinette Mormont, journaliste

Aniko Ozoraï, journaliste

Sabine Panet, journaliste

C.P., journaliste

Céline Teret, journaliste

Aurore Van Opstal, journaliste

Camille Wernaers, journaliste

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