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Mineurs en danger : plan d'action pour secteur en danger

Mineurs en danger : plan d’action d’Evelyne Huytebroeck pour renforcer un secteur en crise et réactions.

23-01-2011 Alter Échos n° 308

Les services de l’Aide à la jeunesse qui accueillent des mineurs en danger sont saturés. Pour renforcer ce secteur en crise, la ministre de l’Aide à la jeunesse propose unesérie de mesures dont une augmentation de cin cents prises en charge d’ici 2014. Détail et réactions.

Assiste-t-on à un bouleversement dans le secteur de l’Aide à la jeunesse ? A tout le moins, peut-on parler de changement d’orientation, voire même de rupture ? Difficileà dire pour l’instant, mais certains indices le laissent croire depuis qu’Evelyne Huytebroeck, ministre de l’Aide à la jeunesse, a annoncé son plan d’action pour les mineurs endanger. En 1999, Laurette Onkelinx, qui occupait cette fonction, avait réformé le secteur. Le nombre de places d’hébergement, de « lits » pour les mineursen danger était en chute libre. On parle d’une baisse de la capacité d’hébergement en Belgique francophone d’environ mille places à partir de cette annéecharnière. L’heure était à l’accompagnement dans le milieu de vie et à la diversification de l’offre de services au détriment des placements en« home ».

Douze ans plus tard, il est une évidence indéniable : les services de l’Aide à la jeunesse, et plus spécifiquement ceux qui prennent en charge l’hébergement etl’accueil de mineurs en danger, sont engorgés. Le nombre de mesures prises pour des mineurs en danger ou en difficulté a augmenté de 32  % de 2002 à 2008, passant de25 000 à 31 000. Les services qui prennent en charge ces jeunes sont occupés à 99 % et sont contraints de dresser des listes d’attente de six à huit mois. Des listesd’attente aux conséquences néfastes sur les enfants. Les autorités mandantes doivent faire un tri entre les mineurs (les « graves urgences » avant les« urgences »), les prises en charge ne sont pas toujours appropriées, dès lors, certains jeunes sont renvoyés de service en service, comme des patateschaudes, alors que les situations qu’ils vivent sont souvent dramatiques.

Les causes de cette saturation ne sont pas très claires. Selon Evelyne Huytebroeck1, qui s’exprimait lors de la conférence de presse du 11 janvier 2011 : « Ilfaut être très prudents avec les chiffres. Plusieurs éléments de réponse peuvent être avancés. Il y a la précarité croissante denombreuses familles, qui fait que beaucoup de jeunes sont placés pour des raisons liées à la pauvreté. On peut aussi mentionner le fait que pour un même jeune,plusieurs mesures peuvent être prises. Enfin on peut aussi dire qu’il y a plus de travail social permettant de faire remonter davantage de situations. Malgré tout, on ne peut nier cetteaugmentation. »

Cinq cents prises en charge supplémentaires

Le secteur est donc à renforcer, c’est le constat que fait la ministre. Un constat partagé par bien des services. Pour tenter de juguler les effets indésirables de cettecrise, voire même certaines de ses causes, Evelyne Huytebroeck propose une série de mesures, qualifiées de « plan d’action ». Cet agglomérat demesures réuni des nouveautés et des annonces un peu anciennes.

La mesure « phare » qui est annoncée est l’augmentation du nombre de prises en charge des jeunes en danger ou en difficulté. Cette annonce est chiffrée :trois millions d’euros seront débloqués en 2011 à cette fin. D’ici 2014, la ministre propose de créer cinq cents prises en charge supplémentaires.
Comment ces prises en charge seront-elles réparties ? Ici on n’oppose plus les prises en charge résidentielles à celles en milieu de vie, car toutes deux figurent au menu de laministre. C’est ce que nous dit Alain Lising, conseiller de la ministre sur ces questions : « A partir du 20 janvier, nous débutons des discussions avec les représentants desfédérations. L’objectif étant d’augmenter l’offre de prises en charge dans et en dehors du milieu familial, les services prioritairement visés seront les centresd’orientation éducative et les services d’aide et d’intervention éducative pour le milieu de vie et les Services d’accueil et d’aide éducative (SAAE) et les familles d’accueilpour les prises en charge résidentielles. Les services agréés seront donc les opérateurs de créations de nouvelles prises en charge. »

Les priorités sont encore à définir. Il semble néanmoins que le cabinet de la ministre privilégie – a priori, et même si la ministre s’endéfend – comme mode d’augmentation des prises en charge, le recrutement de nouvelles familles d’accueil plus que le développement de l’accueil en service d’hébergement. Unaccueil en famille qui a comme principal avantage d’être moins coûteux qu’un hébergement en SAAE. En effet, dans le communiqué de la ministre de l’Aide à la jeunesseon peut comprendre la nuance, d’importance, entre les objectifs : « le renforcement du dispositif de placement en famille d’accueil, une meilleure utilisation de la capacitéd’accueil des services d’hébergement ».

Certains sont réservés sur cette solution, qui n’est pour l’instant qu’une hypothèse. C’est le cas de Jean-Paul Rossius, président de l’Inter-fédérationde l’Aide à la jeunesse2 : « C’est un peu récurrent de penser aux familles d’accueil car c’est moins cher. Mais je ne suis pas certain qu’elles pourraient accueillirdes jeunes en plus grande difficulté. Nous constatons dans l’hébergement qu’il y a de plus en plus d’enfants très jeunes et abîmés. On en revient à des prisesen charge en hébergement à long terme, pas par choix, mais par obligation, au vu de la situation des mineurs », nous affirme-t-il. Pour Guy de Clercq, président duConseil communautaire de l’Aide à la jeunesse3  : « Il y a un manque de familles d’accueil, pourquoi ne pas développer un réseau de famillesprofessionnelles, comme en Flandre, qui peuvent plus facilement faire face à des problématiques complexes ». Le débat est donc lancé et se poursuivra cesprochaines semaines.

Les autres mesures annoncées dans ce plan d’action sont elles aussi importantes. Mais, pour la plupart, elles ne constituent pas une nouveauté. Pour s’attaquer au problème enamont, la ministre attire l’attention sur une vaste réforme en gestation, que nous avions évoquée dans un précédent numéro, la réforme des conseilsd’arrondissement de l’Aide à la jeunesse. L’idée ici est de réorganiser la prévention et de réinvestir cette dimension souvent qualifiée de« parent pauvre » du secteur. Autre engagement notable, celui de développer « des collaborations intersectorielles ». Cela se traduit par desprotocoles d’accord. Deux protocoles ont été récemment signés entre la Direction générale de l’Aide à la jeunesse et l’Office de la naissance et del’e
nfance et l’Agence wallonne pour l’intégration des personnes handicapées. Un autre protocole, avec les CPAS, devrait voir le jour avant la fin de la législature. Enfin,Evelyne Huytebroeck insiste sur la nécessité « d’orienter de manière plus adéquate et plus rapide les jeunes ».

« Nous voudrions être des partenaires à part entière »

Les premières réactions du secteur sont à la fois positives et méfiantes. Guy de Clercq, président du Conseil communautaire de l’Aide à la jeunesse (CCAJ)est satisfait que l’on pense aux mineurs en danger : « Le manque de place est un vrai problème, en général on doit bricoler. » Toutefois, il regrette que leCCAJ, organe d’avis du secteur, n’ait pas été consulté, « nous avons découvert ce plan par la presse », lâche-t-il. A ses yeux, même siles propositions peuvent être intéressantes, le secteur attendait autre chose : « On attendait des outils d’évaluation pour baser la programmation sur des analyses,pour cibler les politiques en fonction des besoins. Il faut des bases plus objectives. On doit commencer par répondre à la question « pourquoi place-t-on plus ? »Il y a la précarité, mais on peut aussi constater l’émergence de nouvelles problématiques liées à l’adolescence. Seront-elles prises en compte ? »

Jean-Paul Rossius, semble partager cette position : « La ministre constate un engorgement, c’est une avancée qu’elle le reconnaisse, c’est un changement dans le discours. Onapprouve les orientations mais nous regrettons de ne pas avoir été associés à la réflexion, nous voudrions être des partenaires à part entière.Pour désengorger les services, il faudrait analyser les causes, il faudrait un débat avec tous les acteurs pour construire des solutions. Il faut éviter de trouver des solutionsboiteuses par trop d’empressement. Néanmoins, il y a une volonté d’ouverture, on voit ça positivement. » Du côté du cabinet de la ministre, on affirmeaussi que la dimension « programmation est importante ». Selon Alain Lising : « Il faut encore savoir où sont les manques les plus criants et pour quels typesde prise en charge. » Le plan d’action est annoncé, reste donc à le construire.

Les poupées russes de l’urgence

En mars, le projet expérimental « lits d’urgence » – qui permet d’accueillir un jeune en danger pendant cinq jours – sera soit reconduit, soit interrompu. Si un telprojet répond à un besoin concret, il révèle aussi les failles de l’hébergement dans l’Aide à la jeunesse  : saturation des services et nomadismeinstitutionnel.

L’avenir du dispositif expérimental « lits d’urgence », lancé par l’ex-ministre de l’Aide à la jeunesse Catherine Fonck (CDH), est en train de se jouer. LaDirection générale de l’Aide à la jeunesse procède à une évaluation de ce dispositif afin d’éclairer les lanternes d’Evelyne Huytebroeck (Ecolo), quia remplacé Catherine Fonck en 2009. La ministre de l’Aide à la jeunesse se prononcera au mois de mars sur la reconduite, ou non, de ce dispositif dont l’existence pose des questionsfondamentales à l’ensemble du secteur. A commencer par celle-ci : faut-il répondre à l’urgence par toujours plus d’urgence ?

Treize lits composent l’ensemble du dispositif. Ils sont adossés à sept services, principalement des Services d’accueil et d’aide éducative (SAAE) – c’est à diredes structures qui hébergent des jeunes en danger. Les jeunes qui sont accueillis dans le cadre du projet « lits d’urgence » le sont pour cinq jours. C’est le danger, ou une gravedifficulté qui justifie le choix de l’autorité mandante d’avoir recours à cette solution. Pendant les cinq jours, la situation peut se décanter, l’autorité peuttrouver une solution de plus long terme. Christian Leidgens, directeur du SAAE La Châtaigneraie4 – service qui accueille deux lits d’urgence – décrit ce travailspécifique à l’urgence : « Dans un tel délai on essaie d’offrir l’accueil le plus chaleureux possible en dédramatisant ce qui arrive au jeune, en tentant d’offrir unminimum de sécurité élémentaire. Ils sont écoutés et sentent les adultes présents. »

Le danger de nomadisme institutionnel

Les sept services qui participent à ce projet expérimental ont pris l’initiative de s’auto-évaluer, en faisant appel à un service extérieur, RTA asbl(Réalisation, téléformation, animation)5. Cette évaluation a permis de recueillir quelques éléments chiffrés. On sait qu’au cours des sixpremiers mois de l’année 2010, 269 jeunes ont été hébergés. Parmi eux, près de 40 % ont été accueillis pour défaut d’abri ou «péril grave » (conduite à risque, maltraitance ou fugue). Quelle solution est trouvée pour les jeunes qui passent en lits d’urgence ? Si on compte 57,7 % de placements horsmilieu de vie, on peut noter que 17,3 % des jeunes retournent en famille. Selon RTA, 29,2 % des jeunes sont ensuite hébergés dans un autre service d’urgence.

Ce dernier élément statistique met en évidence un des enjeux de l’urgence : le danger de « nomadisme institutionnel ». Avec un secteur de l’Aide à lajeunesse saturé, certains jeunes plus « difficiles » que d’autres et de multiples dispositifs, les ingrédients sont rassemblés pour que des jeunes soientballottés d’institution en institution. Et c’est bien ce qui arrive. Beaucoup de professionnels s’inquiètent de ces jeunes qui ne peuvent jamais vraiment se poser. Un tel projetexpérimental ne rajoute-t-il pas une couche au mille-feuille des services et dispositifs avec comme effet mécanique d’augmenter les possibilités de « nomadisme » ?

De plus, des services d’urgence existent déjà, en créer de supplémentaires donne des allures de poupées russes aux dispositifs d’accueil de l’Aide à lajeunesse. Il y a les Centres d’accueil d’urgence qui offrent un hébergement pour vingt jours. Lorsque ceux-ci sont saturés, on fait appel aux « lits d’urgence ». Si cesderniers sont à leur tour saturés, faut-il créer des lits d’urgence dans l’urgence, pour un accueil de deux jours ?

Chez RTA on estime que si des précautions doivent être prises pour éviter le nomadisme institutionnel, ce type d’hébergement, dans des situations précisesd’urgence sociale, comme le défaut d’abri, répond à un besoin, comme nous l’affirme Jean Blairon, le directeur de l’asbl. Faut-il dès lors reconduire ce dispositif ?Christian Leidgens, n’a pas d’avis tranché sur la question : « Ces lits d’urgence, c’est un essai qui correspond à un besoin dans le contexte de l’Aide à la jeunesse. Ladécision de créer ce dispositif était liée au fait que les services d’urgence éta
ient surencombrés. Emettons une hypothèse : si on augmente le nombrede places résidentielles, on peut imaginer que les centres d’accueil d’urgence ne seraient plus encombrés, nous pourrions alors arrêter le dispositif “lits d’urgence”. »

1 Cabinet d’Evelyne Huytebroeck, ministre de l’Aide à la jeunesse :
– adresse : place Surlet De Choquier, 15-17 à 1000 Bruxelles
– tél.:02 227 32 11
– site  : http://evelyne.huytebroeck.be/
2 Inter-fédérations de l’Aide à la jeunesse :
-adresse : chaussée de Boendael, 6 à 1050 Bruxelles
– tél.  : 02 648 69 16
– courriel : interaaj@gmail.com
3 Secrétariat du conseil communautaire de l’Aide à la jeunesse :
– adresse : bd Léopold II, 44 à 1080 Bruxelles
– tél.  : 02 413 41 88
– site  : www.ccaj.cfwb.be
4. La Châtaigneraie :
– adresse : rue de Morimont, 19 à 1340 Ottignies-Louvain-la-Neuve
– tél.  : 010 45 00 26
– courriel : info@lachataigneraie.be
– site  : www.lachataigneraie.be
5. RTA asbl :
– adresse : rue Rélis Namurwès, 1 à 5000 Namur
– tél.  : 081 74 67 48
– site  : www.rta.be

Cédric Vallet

Cédric Vallet

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