Cinquante nuances de grève

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Cinquante nuances de grève

À moins d’avoir passé ces derniers mois sur le dos du robot chinois Chang’ e-4 à arpenter les douces courbures de la face cachée de la lune, il paraît peu probable que vous soyez passé à côté d’une évidence : « la rue », comme on dit parfois, est sacrément agitée. Qu’elle soit vêtue d’une chasuble phosphorescente couleur poussin, qu’elle brandisse des panneaux « Eat pussy, not cows » ou qu’elle revête l’apparence de syndicalistes qui se demandent parfois ce qui leur arrive, la contestation est tendance cet hiver. Et elle suscite de grands espoirs du côté de ceux qui se mobilisent. Parfois trop grands ? Une chose est claire : les modes de contestation « classiques » déçoivent parfois, jugés peu productifs ou trop institutionnalisés. Au point d’inciter les militants à opter pour des modes d’action plus radicaux ou originaux ? (Lire « Manifs, grèves : c’est plus comme avant ? »)

 

Malgré cela, les classiques restent les classiques. Et une bonne manifestation, cela s’organise, cela se négocie. Parfois jusqu’au détail près (Lire « La manifestation cogérée, une histoire belge »). Avec, bien sûr, des slogans qui claquent (Lire « ’T’es bonne sans carbone’ : #slogan ») scandés tant par les jeunes que par les moins jeunes (Lire « Sous les pavés, le grand âge »). Et, depuis peu de temps, un service minimum à respecter dans certains secteurs lors des grèves (Lire « Service minimum : des travailleurs ‘pris en otage’ ? »).

 

Mais alors, que fait-on quand on n’est pas en mesure de se faire entendre, de s’organiser, de structurer ses revendications dans des quartiers dits populaires ? On fait appel au « community organizing », une méthode qui vient des États-Unis et qui commence à faire son chemin en France et – un tout petit peu – en Belgique (Lire « Community organizing : les classes populaires prennent le pouvoir »). Ou bien alors on peut tenter sa chance du côté d’Eva Maria Jimenez Lamas, une syndicaliste de la CSC « spécialisée » dans la défense des travailleuses sans papiers… (Lire « Eva Marie Jimenez Lamas mobilise les invisibles »).

Pierre Jassogne, Manon Legrand, Marinette Mormont, Martine Vandemeulebroecke, Julien Winkel Images : Lucie Castel & Colombe Nicolas 27-12-2019
Manifs, grèves : c’est plus comme avant ?
© Colombe Nicolas

Déçus par les grèves et manifestations, certains militants sont-ils tentés de trouver d’autres moyens d’action moins « consensuels » ?

Manifestations, grèves. Depuis la mise sur pied du « nouveau » gouvernement fédéral en 2014, le front commun syndical a multiplié les actions afin d’instaurer un rapport de force censé faire revenir Charles Michel et ses ministres sur certaines de leurs décisions. Sans résultat palpable aux yeux des militants, bien souvent. Et quand l’équipe gouvernementale accepte tout de même de s’asseoir à la table des négociations, le résultat ne serait guère plus concluant. «  En Belgique, une action syndicale est jugée efficace quand elle mène à une négociation collective, explique Bruno Bauraind, secrétaire général du Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative (Gresea). Or aujourd’hui cette négociation collective est très encadrée, l’espace de négociation des syndicats y est faible… »

Face à ce double constat, un sentiment diffus semble se répandre chez certains militants : les manifestations, les grèves, tout cela ne servirait plus vraiment à grand-chose. Au point de les pousser à plus de « radicalité » ou de les inciter à opter pour d’autres moyens de contestation ?

La violence paie ?

« L’idée que la violence paie est très présente. » Le titre de l’interview est sans équivoque. Publié sur le site du quotidien Libération, cet entretien avec la sociologue Isabelle Sommier – professeure de sociologie à l’Université Paris-I Panthéon-Sorbonne et spécialiste des mouvements sociaux – évoque la situation tendue que connaît la France depuis quelques semaines à la suite de l’émergence du mouvement des gilets jaunes. « Les réponses tardives d’Emmanuel Macron et d’Édouard Philippe ont exaspéré les gilets jaunes et conforté l’idée chez certains que le recours à la violence était nécessaire pour être audible », affirme Isabelle Sommier au cours de l’entretien.

« Un mouvement, s’il veut faire aboutir des revendications, doit faire peur. » Bruno Bauraind, Gresea.

Les « résultats » engendrés par le mouvement ont aussi pu venir conforter cette impression. Si on peut discuter de l’ampleur des concessions faites par le président français, il n’empêche que les gilets jaunes, malgré leur faible nombre en rue – quelques dizaines de milliers de personnes à l’échelle d’un pays de 67 millions d’habitants – sont parvenus à obtenir des avancées que des syndicats français n’auraient peut-être pas obtenues en mettant plus de monde dans les rues. « Grâce » à la violence ? « C’est une question vieille comme le capitalisme, analyse Bruno Bauraind. Un mouvement, s’il veut faire aboutir des revendications, doit faire peur. Les gilets jaunes ont compris cela. Et cela interroge les syndicats. »

Attention : en Belgique et en France, les situations sont très différentes. D’après les chiffres de l’OCDE, en 2015 le taux de syndicalisation était de 54,2 % en Belgique contre… 7,9 % en France – même si ce chiffre peut notamment s’expliquer par le fait qu’en Belgique les syndicats servent de caisse de paiement pour les allocations de chômage, ce qui pousse les gens à s’affilier. Or on connaît le rôle de « catalyseur » de la colère rempli par les syndicats dans le cadre des conflits sociaux, ainsi que leur capacité à faire « atterrir » certains mouvements et certaines revendications. Dans un contexte de grande faiblesse syndicale outre-Quiévrain, il n’y a donc rien d’étonnant qu’un mouvement comme les gilets jaunes puisse naître plus facilement et opter pour des actions moins « institutionnalisées » que la manifestation ou la grève. Alors qu’en Belgique, où les syndicats sont encore forts, le mouvement des gilets jaunes paraît plus anecdotique. Ce qui n’empêche pas ses secousses de venir y faire trembler les syndicats. « Les gilets jaunes reprochent aux syndicats d’être trop institutionnalisés. Ils leur disent ‘Vous négociez, mais on n’en voit plus le résultat’. Ils veulent des actions plus directes », continue Bruno Bauraind. Avant de préciser que la notion de résultat est toutefois à nuancer. « Cela veut dire quoi être efficace ?, s’interroge-t-il. Pour un syndicat, certaines actions sont aussi faites pour maintenir leur position dans le jeu institutionnel… »

Trop d’institutionnalisation ?

Et si c’était justement dans l’institutionnalisation que résidait le problème ? En Belgique pourtant, le phénomène n’est pas nouveau. La contestation sociale « a été institutionnalisée dès le début du XXe siècle. La pratique d’action collective a très tôt été dirigée vers la concertation sociale, la négociation collective », explique Bruno Bauraind. Il en est de même pour la manifestation ou la grève « qui, dès lors qu’elle a été acceptée, est entrée dans une structure qui lui a fait perdre de l’efficacité », estime Bruno Frère, chargé de cours en sociologie à l’ULg. Avant d’ajouter : « À partir du moment où des actions sont illégales, elles ont un pouvoir de transformation, parce que l’État, les patrons se sentent menacés. »

« À l’heure actuelle, le débat tourne beaucoup autour des modes d’action, mais pas autour du fait que les décideurs n’écoutent plus… » Marie-Hélène Ska, CSC.

Pourtant, malgré cela, ces « outils » semblent avoir fonctionné pendant des décennies. Qu’est-ce qui a donc changé ? Pour Robert Vertenueil, président de la FGTB, une des réponses est peut-être à aller chercher du côté du regard que l’on porte sur ces actions, justement. « On nous dit que la grève, ce n’est pas transgressif. Mais ça l’est. Cela coûte des millions à l’économie. Mais une partie de la population ne le voit pas comme ça, elle se dit qu’elle a perdu de l’argent, du temps, etc. », analyse-t-il.

Marie-Hélène Ska, secrétaire générale de la CSC, elle, va un pas plus loin : « À l’heure actuelle, le débat tourne beaucoup autour des modes d’action, mais pas autour du fait que les décideurs n’écoutent plus… » À l’entendre, c’est l’attitude de ces décideurs qui a changé. Un point que confirme Robert Vertenueil. « Il y a quelques années, quand il y avait une action d’envergure, le gouvernement appelait le lendemain pour qu’on discute. Aujourd’hui, il attend et finit par faire ce qu’il veut », admet le secrétaire général de la FGTB.

Une attitude qui créerait de la frustration dans les rangs des militants. Qui, face à cette surdité, pourraient être tentés par plus de « radicalité ». « Je ne cautionne pas, mais, quand les gens manifestent et qu’ils ont l’impression d’être pris pour des gugusses, ils se radicalisent. Toute cette situation va nous pousser à prendre un rôle de subversion », analyse Robert Vertenueil. Cette voie vers plus de radicalité pourrait-elle vraiment être suivie par les syndicats ? Pas vraiment si l’on en croit Bruno Frère. « Si les syndicats se mettent à donner un blanc-seing à des actions violentes, ils risquent de perdre leur position institutionnelle et leur possibilité de négocier ce qui peut encore l’être », analyse-t-il.

« On nous dit que la grève, ce n’est pas transgressif. Mais ça l’est. » Robert Vertenueil, président de la FGTB.

Autre difficulté pour les syndicats : être dans la capacité d’assembler et d’organiser une « classe précaire » composée par des individus connaissant des réalités très différentes. Quel point commun existe-t-il effectivement entre un ouvrier métallurgiste et une travailleuse de centre d’appels ? Une situation qui n’existait pas il y a cinquante ans où la « classe ouvrière » paraissait plus « homogène ». « Les statuts se sont fortement diversifiés, et ils ne se reconnaissent pas forcément entre eux alors qu’ils ont en commun une forme de précariat », analyse Bruno Frère. « Esseulés », ne se sentant plus représentés par des structures ayant du mal à « collectiviser » le conflit, ces « nouveaux statuts » peuvent dès lors être tentés de prendre leur sort en main via des structures ou des modes d’action moins « classiques ».

C’est quoi la désobéissance civile ? On parle de « désobéissance civile » lorsque des citoyens, mus par des motivations éthiques, transgressent délibérément, de manière publique, concertée et non violente, une loi en vigueur, pour exercer une pression visant à faire abroger ou amender ladite loi par le législateur (désobéissance civile directe) ou à faire changer une décision politique prise par le pouvoir exécutif (désobéissance civile indirecte). Source : Universalis.

Le retour de la désobéissance civile

Les syndicats semblent donc coincés. D’autant plus que de « nouvelles conflictualités » sont apparues entre-temps : écologistes, féministes, « zadistes ». Autant de nouveaux champs d’action dont les conflictualités « ne se situent plus – que – sur le travail », explique Bruno Frère. Des sujets qui sont aussi portés par des générations parfois plus jeunes « qui ne sont plus forcément prêtes à suivre des appareils. Les jeunes sont très engagés, mais ils ne suivent plus de mouvement. Ils défendent des causes », admet Robert Vertenueil.

« Il ne faut absolument pas que la désobéissance civile soit institutionnalisée. » Stéphanie Demblon, Agir pour la paix.

Dans ce contexte, la tentation d’opter pour d’autres modes d’action est forte. Si elle existe depuis très longtemps, la désobéissance civile (voir encadré) a de nouveau le vent en poupe ces derniers temps. Une désobéissance civile qui n’a quant à elle rien d’institutionnel puisqu’elle revendique clairement le fait d’enfreindre une loi pour faire entendre sa voix. « Il ne faut absolument pas que la désobéissance civile soit institutionnalisée, cela n’aurait plus aucun sens ni aucun impact, même si nous prendrions sûrement moins de risques au niveau légal », estime Stéphanie Demblon, qui travaille pour l’asbl Agir pour la paix. Reconnue par la Communauté française, cette association donne notamment des formations à la désobéissance civile. « Absolument pas anti-démocratie, parce qu’elle met l’État devant certaines de ses contradictions », la désobéissance civile se veut « publique, assumée, intentionnelle et non-violente », continue Stéphanie Demblon. Un mode de fonctionnement qui plaît visiblement puisque la travailleuse acquiesce quand on lui demande si ce mode d’action connaît un regain d’intérêt. « En même temps, c’est cyclique, continue notre interlocutrice. Il y a 15 ans, il y avait déjà 2.000 personnes à Kleine-Brogel (base de la Force aérienne belge) pour une action de désobéissance civile contre les ogives nucléaires américaines qui y sont entreposées. »

Il n’empêche, « le sentiment d’impuissance actuel, peut-être plus grand, fait qu’on en reparle », admet Stéphanie Demblon. De même que le mode de fonctionnement intrinsèque de ces actions ? Si l’on en croit Stéphanie Demblon, les actions de désobéissance civile sont « collectives, non hiérarchiques et permettent à tout le monde de se sentir impliqué. Il y a une sorte d’emporwerment très fort ». Des caractéristiques visiblement susceptibles de plaire à des générations de jeunes militants en recherche de moins de verticalité. Attention cependant : cela ne signifie pas pour autant que ceux-ci sont prêts à abandonner des modes d’action plus « classiques ». « Quand je vois les jeunes qui manifestent pour le climat, je constate que ce que l’on présentait comme ringard il y a peu redevient tendance », ironise Marie-Hélène Ska.

Plus globalement, toute action semble devoir se penser dans une stratégie plus complexe, que l’on parle de manifestation et de désobéissance civile. « Je ne connais personne qui choisisse la désobéissance civile de manière exclusive, souligne Stéphanie Demblon. Cela s’inscrit dans une stratégie où l’on fait des manifestations, des pétitions, des cartes blanches, etc. » Le tout dans le but de tendre vers plus d’efficacité ? Il faut voir. « Sur les cinq dernières années, on n’a peut-être pas beaucoup progressé, mais nous avons prouvé que nous ne nous résignons pas. Vous pensez que les gens qui manifestent pour le climat vont obtenir un effet à court terme ? Nous continuerons aussi longtemps qu’il le faut », conclut Marie-Hélène Ska.

 

 

La manifestation cogérée, une histoire belge
© Colombe Nicolas

À Bruxelles, il s’organise chaque année près de 900 manifestations. Des toutes petites avec une dizaine de personnes aux toutes grosses avec plus de cent mille participants. Des bien encadrées et des non autorisées. Comment se gère une manif ? Comme tout le reste, en Belgique, en cultivant l’art du compromis.

Décembre 2018. Le bourgmestre de Bruxelles interdit l’organisation par des groupes d’extrême droite d’une manifestation contre le pacte migratoire. Le Conseil d’État lui donne tort estimant que l’arrêté régional ne motivait pas assez les raisons pour lesquelles on mettait à mal le droit constitutionnel de manifester. La manifestation dégénère. Il y aura 70 arrestations. Le même mois, plusieurs rassemblements de gilets jaunes à Bruxelles se soldent par des affrontements entre policiers et manifestants, avec des blessés, du matériel urbain détruit.

Les manifestations sont-elles devenues plus violentes ? Pourquoi interdire certaines et autoriser d’autres ? La gestion des manifestations a profondément évolué au cours de ces trente dernières années. Aujourd’hui, en général, l’appareil policier reste calme. Cela n’a pas toujours été le cas.

« Dans les années 80, en tant que policier, on gérait les manifestations par la matraque. » Fabien Houlmont, policier et délégué CGSP.

L’auteure de ces lignes a « couvert » sa toute première manifestation le 16 mars 1982. Les syndicats avaient rassemblé 13.000 sidérurgistes venus de Liège et de Charleroi pour dénoncer les pertes d’emploi chez Cockerill Sambre et les mesures antisociales du gouvernement de l’époque. Les forces de l’ordre avaient mobilisé de leur côté 1.500 policiers, une vingtaine d’autopompes, 60 chevaux, des véhicules blindés et un hélicoptère qui ne cessera de tournoyer à basse altitude au-dessus des manifestants. Ce jour-là, les journalistes assisteront à des scènes de violence policière inouïes. Il y aura plus de 300 blessés, dont 14 graves, essentiellement chez les manifestants, et le centre de Bruxelles sera saccagé. Deux, trois ans plus tard, les manifestations des jeunes pour l’emploi sont brutalement réprimées et font plusieurs dizaines de blessés.

Fabien Houlmont, policier et délégué syndical CGSP, se souvient : « Dans les années 80, en tant que policier, on gérait les manifestations par la matraque. On formait les policiers à courir vite et à frapper. Beaucoup de collègues étaient dans cette ‘envie d’en découdre’. Force devait rester à la loi. Résultat ? Il y avait chaque fois beaucoup de blessés de part et d’autre. On avait acheté des chars d’intervention urbains que les Français utilisent toujours d’ailleurs. Certains policiers et gendarmes, poursuit Fabien Houlmont, ont compris qu’il fallait évaluer notre attitude en matière de maintien dans l’ordre. » Pour le délégué CGSP, la réforme des polices et l’approche « éthique » de l’ex-commissaire de la zone de police de Bruxelles-Nord David Yansenne ont joué un rôle essentiel pour faire évoluer les esprits. C’est grâce à David Yansenne, alors officier de gendarmerie, que s’est mis en place dès le début des années 90 le dispositif de « gestion négociée de l’espace public » pour garantir à la fois le droit de manifester et les besoins de sécurité publique. Cette « gestion négociée » est au départ une « recette » exclusivement belge. Les ingrédients de base ? La négociation, la discrétion. « La plupart des gens veulent manifester pacifiquement, explique Fabien Houlmont. On demande aux manifestants où ils veulent aller et les policiers se rendent invisibles pour ne pas provoquer les plus excités. Ils n’interviennent que lorsqu’il y a des débordements. On reste jusqu’au bout dans une logique de concertation avec les organisateurs de la manifestation. »

C’est la règle que nous dit suivre Daniel Van Calck, gestionnaire des manifestations dans la zone de Bruxelles-Capitale–Ixelles. Le « boss des manifs » nous reçoit dans le QG du service « interventions ». Dans la grande salle où se négocient les grosses manifestations, il y a, curieusement partout sur les murs des photos pas très pacifiques de policiers en action.

« Quand nous apprenons qu’il va y avoir une manifestation, nous contactons les personnes pour connaître leurs intentions », explique Daniel Van Calck. Comment sont-elles identifiées ? « La plupart sont repérées par les Renseignements généraux, via Facebook notamment. » À la police de Bruxelles, il existe plusieurs négociateurs qui ont chacun « leurs » manifestants. L’un gère les syndicats, un autre les actions contre les ambassades, un troisième celles des Kurdes… Les organisateurs contactent souvent spontanément « leur » policier de référence. Amnesty Belgique nous dit avoir toujours le même contact au sein de la police de Bruxelles. « Pour les grosses manifestations, celles qui vont rassembler des dizaines de milliers de personnes, on organise une réunion de concertation, poursuit Daniel Van Calck. Cela se fait avec les autres zones de police, les pompiers, la STIB, la police des chemins de fer, les taxis… Et on discute du parcours. » Pour les « habitués », on ne discute pas grand-chose en réalité. Il y a des « routes » pour les syndicats (avant le piétonnier, la célèbre promenade Bruxelles-Nord/Bruxelles-Midi), une route pour les Congolais ( ! ! !), une autre pour les manifs contre l’Union européenne. « Pour les jeunes qui manifestent le jeudi pour le climat, nous avons appris via Facebook l’organisation de la première action et le fait qu’il s’agissait d’écoliers. Ils sont venus marcher, sans concertation, sans autorisation. On a géré ce mouvement spontané, mais je leur ai dit : ‘La prochaine fois, venez nous voir avant’. »

« En Allemagneles policiers escortent les manifestants d’un bout à l’autre du cortège. Chez nous, c’est inimaginable ! » Daniel Van Calck, gestionnaire des manifestations dans la zone de Bruxelles-Capitale–Ixelles.

Cachez ces policiers…

« Il faut que les gens puissent s’exprimer, poursuit le policier. Nous devons faire baisser le seuil de frustration qui motive la manifestation en permettant d’aller le plus près possible de l’endroit qui cristallise la colère. Mais nous ne devons pas nous montrer et nous demandons donc toujours aux organisateurs qu’ils aient des ‘stewards’, des responsables du service d’ordre. » Patricia Biard, responsable des manifs pour la CSC, détaille : « Nous discutons des endroits où nous allons passer et, si nous ciblons un parti, une organisation, nous demandons à pouvoir ‘passer devant’. Les stewards reçoivent par écrit tous les détails de l’itinéraire. Ce sont souvent les mêmes qui font ça depuis des années. Tout est très balisé, très détaillé. Parfois à l’excès. À Namur, j’ai coorganisé une manifestation sur les APE. Il y avait six ou sept policiers autour de la table. À Bruxelles, ça prend parfois des proportions déraisonnables avec 25 personnes pour en discuter. Et pour les itinéraires, il y a finalement peu de marge de manœuvre. » Patricia Biard dénonce les exigences (surtout à Namur) en matière de stewards : « C’est lié au nombre de participants estimés. On nous a déjà demandé plus de 200 personnes pour faire le service d’ordre. »

« Tout est très balisé, très détaillé. Parfois à l’excès. »  Patricia Biard, CSC.

Daniel Van Calck insiste sur le rôle essentiel de ces stewards pour détecter les « problèmes » dans le cortège. Et si la manifestation est improvisée ? « Quand les ‘gamins’ ont manifesté le premier jeudi, j’ai trouvé douze policiers pour faire les stewards. Bien sûr, on n’a pas envoyé des gars en tenue ‘robocop’. En Allemagne, ajoute-t-il, les policiers escortent les manifestants d’un bout à l’autre du cortège. Chez nous, c’est inimaginable ! »

La gestion négociée de l’espace public est donc très formalisée. Trop ? Fabien Houlmont le pense et il n’est pas le seul. Les exigences en matière d’autorisation préalable freineraient les rassemblements spontanés.« On ne dispose que de quelques jours pour demander l’autorisation, explique Alexis Desweef, ex-président de la Ligue des droits humains. Et pas question de manifester un samedi ni à certaines heures pendant la semaine. À Bruxelles, c’est le dimanche, point barre. On ne peut pas déranger les commerçants. »

« C’est vrai que nous privilégions le dimanche, répond Philippe Close, bourgmestre de Bruxelles-Ville. Tout peut paraître très formalisé, mais comment faire autrement ? Nous avons 900 manifestations par an dont la majorité ne concernent pas la Belgique. Je dois pouvoir trouver un équilibre entre le droit de manifester et la nécessité de préserver une vie de qualité pour ses habitants. Les manifestations représentent un coût énorme. C’est près de 2.650 policiers qui sont employés par la Ville. »

Jamais de manif le samedi dans le pentagone ni à Ixelles, jour de marché, confirme Daniel Van Calck. Cela n’empêche pas de se montrer parfois accommodant. « Les Congolais veulent toujours manifester le samedi. On leur a trouvé un parcours qui longe le pentagone vers le quartier européen. » « J’ai l’impression qu’il y a toujours moyen de s’arranger, reconnaît Stéphanie Biard. J’ai déjà pu organiser une action contre la violence faite aux femmes un samedi, place de la Monnaie. »

L’arrestation administrative, autre spécificité belge

Quels sont les critères pour interdire une manifestation ? « Cela n’arrive au maximum que quatre ou cinq fois par an et presque chaque fois le Conseil d’État nous donne tort, explique Philippe Close. J’interdis quand je suis convaincu que la manifestation va dégénérer d’office. » Les manifestations de gilets jaunes qui refusent de négocier quoi que ce soit ont suscité une crispation des autorités publiques. Pour Fabien Houlmont, interdire une manifestation est a priori « contre-productif ». « On peut comprendre que les autorités aient besoin d’être ‘rassurées’, mais, si une trentaine de personnes débarquent sans rien casser comme ça s’est passé avec les gilets jaunes à Namur, pourquoi ne pas les laisser faire, sans intervenir ? »

« C’est une expertise difficile, convient Philippe Close. La police dispose d’un pouvoir énorme, celui de procéder à des arrestations administratives, avec l’autorisation du bourgmestre. Avec la gestion négociée de l’espace public, c’est aussi une particularité belge en Europe. Il faut l’utiliser avec parcimonie, car c’est tout de même l’arrestation d’une personne avant qu’elle ne commette un délit. C’est un pouvoir qui peut très vite devenir arbitraire. La police doit toujours faire une mise en garde préalable : ‘Si vous continuez, vous serez arrêté.’ La question est de savoir si et quand la manif va dégénérer. Je considère que, dès qu’on s’en prend aux forces de l’ordre, on doit procéder à des arrestations administratives. »

« J’interdis quand je suis convaincu que la manifestation va dégénérer d’office. » Philippe Close, bourgmestre de Bruxelles-Ville.

Daniel Van Calck fait la différence entre les manifestations non autorisées, mais « tolérées » et celles qui sont interdites où l’intervention policière est alors immédiate. Le tabou, c’est la zone neutre. « On peut laisser faire des actions ‘médiatiques’, comme lors de la manifestation pour le climat du 27 janvier. On savait que ce n’étaient pas des ‘méchants’ et on n’allait donc pas les chasser d’emblée à coups de matraque. Mais après, il fallait partir… »

Pour certains manifestants cependant, la patience policière a tendance à devenir limitée et les brutalités commises lors des arrestations sont plus nombreuses. « On perçoit une plus grande tension. Est-ce sous l’effet des mesures d’économies qui touchent les policiers (sous-effectifs, matériel vieillissant), la conséquence de l’augmentation – aussi – des violences commises à leur égard ? », s’interroge un syndicaliste. On sent en tout cas le commissaire déconcerté par son expérience avec les gilets jaunes qui met à mal le modèle de « gestion négociée de l’espace public ». « J’ai rarement ressenti une telle hostilité à notre égard. Et le plus gros problème, c’est que nous ne savions pas avec qui parler. »

« T’es bonne sans carbone » : #slogan

Pas de manif sans slogan. À l’heure où ce dernier se fait hashtag, les pancartes continuent de se brandir, de prendre l’eau et le soleil et d’imposer parfois durablement des phrases qui claquent. Preuve que, des gilets jaunes à la marche pour le climat, la politique demeure, jusque dans la rue, une question de mots.

« Préparez vos guiboles. Y’a bientôt plus de pétrole. » « Quand c’est fondu, c’est foutu. » « Non-assistance à la planète en danger »… Il y en a eu, il y en a et il y en aura encore ! Comme tous les mouvements sociaux d’importance, la marche des jeunes pour le climat invente ses propres ritournelles, la palme de la mignonnerie un rien vulgaire allant sans doute au « Nique pas ta mer » et au « T’es bonne sans carbone ». « C’est d’autant plus jouissif que ce sont souvent des jeunes femmes qu’on a vues porter ce genre de pancartes, avec un côté cru, un côté cul. Autant je passe mon temps à repérer les slogans sexistes, autant on sent que c’est ici une manière de désamorcer l’aspect violent du ‘t’es bonne’ qu’on essaie toujours de nous faire passer pour un compliment », commente Laurence Rosier, professeure de linguistique à l’Université libre de Bruxelles. Ce qu’il y a de mystérieux et de presque magique avec le slogan, c’est qu’il est au fond une phrase sans auteur, telle une parole descendue du ciel mais qui serait plutôt une parole descendue du train pour Bruxelles, une parole émanant des blagues potaches qui tournent à la réflexion profonde et inversement, une parole collective, mal élevée et pleine de sens. « C’est ce qu’on appelle un procédé d’aphorisation : une phrase se met à fonctionner soudain comme un proverbe, elle entre dans la mémoire collective et peu importe qui l’a dit car l’important est que ça circule.Souvent, ce procédé s’accompagne de jeux de mots, comme dans ‘Je suis chaud chaud chaud chaud pour le climat’. Chez ces jeunes, on sent qu’il y a aussi une forme d’autodérision par rapport à leurs propres expressions. Cet aspect ludique fait partie de la connivence qui se met en place lors de la manifestation. »

Ce qu’il y a de mystérieux et de presque magique avec le slogan, c’est qu’il est au fond une phrase sans auteur.

Du slogan au hashtag

Qu’importe les smartphones : les pancartes, comme le fait de descendre physiquement dans la rue, restent un élément incontournable de la contestation. Elles permettent aussi la recherche graphique, l’inventivité des supports comme on a pu le voir lors des manifs anti-Trump. « Il y a un côté un peu carnavalesque qui est intéressant car, le carnaval, c’est historiquement le jour où on pouvait retourner les interdits sociaux dans un esprit festif et c’est en partie ce qui se passe dans les manifestations. » Ce qui a changé, c’est que les réseaux sociaux constituent aujourd’hui un immense relais pour ces slogans, que ce soit par la diffusion de photos de pancartes… ou par les hashtags, tel le fameux #meetoo, qui sont parfois à l’origine même des mouvements. « Les hashtags sont les nouvelles formes du slogan, avec cette particularité qu’ils permettent de créer des communautés inédites par rapport aux manifs à l’ancienne, où les profs allaient aux manifs avec des slogans de profs et les métallos avec des slogans de métallos. Il y a aussi une dimension performative : on commence par un hashtag et puis on se rassemble vraiment ! » Le hashtag permet d’ailleurs parfois de contrevenir à la règle de la paternité inconnue et de remonter à la première occurrence du slogan : ainsi avons-nous rapidement appris que #jesuischarlie était le fait du graphiste français Joachim Roncin.

Certains hashtags que nous voyons aujourd’hui défiler entreront donc peut-être dans l’histoire. Maints slogans de Mai 68 sont devenus avant eux des mantras : « Il est interdit d’interdire », « Sous les pavés, la plage », « Sois jeune et tais-toi », « Ni Dieu ni maître », « Soyez réalistes, demandez l’impossible », « CRS=SS’… « En mai 1968, il y avait des slogans très politiques, relatifs à la prise de parole elle-même. Il y avait quelque chose d’une utopie liée au langage en soi, mais pas de revendication précise. Le détournement va de pair avec le slogan : ‘CRS=SS’, cela date de 1947 et cela a été repris en 1968. Les slogans sont porteurs de mémoire et de mémoire collective. »

Clin d’œil de l’histoire

Même lorsque les pancartes se délitent, même lorsque les graffitis sont effacés et que les écrits ne restent pas, le slogan est donc capable de survivre et de se régénérer. Il est d’ailleurs souvent lui-même une manière de replacer dans une perspective historique la cause pour ou contre laquelle on se bat. Ainsi a-t-on vu au sein du mouvement des gilets jaunes de multiples slogans établissant un parallèle entre Emmanuel Macron et Louis XVI, Brigitte Macron et Marie-Antoinette, tel ce « Eh bien, donnez-leur du biocarburant », en référence au « Qu’ils mangent de la brioche » – d’ailleurs non attesté – de la future guillotinée. Le très présent « Champion de la taxe », suivi de l’acronyme ACAB pour « All capitalists are bastards » est un autre exemple de la (double) vie de certains slogans, « ACAB » étant à l’origine un slogan utilisé par les skinheads anglais et certains milieux anarchistes, avec le sens de « All Cops are Bastards », autrement dit « Tous les flics sont des salauds ».

« Chez ces jeunes, on sent qu’il y a aussi une forme d’autodérision par rapport à leurs propres expressions. » Laurence Rosier, ULB.

Bien souvent, le slogan apparaît surtout comme une manière de reprendre la main sur l’idiome politique lui-même, cette trop pesante langue de bois, ces belles paroles réputées non suivies d’effets. « La ‘France forte’ de Sarkozy n’a pas mis longtemps à devenir ‘La France Pelforth’. C’est en effet une appropriation symbolique du slogan politique, qui est souvent facile à détourner, explique Laurence Rosier. Les slogans fonctionnent aussi comme des figures de style, avec des répétitions, un côté poétique, qui fait qu’on peut aussi les scander. » Bien sûr, l’inventivité ne visite pas pareillement toutes les causes. La Manif pour tous avait bien trouvé le « Le gender, c’est pas mon genre », « Un papa, une maman pour tous les enfants » ou le plus audacieux « La famille, patrimoine de l’humanité », mais le slogan qui claque, au final, a semblé lui échapper. « Il faut reconnaître qu’il y a des causes qui se heurtent assez vite à la loi, et heureusement. On ne peut pas être dans l’homophobie ou le racisme, sous peine d’accusation d’incitation à la haine. Certains collectifs ont même fait de fausses manifs de droite, qui illustraient bien cette limite. ‘Oui, oui oui aux violences policières’, c’est un slogan impossible à tenir. » Reste le cas de ces marches blanches où le silence respectueux remplace le slogan pour devenir lui-même un discours. #pasdemots.

Service minimum : des travailleurs «pris en otage » ?

Longtemps, le service minimum a été une « arlésienne » lancée par le monde politique pour dénoncer tel ou tel mouvement de grève dans les services publics. Le dernier gouvernement fédéral a fait de cette rengaine une réalité dans quelques secteurs, comme le rail.

Dans son accord de gouvernement, la coalition N-VA/MR/CD&V/Open VLD faisait mention de l’instauration d’un service garanti dans trois secteurs : le transport ferroviaire, les prisons et le contrôle aérien. « Il s’agit de viser les secteurs où les grèves sont les plus visibles, les mieux suivies et suscitent le plus d’impact sur l’opinion publique, touchant notamment à la mobilité des citoyens ou à l’ordre public. Pour l’acteur politique, c’est un moyen d’affaiblir l’action syndicale, dans un contexte de fragilisation des personnels les plus précaires par rapport à la grève », résume Jean Vandewattyne, chargé de cours à l’ULB et spécialiste de la mobilisation et des conflits sociaux. « Ces secteurs ont une tradition de luttes syndicales bien ancrée. Et ce sont surtout, en ce qui concerne le rail et les prisons, des secteurs que les autorités ont laissé pourrir…Bon nombre de conflits s’expliquent par cette absence de réponse politique. »

Sans conteste, c’est son instauration à la SNCB qui fut la plus emblématique parce que le gouvernement imposa le service minimum à la suite d’un échec de la concertation sociale. Dans la loi du 29 novembre 2017 relative à la continuité du service de transport ferroviaire de personnes en cas de grève, le préavis doit être donné huit jours ouvrables à l’avance. Si la grève ne dure qu’un seul jour, les travailleurs doivent faire savoir, au plus tard 72 heures à l’avance, s’ils participent ou non au mouvement. En tenant compte des collaborateurs du rail disponibles, une offre de transport peut être mise en place, qui est alors communiquée aux voyageurs 24 heures à l’avance. En outre, il y a aussi des sanctions disciplinaires à l’égard des collaborateurs qui n’ont pas communiqué en temps et heure leur disponibilité le jour de grève ou qui ne se sont pas présentés au travail alors qu’ils avaient annoncé leur présence le jour J. Lors de sa première application l’été dernier, tous les trains annoncés ont circulé – environ un train sur trois alors qu’un seul syndicat faisait grève –, ce qui fut, aux yeux du gouvernement et de la direction de la SNCB, une grande satisfaction. Mais en fonction du degré de mobilisation des cheminots, ce service minimum pourra considérablement varier d’une grève à une autre.

« En étant tenus de déclarer individuellement à la direction leur intention de faire grève, ils sont exposés aux pressions voire à des sanctions de leur employeur. » Etienne Libert, CGSP Cheminots.

Pour les syndicats, il reste surtout une atteinte fondamentale au droit de grève, raison pour laquelle certaines organisations (CSC Transcom et CGSP) ont intenté une action devant la Cour constitutionnelle. Sur le terrain, le risque est de voir certains travailleurs hésiter à faire grève puisqu’il faut s’inscrire préalablement sur des listes. « L’instauration d’un service minimum vise à briser les grèves, qui sont des réponses collectives aux problèmes du rail que vivent quotidiennement usagers et cheminots. En étant tenus de déclarer individuellement à la direction leur intention de faire grève, ils sont exposés aux pressions de l’employeur pour y renoncer, voire à des sanctions importantes en cas de changement d’avis », s’inquiète Etienne Libert, secrétaire général de la CGSP Cheminots. Le représentant syndical en veut pour preuve la dizaine de cheminots déjà sanctionnés depuis la mise en place du service garanti.

La crainte est aussi de voir, avec cette loi, une voie grande ouverte pour l’imposer dans tous les secteurs publics. « Les grèves, si elles sont contraignantes, sont utiles à long terme : ce sont les moyens les plus efficaces pour stopper le désinvestissement chronique dans le rail et le manque de qualité qui en découle. À savoir trois milliards d’euros de réduction du budget. Ces coupes budgétaires sont la cause de la fermeture des lignes moins rentables ou de certaines gares », ajoute Etienne Libert.

Prison : des agents seuls contre tous

À côté de la SNCB, le gouvernement fédéral a approuvé l’automne dernier un projet de loi relatif au service garanti dans les prisons. Il doit encore être voté à la Chambre. Selon ce projet de loi, un plan par prison sera désormais élaboré lors de chaque grève. Celui-ci renseignera sur le nombre de membres du personnel qui doivent être présents afin de garantir le service minimum correspondant aux exigences sur le plan des droits de l’homme. Il reviendra aux chefs d’établissement d’élaborer, 72 heures avant le début de la grève, une liste des agents qui auront déclaré ne pas participer au mouvement. S’ils constatent qu’il n’y a pas suffisamment de personnel présent, ils aviseront le gouverneur de province qui se concertera avec les responsables des syndicats représentatifs sur les dispositions qu’il convient de prendre. Si nécessaire, le gouverneur pourra rendre ces dispositifs contraignants.

« Lors des grèves de 2016, la distribution de nourriture et de médicaments a été perturbée ; aucune extraction vers les palais de justice n’a été opérée. De telles violations des droits fondamentaux ne sont plus tolérables. » Marie Berquin, OIP.

Ce projet est une réponse à la mise en demeure de la Belgique par le Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants (CPT). En mars, l’instance avait notamment pointé les mauvaises conditions de vie des détenus, parfois privés de douche ou de promenades en cas de grève, faute de personnel pour les encadrer. Les conditions de détention inhumaines lors des mouvements de grève sont également dénoncées par d’autres acteurs comme la Ligue des droits humains (LDH) ou l’Observatoire international des prisons (OIP). Il faut dire que, depuis 2012, les conflits sociaux se sont multipliés dans les prisons pour dénoncer les conditions de travail et réclamer plus de moyens budgétaires et humains dans les établissements pénitentiaires.

« Lorsque les agents pénitentiaires cessent le travail, tout est bloqué jusqu’à l’arrivée des policiers, qui ne sont pas formés au fonctionnement compliqué d’une prison, par exemple aux mouvements des détenus », explique Marie Berquin, de l’Observatoire international des prisons. « Lors des grèves de 2016, la distribution de nourriture et de médicaments a été perturbée, causant des malaises ; aucune extraction vers les palais de justice n’a été opérée. Les internés des annexes psychiatriques sont ceux qui souffrent le plus des grèves. Des incidents avec la police se sont produits ponctuellement. De telles violations des droits fondamentaux ne sont plus tolérables », poursuit-elle. Cela dit, l’Observatoire reste attaché au droit de grève : il ne s’agit pas d’empêcher tout mouvement social. « La plupart des motifs de grève sont légitimes, en particulier celui lié au problème de la surpopulation carcérale. Le service garanti restera inefficace si on ne s’attaque pas aux causes du mécontentement. Celui-ci est la conséquence d’une absence de politique pénitentiaire cohérente, dénoncée depuis des années par l’Observatoire », rappelle Marie Berquin.

Du côté des directeurs de prison, le fait de régler par la loi les mouvements de grève du personnel pénitentiaire constitue une avancée significative. En cela, ils sont rejoints par les syndicats de policiers qui réclament eux aussi l’instauration d’un service minimum assuré par des agents pénitentiaires eux-mêmes en cas de mouvement social en prison.

Axel Piers, directeur de la prison de Mons et représentant de l’Association des directeurs de prison francophones, s’interroge toutefois sur la nécessité d’un dispositif comme le service minimum, au lieu de prévoir – comme à l’armée ou à la police – que l’organisation de la revendication se passe autrement qu’à travers la grève. « Dans le système proposé, le droit de grève est reconnu de facto pour 24 ou 48 heures sans qu’aucun dispositif ne garantisse les droits des détenus liés au service minimum. De même, échappent à la règle les préavis de grèves interprofessionnelles, ce qui complique le bon fonctionnement des prisons. »

De leur côté, les organisations syndicales considèrent que ce service minimum ne serait ni applicable ni efficace. À cause notamment d’un sous-effectif chronique : « Les agents pénitentiaires fonctionnent déjà en service minimum continu », dénonce Michel Jacobs, secrétaire fédéral CGSP Prisons. « Les problèmes d’absentéisme sont d’ailleurs une conséquence de ce sous-effectif chronique », poursuit-il. Pour le représentant de la CGSP, un tel projet de loi ne réglera pas la question des moyens mis à la disposition des institutions pénitentiaires. Selon Vaïa Demertzis, du CRISP, il est toutefois permis de s’interroger sur la stratégie syndicale qui semble faire fi de l’autre banc d’acteurs tout aussi concernés par la politique pénitentiaire menée en Belgique : les détenus. « Ce sont des acteurs invisibles et invisibilisés par le mode de fonctionnement carcéral et syndical. Ils ne sont ni organisés ni défendus au sein de l’établissement pénitentiaire. Il apparaît urgent pour les organisations syndicales d’intégrer dans leur stratégie cet état de fait et de réfléchir à la manière d’élargir la solidarité aux autres victimes de la situation carcérale belge », affirme-t-elle1 concernant cette difficile conciliation du droit des agents pénitentiaires à l’action collective et des droits fondamentaux des détenus.

 

 

 

 

 

1. « Le service minimum dans les prisons belges : une pomme de discorde », Les @nalyses du CRISP en ligne, 1er juin 2018, Vaïa Demertzis.

Community organizing : les classes populaires prennent le pouvoir
© Colombe Nicolas

Los Angeles, 2013. George Zimmerman, l’homme qui a tiré sur Trayvon Martin, Afro-Américain de 17 ans, est relaxé. La ville est frappée par de violentes émeutes. La révolte est canalisée par le travail d’organisations communautaires nées 20 ans plus tôt dans la foulée d’autres émeutes. Celles-ci sont composées d’habitants de ces quartiers populaires qui se rassemblent et se mobilisent en vue de défendre leurs intérêts et de gérer des problèmes du quotidien relatifs à l’éducation, aux transports ou au logement notamment, selon une méthode appelée le community organizing (« organisation communautaire »). Cette forme d’action collective – dont la paternité revient à Saul Alinsky1 – est très répandue aux États-Unis depuis la fin des années septante. On la définit comme un syndicalisme de terrain – et citoyen aussi – un « contre-pouvoir local » bien organisé qui mise avant tout sur la mobilisation. Le community organizing fait l’objet d’un intérêt croissant en France, timide encore en Belgique. Éclairage avec Julien Talpin, politiste de l’Université de Lille, qui a réalisé une enquête ethnographique dans trois organisations communautaires de Los Angeles2 et suit de près son importation et déploiement en France.

Pourquoi le community organizing (CO) intéresse-t-il aujourd’hui les travailleurs sociaux et militants ?

Cette méthode permet de faire des choses qu’on a beaucoup de mal à faire, en tout cas en France. Le CO est une méthode rationalisée et intensive en termes d’énergie militante qui permet de mobiliser la population des quartiers populaires. Et de remporter des petites victoires, ce qui est important quand on sait que les classes populaires ont une défiance à l’égard de l’action collective « parce que ça ne marche pas ». Une deuxième raison du succès est son côté innovant et inédit bien qu’il s’agisse d’un mix d’éléments nouveaux avec des formes anciennes de syndicalisme notamment.

Quels sont justement ces nouveaux éléments ?

Le CO déploie son énergie sur le travail militant de terrain, comme les militants communistes le faisaient avant. Ils font du porte-à-porte, vont chercher les gens dans les clubs de sport, les églises ou à la sortie des écoles. Une grande partie des ressources est consacrée à la mobilisation. Aussi, il s’agit d’une méthode très rationalisée, avec des manuels. On est loin de la spontanéité. Ce qui peut poser la question de la « managérialisation » du travail militant. C’est l’une des ambiguïtés que je souligne.

En quoi consiste le rôle de l’organizer, et comment éviter aussi qu’il ne devienne, conséquence de la professionnalisation poussée, « manager » ?

Dans la tradition originelle, développée par Alinsky, l’organizer devait être hors du quartier. Mais aujourd’hui, une bonne partie des organizers en sont issus, permettant à la communauté de pouvoir s’y identifier. Il est clair que ces personnes connaissent une ascension sociale, engendrant une certaine distance sociale avec les autres membres du quartier. Les organizers suscitent aussi une fascination assez forte, ce qui est ambigu également et peut faire craindre une forme de paternalisme. Des pratiques existent donc pour contrecarrer leur pouvoir, à travers, notamment, l’importance donnée à la prise de parole des leaders (membres des organisations, issus de la communauté et fortement impliqués, NDLR), au moyen de l’éducation populaire également, qui permet d’offrir une formation politique aux habitants, sur l’histoire des mouvements sociaux, ou des thématiques précises comme le logement. En formant des leaders solides, les habitants ne se font donc pas marcher sur les pieds.

Comment créer de la solidarité dans le quartier et éviter une « guerre des pauvres » ?

L’un des grands enjeux est de verticaliser les colères. L’idée est de regarder l’origine de cette colère, de pointer du doigt Monsanto ou la législation sur les armes plutôt que son voisin.

Comment répondre à des colères – relatives par exemple au manque de crèche – et des enjeux, hyper-locaux, et parvenir à les politiser et construire une mobilisation plus large ?

C’est tout l’enjeu : créer une base locale de mobilisation et aboutir à un changement structurel. On ne peut pas régler les violences policières à l’échelle d’une ville par exemple. Aux États-Unis, il existe des coalitions de quartier qui ont mené à des mobilisations importantes. En France, à travers l’Institut Alinsky – espace de réflexion et de formation au CO – créé avec l’Alliance citoyenne (voir encadré), on a lancé une campagne sur la démocratie dans les HLM. C’est une façon de dépasser les problèmes des poubelles et des ascenseurs et d’interroger la gouvernance et le financement des logements sociaux.

En France, une alliance citoyenne pour sortir de l’impuissance

Des habitants en colère de Grenoble se sont un jour rendus chez leurs propriétaires avec des bocaux remplis de cafards. « Est-ce qu’on ouvre les bocaux ou allez-vous vous décider à gérer les problèmes d’insalubrité de nos logements ? », ont-ils demandé. Un autre jour, des enfants se sont installés dans le hall de l’hôtel de ville, transformé pour l’occasion en salle de classe, jusqu’à ce que les élus écoutent leurs doléances sur la situation des établissements de la municipalité. Ces actions – inspirées de la désobéissance civile – ont été menées par l’Alliance citoyenne. Une structure lancée par une poignée de militants formés en Angleterre et au Canada à la méthode Acorn – inspirée de l’héritage de Saul Alinsky – et composée aujourd’hui d’environ 800 habitants. L’Alliance est financée par les cotisations des membres et par des fondations. « Nous sommes des tisseurs de colère », explique Adrien Roux, fondateur de l’Alliance citoyenne. « On observe que les citoyens des quartiers où l’on est demandent d’abord des choses concrètes comme des crèches, des écoles ou l’amélioration de leur logement. Plutôt que de se plaindre du fait que les gens ne participent pas, il est possible de partir de ces demandes, d’aller rencontrer les gens, de réunir ceux qui ont des demandes similaires, de décider ensemble ce qu’on en fait », souligne Adrien RouxLe pragmatisme est au cœur de la démarche. « L’idée est réduire l’espace entre la personne qui a du pouvoir, qui est sur un piédestal, et les citoyens à terre »poursuit-il. Au moyen de la méthode « de l’escalier à quatre marches du pouvoir citoyen » : d’abord s’organiser en rencontrant le plus de monde possible ; ensuite, définir ensemble les demandes et à qui les adresser ; troisièmement, mener des actions collectives pour se faire entendre (des pétitions aux occupations) pour ensuite parvenir sur la quatrième marche, celle de la négociation où on est enfin au même niveau que le décideur. « Les personnes sont alors organisées, elles ont une parole collective et sont plus armées pour dialoguer avec les institutions. On obtient alors de petites victoires (réparations de fenêtres, rénovation de salle de classe, baisse des charges d’eau) qui redonnent espoir dans notre capacité à faire changer les choses. On fait reculer le véritable adversaire, qui n’est pas le propriétaire ou l’élu local, mais le sentiment d’impuissance. »

Une méthode bien calée qui fait ses preuves, et débouche sur des victoires, locales ou plus globales. À Aubervilliers par exemple, le combat contre des factures d’eau élevées s’est soldé – après un petit plouf dans la fontaine devant la mairie notamment – par le non-renouvellement de contrat de huit communes avec Veolia, opérateur privé, en vue d’une régie publique. La méthode se développe depuis plusieurs années dans des villes de France. Et en Belgique ? L’idée d’un syndicat tout terrain comme l’Alliance citoyenne se propage timidement, tant du côté des militants, des travailleurs sociaux que des syndicats. Periferia a organisé en automne 2017 des journées de réflexion sur la CO. Le MOC a lancé la construction d’une alliance dans des quartiers de Charleroi.

(1) De 1940 à 1970, le militant états-unien Saul Alinsky (1909-1972), dont on commence à redécouvrir en Europe l’ouvrage Être radical/Rules for radicals écrit en 1971, a construit des organisations d’habitants dans les quartiers pauvres de Chicago, New York, Boston ou Los Angeles, en vue d’améliorer leurs conditions de vie. Ses moyens d’action, dont s’inspirent aujourd’hui les militants de terrain, consistent en la rencontre entre les habitants, l’implantation d’organizers pour organiser la mobilisation, qui passe par la ruse, la désobéissance civile, ou encore l’action directe non-violente comme les sit-in ou les boycotts.

(2) Julien Talpin, Community organizing. De l’émeute à l’alliance des classes populaires aux États-Unis, Paris, Raisons d’agir, coll. « Cours et travaux », 2016.

Eva Maria Jimenez Lamas mobilise les invisibles

Syndicaliste, féministe et musulmane, Eva Maria Jimenez Lamas tente d’initier des travailleuses sans papiers à la militance. Son parcours de vie témoigne de cette possibilité d’un passage de la précarité à l’action.

C’est entre une réunion et une interpellation à la Ville de Bruxelles, laquelle sera suivie d’une rencontre d’un comité local de la CSC, qu’Eva Maria Jimenez Lamas, responsable syndicale à la CSC-Bruxelles, me rencontre autour d’une tasse de thé. « Je suis fatiguée aujourd’hui », lâche-t-elle en se laissant tomber sur sa chaise. On peine à le croire tant son regard pétille, mais elle exhale enthousiasme et détermination. Il est vrai qu’entre quatre enfants, ses responsabilités à la CSC, l’organisation régulière de manifestations, les formations qu’elle a entreprises (elle s’est mise à l’apprentissage du turc), on se demande comment elle jongle avec son emploi du temps.

Son cheval de bataille ? La défense des droits de ceux qui n’en ont pas, les travailleurs sans papiers, les femmes à plus forte raison, en construisant, avec eux, les ressorts de leur propre mobilisation. « Aujourd’hui on banalise la marginalisation de certains groupes dans la société. Je ne veux pas faire partie de ceux qui ferment les yeux », affirme-t-elle avec conviction.

Depuis un peu plus d’un an, elle travaille notamment avec un groupe d’une vingtaine de travailleuses domestiques sans papiers. « Même dans le comité des travailleurs sans-papiers de la CSC (dont elle est responsable, NDLR), il y a beaucoup plus d’hommes. Or la moitié des migrantes sont des femmes. Et, contrairement aux hommes qui travaillent dans le transport ou dans le bâtiment, ces travailleuses se retrouvent confinées dans les espaces clos des maisons. » Elles pouponnent les bambins, après avoir dû confier leurs propres rejetons à leur maman dans leur pays d’origine. Elles mijotent des petits plats. Elles récurent et astiquent maisons et vastes appartements de fonctionnaires européens, ambassadeurs, médecins ou même de ministres. Les Latinos travaillent pour les ressortissants espagnols, les Brésiliennes pour les Portugais, les Philippines pour des anglophones. Employées sans contrats de travail, ces femmes sont invisibles puisque éparpillées et reléguées dans les espaces privés. « Ce sont les nouveaux esclaves modernes. Elles sont victimes en même temps des dominations patriarcales, de classes et raciales. Et elles passent leur vie à raser les murs… »

Pour les mobiliser, première étape : leur faire prendre conscience des injustices qu’elles subissent. Une prise de conscience individuelle puis collective. « J’ai connu une Colombienne qui avait travaillé et vécu chez des fermiers en Hollande. Pendant neuf ans, elle a trouvé normal d’être exploitée. Elle était prisonnière d’un périmètre, d’une famille. Elle a finalement préféré partir et se retrouver sans rien, mais avoir la possibilité de la liberté. » Parfois elles sont en Belgique depuis quinze, vingt ans. Puis au gré du hasard, d’une rencontre, elles se rendent compte que leur histoire est aussi celle d’autres femmes.

«  On fonctionne beaucoup sur la base du bouche-à-oreille, et on s’appuie sur la sororité entre femmes, explique Eva Maria Jimenez Lamas. Que ce soit dans la recherche de travail, dans l’apprentissage de la langue, elles s’entraident beaucoup dans leur propre communauté. À partir de rencontres informelles, on construit ensuite une identité de groupe. »Un groupe où se nouent des liens de solidarité entre femmes d’origines diverses, qui peuvent ensuite se décliner avec les hommes sans papiers, puis avec les travailleurs belges.

Pour la syndicaliste, une seule solution : la régularisation. C’est elle qui permettra à ces femmes de s’émanciper. Et si elles le veulent, s’extraire de la chaîne du « care » en suivant une formation. Pour y parvenir, rien ne vaut l’organisation et la participation aux grèves et manifestations. « En France il y a beaucoup de grèves de sans-papiers. Les syndicats sont plus dans la résistance que dans la négociation. Nous avons beaucoup travaillé avec la CGT pour voir comment organiser des piquets de grève de sans-papiers ici », précise Eva Maria Jimenez Lamas. La syndicaliste bat donc le rappel. Et quand les femmes sont aux abonnés absents – notamment parce qu’elles travaillent en journée –, on envisage d’autres actions, comme suspendre des tabliers aux balcons pour signifier « ici, une femme domestique travaille ». Toutes ces opérations permettent d’engranger des petites victoires : l’accompagnement par Actiris des détenteurs d’un permis de travail B ou le fait qu’un sans-papiers puisse suivre une formation pour des métiers en pénurie. De fil en aiguille, la toile d’araignée se tisse. « On ne va rien lâcher. Ce qu’on veut, c’est l’égalité des droits, et cela passe par la régularisation. »

« Moi aussi je suis passée par là »

Rien lâcher. On la croit sur parole, Eva Maria Jimenez Lamas, car elle est combative. Mais où puise-t-elle sa ténacité ? Elle hésite une seconde. Puis se lance. « Ma mère était issue d’une famille espagnole très pauvre. Dans le contexte post-franquiste, les enfants crevaient de faim. Ils ont été séparés et envoyés dans divers orphelinats où ils étaient nourris. Non qualifiée, ma mère est devenue une travailleuse du ‘care’. Mon père nous a laissés quand j’avais 4 mois. Elle m’a élevée seule. » Plus tard, sa maman se marie avec un Belge et foule, avec sa fille, le sol du plat pays.

« Moi-même je suis passée par le CPAS puis le chômage », continue Eva Maria Jimenez Lamas. La jeune fille ayant grandi, enchaîne une formation en secrétariat à l’IBFFP (Bruxelles Formation), des études d’infirmière puis un boulot à mi-temps comme secrétaire médicale. Sa fibre militante déjà bien ancrée (elle est déléguée syndicale), elle pose sa candidature dans un centre de services de la CSC. Et finit, sans trop y croire, par se présenter pour un poste de permanente syndicale. « C’est une collègue qui m’a dit : c’est un boulot pour toi ça ! Je lui ai répondu : tu es dingue. Mais je n’avais rien à perdre… » Engagée comme permanente, elle reprend des études en politique économique et sociale, et boucle son mémoire sur… la mobilisation des travailleuses sans papiers du « care ». Elle clôture sa dernière année son quatrième enfant nouveau-né sous le bras. En 2012, elle devient responsable du comité des travailleurs et travailleuses avec et sans papiers de la CSC Bruxelles. « Je suis musulmane, précise-t-elle aussi. Je porte le voile et j’ai éprouvé moi-même le racisme dans la rue. »

Eva Maria Jimenez Lamas jette un coup d’œil à sa montre : elle s’apprête à foncer vers la Ville de Bruxelles. Elle met donc un terme à la conversation, ses dossiers sous le bras et un grand sourire aux lèvres : « Mon parcours de vie n’a pas été classique. Quand j’interviens auprès de ces femmes, je leur dis : ‘Moi aussi je suis passée par là.’ Je leur transmets un espoir, et c’est ça qui est mobilisateur. Pour moi, rien n’est impossible… »

Sous les pavés, le grand âge
© Lucie Castel

Ils ont plus de 60 balais, mais sont toujours bien décidés à battre le pavé contre les injustices. Rencontre avec le Gang des Vieux en colère à Bruxelles et les Mémés déchaînées de Montréal.

Ambiance inhabituelle ce mercredi après-midi dans la cafèt’ du centre culturel de Boisfort. Du café, des biscuits, un tuba, des tambours… Et beaucoup de cheveux gris. Le lieu a été pris d’assaut par une vingtaine de membres du Gang des Vieux en colère. Sans braquage, sans menace. Avec tout le soutien même du directeur du centre culturel, lui-même bientôt retraité.

Le Gang des Vieux en colère est né « par hasard », explique Michel, cheville ouvrière de la troupe avec Marc. « On discutait lors d’un repas et l’un de nous a confié qu’il avait 600 euros par mois pour vivre. Ça a jeté un froid et on a ressorti des bouteilles de rouge. Et c’est là qu’est venue l’idée du gang », racontent les fondateurs, 70 ans passés tous les deux. Et pour le nom : « L’un de nous a lancé : ‘Les politiques sont de vrais gangsters’ ; on s’est dit : ‘Faisons la guerre des gangs’. » Ainsi naissait fin 2017 ce mouvement singulier sur la scène militante belge, au nombre de sympathisants qui dépasse le millier, mais dont le noyau dur compte une vingtaine de personnes de 64 à 83 ans. Le GVC – acronyme que Michel porte fièrement en badge sur sa veste – se présente comme « non partisan et transpartisan et entend défendre les retraités actuels et les futurs pour qu’ils puissent vieillir dans la dignité ». Pour le Gang, le montant égal de retraite a minima doit être 1.600 euros net, pour tout le monde. « Et hors de question de défendre les fonds de pension privés. Il faut remettre la sécurité sociale sur les rails », défend Michel.

« Nous allons nous énerver, grave ! »

« Ils ont osé ! Ils ont osé s’attaquer à nos pensions YO. Ils ont rogné ! Ils ont rogné la sécurité sociale ! », entonne la bande de joyeux lurons sur un air de marche funèbre. « Plus lentement, plus lentement. D’autant que parmi nous il y a de vrais vieux, et de très lents », plaisante Michel, particulièrement enjoué sur le « YO ».

Il faut remettre la sécurité sociale sur les rails. » Michel

Le Gang répète sa chanson pour sa prochaine action : l’enterrement symbolique de la sécurité sociale. « L’idée est de débarquer place du Luxembourg pour un flash-mob surprise et de pleurer notre désespoir devant les institutions européennes », explique Michel, insistant sur le fait que cela doit rester secret jusqu’au jour J.

La stratégie du Gang, c’est la désobéissance civile. Et souvent avec des amis activistes. Le Gang a notamment participé à une action initiée par le mouvement citoyen “Flash Mob Fiscal Justice” : la transformation d’ un McDo en maison de retraite (voir vidéo ici). Ils ont aussi avec ce même mouvement inondé l’Apple Store de ballons imprimés d’euros. « On voulait dénoncer le fait que ces sociétés ne payent pas assez d’impôts en Belgique alors qu’ils engrangent des bénéfices monstrueux. C’est révoltant. » Et si la rage les anime, c’est toujours avec le sourire qu’ils mènent leurs actions. Ils n’hésitent d’ailleurs pas à se lancer des vannes sur leur âge, à débarquer en fauteuils roulants dans les manifs et à parler « djeuns ». Dans leur lettre adressée à Charles Michel et Daniel Bacquelaine – rebaptisé Daniel « Bas de Laine » – l’an dernier dans le cadre d’une action contre la réforme des pensions, ils prévenaient : « Si vous ne jetez pas ce projet aux oubliettes, nous, les vieux, les vieux aveugles, les vieux hypertendus, les vieux diabétiques, les vieux pétris d’arthrose, assiégés par tous les cancers du monde, les vieux mal à l’aise sur leurs fémurs, nous allons nous énerver, grave. »

Une retraite solidaire

Certes, ils traînent un peu plus la patte en manif, serrent moins fort le poing, mais leur sentiment de révolte n’a pas pris une ride. « On voudrait qu’une fois retraité, tu arrêtes tout, que tu te taises…, me raconte Freddy, militant de la première heure, mais la cause ne s’arrête pas. Donc on continue ! » « Surtout qu’on est plus libre, on n’a plus de carrière à mener », renchérit Michel, qui n’avait plus manifesté depuis 68. Ce qui n’est pas le cas d’autres. Entre deux battements de mesure, Myriam confie « avoir toujours milité contre les injustices, tout en élevant seule ses quatre enfants avec un boulot à temps plein ». C’est d’ailleurs en manif qu’elle a rencontré le Gang.

« On voudrait qu’une fois retraité, tu arrêtes tout, que tu te taises, mais la cause ne s’arrête pas”, Freddy

À côté de la pension, les conditions des personnes âgées dans les maisons de retraite préoccupent aussi beaucoup le Gang. Anne est devenue gangstère pour défendre sa mère. « Les vieux sont un marché, on les exploite. Leur petite pension passe dans la poche du privé. Ils sont maltraités », déplore-t-elle.

« J’ai vu pas mal d’amis avoir des problèmes de santé, de couple, qui les ont mis en difficulté. Ou tous ceux qui ont pris des chemins de traverse et se retrouvent à la retraite sans argent. Cela n’est pas pris en compte dans la réflexion politique qui prône le travail et le mérite », dénonce aussi Mirko, l’homme au tuba, 70 ans passés et de l’énergie à revendre. « On n’a pas le droit de se reposer, ceux qui peuvent encore bouger doivent être solidaires des autres. » Il a emmené un vieil ami à lui à la répétition. Une façon de rompre la solitude. « On peut encore tenir longtemps quand la vie a du sens. Or aujourd’hui, on parque les vieux dans les mouroirs. On éteint la lumière plus vite que l’ampoule ne s’use. Et cela rend les vieux encore plus coûteux », confie-t-il.

Si le Gang suscite une certaine sympathie – et désarme (jusqu’ici) les policiers –, il veut être pris au sérieux. « Hors de question de faire pitié, on veut mordre, et pas pleurer », résume Marc. Et s’ils prouvent aux élus qu’ils savent donner de la voix dans la rue, ils aiment à rappeler qu’ils la donneront aussi dans les urnes. « Mes braves gens, sachez que les vieux votent », chantent-ils à l’unisson. YO !

© Lucie Castel

Les Mémés déchaînées

Outre-Atlantique, cela fait 30 ans que des groupes activistes du 3e âge sont se sont constitués. À Montréal, elles s’appellent les Mémés déchaînées. Créées en 2001, elles se sont inspirées du groupe anglophone des Raging Grannies – les grand-mères en colère – qui a vu le jour à Vancouver début des années 90 pour protester contre les armes nucléaires.

« Nous sommes des militantes vouées à la sauvegarde et à la beauté du monde, de tous les êtres qui habitent cette terre. Nous sommes pour la paix dans le monde, et à l’intérieur de nous, et pour la justice sociale », nous explique Louise Edith-Hébert, cofondatrice des Mémés, de sa voix douce comme du sirop d’érable. Les Mémés sont aujourd’hui une dizaine, de 40 à… 104 ans. Mais où sont les pépés ? « C’est la question que tout le monde se pose, répond-elle, dans un petit rire contenu. Vous savez les pépés, ils n’ont pas les c… »

On milite tant pour le monde de demain que pour les aînés qui nous entourent. Louise-Edith Hébert, Mémé déchaînée

Leur terrain de lutte, c’est la rue. Leur arme, c’est la musique. Les Mémés détournent des chansons folkloriques avec leur texte. Écrivent des poèmes. « Du bout de ma plume, j’alerterai mon fils et ses amis contre les bombes. Je leur proposerai la passive et puissante résistance. Afin de bannir de leurs discours la rage et la vengeance », déclame Louise-Edith au téléphone. Elles ne sortent jamais sans leurs chapeaux, colifichets, robes et capes fleuries colorées. Pour attirer l’attention. Et du même coup, détourner les clichés qui collent à la peau des mamies. « Je pourrais m’habiller en arme nucléaire s’il le faut », plaisante Louise-Edith.

Conscience sociale des aînés

En battant le pavé, les Mémés veulent encore montrer que leur grand âge ne leur ôte pas le droit de cité. « On veut souligner la conscience sociale des aînés et transmettre le savoir qu’on a nous-mêmes reçus », défend notre Mémé. Le transmettre aux jeunes, mais aussi aux vieux. « Dernièrement, nous sommes allées dans des maisons de retraite expliquer en chansons les droits des usagers. On défend aussi la condition des aînés, qui sont parmi les plus précaires de la population. En fait, on milite tant pour le monde de demain que pour les aînés qui nous entourent », raconte-t-elle. Si l’humour et l’amour sont au cœur de leur lutte, si les Mémés assument leur côté « grand-maman », leurs roses comportent aussi quelques picots. « Nous ne sommes pas menaçantes mais il nous arrive de mordre », avoue Louise-Edith.Elles sont prises au sérieux par les dirigeants et font mouche, aussi, auprès des jeunes. « Ils voient que nous agissons, que nous ne faisons pas que parler. Je crois qu’on leur donne un peu d’espoir pour leur futur », confie la Mémé de 84 printemps, pas peu fière. Et de donner aux jeunes le conseil suivant : « Avoir du courage, ne jamais avoir peur, et voir clair. » « D’ailleurs, vous les journalistes, vous êtes nombreux à ne pas voir clair sur le monde qui vous entoure, pas vrai ? », termine-t-elle, tendre, mais mordante, elle nous avait prévenue.

Alter Échos