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Petite enfance / Jeunesse

Maisons de retour : une drôle de liberté

Reportage à Tubize, dans une maison de retour. Alternative à la détention de familles étrangères avec enfants.

16-11-2012 Alter Échos n° 349

Les maisons de retour sont une alternative à la détention de familles étrangères en centres fermés. Seulement 25 % des familles « détenues » disparaissent. Malgré ce chiffre, on annonce le retour de l’enfermement. Reportage à Tubize.

Pas de barbelés ici. Ni de gardiens, ni de barreaux. Rien de tape-à-l’œil. Au contraire, le bâtiment situé rue de Bruxelles, à Tubize, passerait totalement inaperçu sans sa petite plaque dorée, dans le hall d’entrée, indiquant « Office des étrangers ».

Quatre appartements, hébergeant des familles étrangères, se répartissent sur trois étages. Certaines de ces familles sont en attente d’un « éloignement » vers leur pays d’origine. Les autres espèrent une autorisation de pénétrer officiellement sur le territoire belge, suite à leur arrestation à la frontière.

Nous sommes devant des « maisons de retour ». C’est LA fameuse alternative à la détention des familles étrangères avec enfants. Celle dont on parle hors de nos frontières et qui permet à l’Office des étrangers de redorer un peu son blason, terni par des années de détention de mineurs.

Les familles qui passent dans ces habitations sont officiellement détenues. Mais dans les faits, elles ne le sont pas. Les portes sont ouvertes. Rien ne les empêche de prendre la poudre d’escampette pendant la nuit et de tenter à nouveau leur chance. Dans les appartements, elles vivent sans surveillance et peuvent rythmer leurs journées comme elles l’entendent, cuisiner ce que bon leur semble. Les enfants peuvent aller à l’école. Les appartements sont fonctionnels et confortables. On est bien loin des conditions de détention auxquelles étaient confrontées les familles dans les centres fermés 127 ou 127 bis, attenants à l’aéroport de Zaventem.

Combien de maisons de retour
Le site de Tubize compte quatre appartements permettant chacun d’accueillir six personnes. Un studio est à disposition pour trois personnes. Un cinquième appartement sera bientôt fonctionnel. A Zulte, il y a trois maisons pour huit à dix personnes chacune, ainsi que trois studios. Sint-Gillis-Vaast est le plus gros site avec ses cinq maisons permettant chacune de loger aisément une dizaine de personnes. Enfin, on compte trois maisons pour six à huit personnes à Tielt. Deux autres sites devraient s’ouvrir en 2013. Perspective : dix maisons supplémentaires.

Ces familles ne sont pas seules. Elles sont accompagnées par un coach de l’Office des étrangers, ou un fonctionnaire de retour, ou un assistant social, tout dépend du point de vue. Son rôle est simple : informer les familles et les accompagner au retour, sauf si des perspectives de séjour subsistent. Mais il est à la fois complexe, car la diversité des situations des familles oblige les coaches à jongler avec de nombreuses compétences. « Nous avons énormément de tâches, explique Johan, coach à Tubize : nous expliquons les décisions juridiques, administratives, mais aussi les aspects logistiques, les règles de vie, les chèques repas. Les gens se confient, nous les écoutons. »

Entre une famille arrivée à la frontière, demandeuse d’asile et une autre qui aura passé cinq ans dans la clandestinité en Belgique, en attente d’expulsion, on imagine aisément que l’approche doit être bien différente. « Les illégaux, lorsqu’ils arrivent après une arrestation à 6 h du matin, peuvent être en état de choc, témoigne Johan. Dans ce cas, on ne donne qu’une info générale puis on explique, le lendemain, les tenants et aboutissants de la procédure, les perspectives de rapatriement. »

James ne se sent pas libre
Au deuxième étage, James et sa femme acceptent de nous recevoir. Leurs deux jumeaux de huit ans sont à l’école. Quant au petit dernier, il fait un somme dans sa chambre. James a la carrure imposante. Il pèse bien ses mots. Il hésite et regarde au loin, avant de se lancer. Il se dit « déprimé » par sa situation. Cela fait huit ans qu’il vit en Belgique ; sa procédure de régularisation pour raisons médicales s’est éternisée. La décision a été rendue par l’Office des étrangers, en juillet dernier : négatif. Il tient à partager le souvenir encore vivace de son arrestation : « Entre le paiement de la maison à Charleroi, l’eau, l’électricité, les frais pour l’école, la vie était trop difficile. Nous sommes allés au CPAS pour demander de l’aide. L’assistant social nous a dit d’attendre. C’est la police qui est arrivée. Ils nous ont dit « vous n’avez pas de papiers » et nous ont emmenés au poste. Je suis resté seul en cellule. Les enfants ont pu rentrer avec leur mère et, deux jours après, la police nous a emmenés ici. » Certes, les portes de l’appartement sont ouvertes, mais James ne se sent pas libre pour autant. « On nous a bien dit que c’était un centre de détention. Mais que grâce aux enfants, on peut sortir la journée et rentrer avant 10 h du soir. »

Il se souvient du premier jour dans cet appartement, au mois d’octobre, lorsque « l’assistant social » lui a expliqué qu’il pouvait faire appel. Il s’accroche à cet espoir. Mais le retour au Nigeria, il préfère ne pas trop l’évoquer : « Je veux rester ici, m’occuper de mes enfants. Ils parlent le français et ne connaissent que la Belgique. Ils parlent tout le temps de leurs copains de classe à Charleroi. Donc s’ils veulent me forcer à rentrer, je peux peut-être accepter, mais à une condition, qu’ils s’occupent des enfants. »

Pas évident d’accompagner « au retour » ces familles installées depuis des lustres en Belgique. « On leur parle des programmes de réintégration, car la plupart du temps il n’y a pas de possibilité de séjour, estime Johan. Mais si quelqu’un dit “je ne partirai jamais”, même en parlant dix heures, on ne va pas changer ça. »

Les centres fermés : le retour

Pour l’Office des étrangers, comme pour des associations de droit des étrangers, ces maisons sont une expérience globalement positive. D’abord parce qu’elles évitent le traumatisme de la détention. Ensuite, parce que le taux de disparition n’est que de 25 %. Les autres familles retournent dans leur pays d’origine (46,5 %) ou sont libérées par l’Office des étrangers (28,5 %). Dans cette dernière catégorie, on retrouve des statuts de réfugiés ou, plus rarement, des régularisés.

Il n’empêche, pour une administration dont l’objectif est bien de faire partir ceux qui n’ont pas de papiers, 25 % de disparitions reste un chiffre trop élevé. Pour cela, Geert Verbauwhede, conseiller à l’Office des étrangers, espère développer un système en cascade. L’idée serait tout d’abord de « coacher » les familles à domicile. Un souhait partagé par les associations, afin d’éviter une rupture inutile avec le milieu de vie. En cas d’échec : transfert en maison de retour. Et si cette option échoue : détention. On sait que cinq « appartements » devraient être construits l’an prochain dans l’enceinte du centre fermé 127 bis, spécialement pour les familles. « On aura une sorte de bâton pour dire : “si vous disparaissez, vous pourrez vous y retrouver”. » Le responsable de l’Office des étrangers jure ses grands dieux qu’il ne s’agit pas vraiment d’un retour de l’enfermement des familles. « Cela serait en dernier recours et pour des durées très courtes », argumente-t-il.

La fameuse alternative à la détention deviendrait un simple palier avant l’enfermement. Ce que regrettent les associations, comme l’explique Katja Fournier, de la Plate-forme mineurs en exil : « Pour nous, même en prison dorée, la détention pose problème. Les 25 % de disparitions ne sont pas vraiment analysées. Il faut se souvenir des dégâts que provoque la détention sur les enfants. Et notre but, c’est bien de limiter ces dégâts. »

Image : Agence Alter/Cédric Vallet

Cédric Vallet

Cédric Vallet

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