Accueil social à la ferme : rencontre entre deux mondes

Accueil social à la ferme : rencontre entre deux mondes

Agriculture

Accueil social à la ferme : rencontre entre deux mondes

En Wallonie, 150 à 200 fermes accueillent des personnes fragilisées pour des raisons sociales, familiales ou de santé. Objectif : améliorer le bien-être de ces personnes. Si les formules d’accueil social à la ferme varient, la plupart s’articulent autour d’un partenariat tripartite, entre l’agriculteur, le bénéficiaire et la structure sociale ou de santé. Balade au cœur de quelques-unes de ces initiatives wallonnes.

Céline Téret Images : Pierre Vanneste 15-09-2020
Michel est tout seul à travailler à la ferme

« Allez les filles, avancez ! » L’appel retentit dans les vallons hennuyers de Steenkerque. De la prairie jalonnée de vieux saules se détache un troupeau. Une à une, les vaches passent d’une prairie à l’autre. Michel accompagne l’avancée de gestes doux, saluant affectueusement ses bêtes. De l’autre côté du chemin, chaussée de ses hautes bottes, sourire radieux, Véronique maintient la barrière ouverte. Depuis trois mois, Véronique vient prêter main-forte à Michel Thienpont, agriculteur, à raison d’une fois par semaine. Véronique n’a pas le profil type des personnes dites « fragilisées » qui viennent habituellement à la ferme dans le cadre d’un projet d’agriculture sociale. Elle qui a « toujours rêvé d’être fermière » travaille dans un supermarché. Il y a peu, sa route a croisé celle d’Antoine Detobel, en charge du projet « Cap sur les métiers de la terre » porté par le CPAS de Soignies. Véronique ne pensait pas entrer dans les cases requises pour prendre part au projet : « Je ne suis ni demandeuse d’emploi ni porteuse d’un handicap. » Et pourtant, elle cherche à « se ressourcer », si possible « dehors et au contact des animaux ». Pour Antoine Detobel, la recherche de bien-être de Véronique entre en parfaite résonance avec la définition de l’accueil social à la ferme, à savoir « un accueil dans une ferme familiale, destiné à des personnes fragilisées pour des raisons sociales, familiales ou de santé, qui a pour finalité l’amélioration du bien-être de ces personnes1 ». L’éducateur cherche alors parmi ses contacts locaux un profil d’accueillant qui pourrait correspondre aux envies de Véronique : une petite ferme d’élevage. « Je fais du matching relationnel, explique l’éducateur. J’essaie de trouver la bonne personne qui va au bon endroit. » Entre Michel et Véronique, ça a très vite collé. Michel et sa femme Marelyse, « c’est un peu devenu la famille » pour Véronique, « puis, ça leur fait aussi de la compagnie… Michel est tout seul à travailler à la ferme ». L’aide ponctuelle de Véronique est la bienvenue pour l’agriculteur, bientôt retraité : « Elle m’aide et, moi, je suis content de lui apporter le contact avec les animaux. Avec Véronique, ça marche bien, elle comprend vite, elle propose… Ce n’est pas comme ça avec tout le monde. Parfois, il faut réexpliquer plusieurs fois avant que ça prenne. Et parfois, ça ne prend pas… »

Trio « win-win »
Selon l’asbl Accueil champêtre en Wallonie, 150 à 200 structures wallonnes accueillent à la ferme des personnes fragilisées dans un objectif d’amélioration du bien-être social, physique et mental. D’un lieu à l’autre, les formules varient : accueil régulier et/ou occasionnel, individuel et/ou collectif, agriculteur indépendant ou association… Bien souvent, l’accueil est organisé en collaboration avec des structures sociales ou de santé. Des conventions fixent les responsabilités de chaque partie, les modalités d’accueil, les assurances nécessaires… L’accueil social à la ferme repose donc sur un partenariat tripartite « win-win » entre l’agriculteur, la structure sociale ou de santé et le bénéficiaire volontaire.
«Au départ, j’étais réticent…»

Avant Véronique, d’autres sont passés par la ferme Thienpont. Une petite dizaine en tout, pour quelques jours seulement ou plusieurs mois. Le regard attendri, Michel se souvient d’Abdul*, « intelligent et volontaire, mais, parce qu’il n’a pas eu ses papiers, il a dû repartir au pays ». Quant à Dan*, « il n’avait pas la condition physique pour monter sur les ballots, alors il a fait d’autres choses ici. Aujourd’hui, il travaille dans des vignes. Je suis content, pour moi, c’est une victoire ».

Pourtant, lorsque le CPAS est entré en contact avec lui, Michel n’y croyait pas trop à l’agriculture sociale. « Au départ, j’étais réticent. Je ne connaissais pas. » Aujourd’hui, son rôle d’accueillant lui tient à cœur. « Je suis là pour expliquer chaque geste, pour montrer comment faire. Mais mon rôle n’est certainement pas d’exploiter la personne qui vient et de me la couler douce pendant ce temps-là ! C’est important que les accueillis apprennent quelque chose et qu’ils se sentent utiles. Utiles, pas pour moi, mais pour les animaux. Moi, il faut que je m’adapte. Chaque personne est différente. Certains ont des soucis de santé. D’autres mettent du temps à comprendre. Ce qui compte, pour moi, c’est qu’ils aient envie. »

« C’est important que les accueillis apprennent quelque chose et qu’ils se sentent utiles. Utiles, pas pour moi, mais pour les animaux. Moi, il faut que je m’adapte. Chaque personne est différente. Certains ont des soucis de santé. D’autres mettent du temps à comprendre. Ce qui compte, pour moi, c’est qu’ils aient envie. » Michel, agriculteur

Une envie comme point d’amorce. « Leur participation se fait uniquement sur une base volontaire, explique Antoine Detobel du CPAS. On n’impose rien, on suggère. Certaines personnes sont envoyées par un médecin-conseil ou par une institution de la santé mentale. Pour les accueillis, les activités à la ferme, c’est très valorisant. En plus, ici, ils voient directement le résultat de ce qu’ils font. Il y a aussi un sentiment d’appartenance qui se crée. Parfois, ça allume une flamme à long terme, d’autres fois, ça retombe vite. C’est très variable. » Une variabilité que le travailleur social se doit de présenter d’emblée aux agriculteurs qui s’engagent dans la démarche. « Certaines personnes sont dans des situations psychosociales difficiles, elles ne sont pas toujours ponctuelles ou régulières. Parfois, elles ne reviennent pas. » Michel a dû essuyer quelques non-retours. « Oui, c’est un peu décevant, on se demande ce qu’ils deviennent… » Mais pour Michel, cette expérience, c’est aussi l’occasion de valoriser son métier d’agriculteur et son savoir-faire. De transmettre sa passion pour les animaux.

Accueillir une personne fragilisée, « ça prend du temps », souligne encore Michel Thienpont. Pour pallier le manque de productivité le temps de l’accueil, l’agriculteur est défrayé. Pas dans tous les projets d’agriculture sociale, cependant. Au CPAS de Soignies, ce défraiement s’élève à 40 euros la journée et 25 euros la demi-journée. L’accueilli, lui, ne reçoit aucune rémunération financière. En agriculture sociale, « on n’utilise pas le terme de travail mais bien d’activités à la ferme, souligne l’éducateur du CPAS, même si les accueillis, eux, aiment à dire qu’ils travaillent à la ferme. » Antoine Detobel, lui, est présent aux quatre premières journées d’accueil et parfois plus si nécessaire. « Je participe aux activités agricoles et je fais le lien entre l’accueillant et l’accueilli. L’agriculteur explique avec son œil à lui et moi, si nécessaire, je traduis, je reformule… »

«Content de voir qu’il est heureux ici»

À quelques kilomètres de là, le village de Mignault, dans l’entité du Rœulx. Casquette vissée sur la tête, Jean* saisit un à un les œufs frais du jour et les dépose délicatement dans leur carton. Ce matin, il a cueilli des prunes. Fin de journée, il aidera à nettoyer les box des vaches. La semaine précédente, il a donné un coup de main pour installer une clôture. C’est sa cinquième journée à la ferme du Petit Strépy, aux côtés de Dominique Wayembercg, éleveur et propriétaire des lieux. Jean vient de L’Ancrage, une initiative d’habitations protégées à La Louvière qui propose un hébergement et un accompagnement psychosocial à des personnes souffrant de troubles psychiatriques et n’ayant plus besoin de soins hospitaliers continus. Il a atterri chez Dominique via le projet d’agriculture sociale du CPAS de Soignies. Pour l’agriculteur, c’est une première : « J’ai eu un peu peur le premier jour que ça ne marche pas. Jean était stressé, je ne le comprenais pas bien, il parlait beaucoup et vite. C’était rassurant pour moi qu’Antoine, l’éducateur, soit présent. Aujourd’hui, ça se passe très bien. Je suis content de voir que ça plaît à Jean, qu’il est heureux ici. Il est de plus en plus à l’aise et autonome. Il est aussi très volontaire. Moi, ça me donne une satisfaction de faire quelque chose de bien. Puis, comme je suis souvent tout seul à la ferme, avoir quelqu’un avec moi une fois par semaine, ça fait plaisir. » Se déplaçant à grandes enjambées, Jean marque un arrêt devant l’agriculteur : « C’est quel box qu’il faut ouvrir, chef ? » Ensemble, ils déplacent les vaches. L’éducateur aide lui aussi, tout en veillant à se tenir en retrait « pour laisser le lien se faire naturellement entre l’accueillant et l’accueilli », parce que bientôt, il ne viendra plus. « L’idée est qu’ils deviennent autonomes. »

« Je ne suis pas un homme de métier, moi, j’apprends. C’est Dominique le professionnel, il m’explique comment faire. J’ai envie d’aider le monde de l’agriculture, parce que finalement, ma vie, c’est grâce à eux. C’est eux qui m’ont toujours nourri. » Jean, accueilli

Entre Jean et Dominique, la complicité est déjà palpable. Du haut de ses deux mètres, l’accueilli lance de sa voix forte : « Je ne suis pas un homme de métier, moi, j’apprends. C’est Dominique le professionnel, il m’explique comment faire. J’ai envie d’aider le monde de l’agriculture, parce que finalement, ma vie, c’est grâce à eux. C’est eux qui m’ont toujours nourri. » L’agriculteur sourit : « Ça me fait plaisir d’entendre ça. Nous, les agriculteurs, on est souvent critiqués. Alors, être de temps en temps valorisés dans notre travail, ça fait plaisir. » Puis, d’un geste pressé, Jean s’en retourne donner ses derniers coups de fourche. Il tient à se maintenir à l’ouvrage jusqu’à la dernière minute. « Mon bus est à 16 h 10. Dommage, je serais bien resté… »

«Une journée sans obligation de rendement»

Toujours dans le Hainaut, plus au nord, aux alentours d’Ath. La camionnette de Laurent Hulsbosch se gare dans l’allée du Buisson. Comme tous les mardis, le maraîcher agroécologique est allé chercher Victorien et Amaury à la gare. Tous deux vivent à Tournai. Tous deux participent au projet « Activités citoyennes inclusives en agroécologie – ACIA » proposé par Imp’ACT, une asbl visant l’inclusion de personnes porteuses d’un handicap intellectuel au sein de la société. À peine descendus du véhicule, ils se dirigent d’un pas assuré vers la zone maraîchère, ses étendues de légumes florissants et ses trois serres. Ils connaissent bien les lieux. Amaury y vient depuis plus de deux ans, Victorien depuis une bonne année. « Ça change de la ville, lance ce dernier. Ici, c’est l’air de la campagne. » Amaury, lui, aime se blottir contre les deux mascottes du champ, les ânes Clovis et Cici. « Amaury est habile pour diriger les ânes dans leur travail de traction. Victorien est très sociable et retient tout, explique Laurent, qui, avec le temps, a décelé les compétences de ses deux comparses. Je suis toujours à leurs côtés et je ne leur demande pas de faire des choses trop minutieuses, poursuit le maraîcher. Ça demande de la disponibilité. On fait ce qu’on peut faire. Le mardi, pour moi, c’est une journée différente pour commencer la semaine en douceur, une journée sans trop d’obligation de rendement. L’efficacité, je suis déjà assez dedans le restant de la semaine… »

Du côté de l’asbl Imp’ACT, le partenariat avec le Buisson est une vraie réussite. Notamment, parce qu’il s’inscrit dans le temps. « Ce n’est pas toujours le cas », souligne Sébastien, de l’équipe d’Imp’ACT. Chaque année, depuis trois ans, une dizaine de personnes sont accueillies par les partenaires agricoles de l’asbl. « Ce genre de projet est très valorisant pour les bénéficiaires, poursuit Sébastien. C’est un milieu qui leur permet de sortir des lieux qu’ils côtoient habituellement. » Sandy Felaco, directrice d’Imp’ACT, ajoute : « Nous veillons à ce que cette rencontre entre deux publics, les personnes fragilisées et les agriculteurs, soit la plus équilibrée et la plus humaine possible, de façon que chacun s’y retrouve et y retire un bénéfice, dans une optique win-win. » Un membre de l’équipe d’Imp’ACT est présent lors des premiers rendez-vous ou pour aider aux transports. Ensuite, si tout se passe bien, les bénéficiaires poursuivent seuls leur relation avec l’agriculteur.

Réfléchir autrement à la maladie mentale

Laisser opérer l’alchimie entre le bénéficiaire et l’agriculteur, c’est aussi le choix adopté par l’équipe du centre hospitalier spécialisé (CHS) L’Accueil de Lierneux, en province de Liège. « On préfère qu’il n’y ait pas de figure médicale présente sur le lieu d’accueil, explique Manon Bernier, l’une des deux agents de liaison de la cellule « Positive Agritude » du CHS L’Accueil. Moins on est présent, plus les patients vont pouvoir se débrouiller. On est cependant disponible durant toute la durée de l’accueil pour veiller au bon déroulement et faire le lien avec les équipes soignantes. »

Actif depuis 130 ans dans le placement de personnes souffrant de santé mentale dans des familles d’accueil, le CHS L’Accueil a vu dans l’agriculture sociale l’occasion de raviver l’accueil à la ferme. Maraîchers, éleveurs, producteurs de fromages, de jus de pommes… En tout, 26 partenaires agricoles participent au projet. Une vingtaine de personnes sont accueillies par semaine, des patients stabilisés dans leur maladie. Dès les prémices de l’accueil, les agents de liaison prennent le soin d’expliquer au partenaire agricole les profils du patient afin de rassurer et d’orienter le choix des activités. « Souvent, les agriculteurs croient bien faire en proposant des activités variées, alors que, pour certains patients, la répétition fait du bien. Parfois aussi, proposer quelque chose de très simple convient tout autant. »

« Nous, on veille à ce que cette aide ne soit pas considérée comme de la main-d’œuvre gratuite. Le patient est là avant tout pour son bien-être. » Manon Bernier, centre hospitalier spécialisé (CHS) L’Accueil de Lierneux.

Manon Bernier l’avoue : il a fallu un peu batailler pour trouver des partenaires agricoles. « Les agriculteurs sont très occupés, ils n’ont pas le temps. De plus, le secteur de la santé mentale leur est inconnu, il y a parfois des préjugés à déconstruire. Au début, il faut prendre le temps de s’adapter de part et d’autre. Quant aux patients, ils craignent parfois de se retrouver à faire le sale boulot. Nous, on veille à ce que cette aide ne soit pas considérée comme de la main-d’œuvre gratuite. Le patient est là avant tout pour son bien-être, pour se ressourcer. »

Les bénéfices constatés auprès de certains patients sont sans appel : « Ils parlent beaucoup plus, sont fiers, plus autonomes, ont une meilleure condition physique, s’oxygènent, découvrent une autre alimentation, créent des liens…, énumère Manon Bernier. Ce projet permet de réfléchir autrement à la maladie mentale, de donner à nos patients un accès à des activités hors du secteur médical, hors hospitalisation. C’est rare… »

«Je suis fermier, pas thérapeute ou éducateur»

Si les bienfaits de l’agriculture sociale rencontrent un récent regain d’intérêt, accueillir des personnes fragilisées en milieu agricole n’a rien de nouveau. « Avant, ça se faisait de manière informelle. Le fou du village venait travailler à la ferme », raconte Bernard Duthoit, de la ferme du Harby, située à Mont-de-l’Enclus, non loin de Tournai. Mais, avec le temps, cette habitude s’est perdue. Sont passées par là les exploitations agrandies, les normes de sécurité endurcies, la mécanisation accrue…

La ferme familiale de Bernard Duthoit, elle, accueille depuis vingt ans et régulièrement des personnes en situation de handicap. Elle en vit même, grâce aux revenus suscités par ce type d’accueil et à ceux de la ferme pédagogique qu’elle est aussi. « Fin des années 90, nous cherchions à diversifier nos activités, pour des questions financières. Nous venions de recevoir l’agrément comme ferme pédagogique pour l’accueil des écoles, mouvements de jeunesse… Petit à petit, des demandes de foyers et associations nous sont parvenues pour savoir si nous pouvions accueillir des personnes fragilisées ou handicapées. » Aujourd’hui, la ferme du Harby reçoit des groupes provenant d’une quinzaine de foyers, centres de jour et hôpitaux psychiatriques, pour un accueil collectif à la ferme. « Quand elles viennent ici, les personnes prennent ce qu’elles peuvent prendre. Certaines ne font rien, mais sont contentes d’être là. D’autres participent plus activement aux activités de la ferme. Le truc, c’est aussi de les laisser faire. Moi, je suis fermier, je ne suis pas thérapeute ou éducateur. Je donne donc des réponses de fermier. Et notre ferme est un outil au service de l’éducation, la rééducation, la thérapie… »

Lorsqu’il présente ses activités destinées aux publics fragilisés, Bernard Duthoit préfère parler de « ferme de ressourcement » plutôt que d’accueil social à la ferme. Ce qui le chipote un peu à Bernard, c’est « qu’on tente de faire faire des économies au système social en envoyant des gens à la ferme ». Il plaide d’ailleurs pour « une juste rémunération » des agriculteurs actifs dans le paysage grandissant de l’accueil social à la ferme et pour « une véritable reconnaissance des plus-values de ce type d’accueil ».

Une reconnaissance qui se fait attendre

Ce que l’agriculteur Bernard Duthoit pointe du doigt n’est autre qu’une reconnaissance du secteur. Depuis quelques années, de nombreux acteurs de l’agriculture sociale wallonne y travaillent de concert. « L’enjeu actuel, c’est de mettre un cadre et d’institutionnaliser l’accueil social à la ferme », explique Lorraine Guillaume, de l’asbl Accueil champêtre en Wallonie. D’une part, pour reconnaître le travail des accueillants du monde agricole. « C’est un vrai travail d’accueil, ça demande de l’énergie, des disponibilités, des moyens…, souligne Xavier Delmon, de la cellule d’animation du Réseau wallon de développement rural (RwDR). Pour le moment, on ne parle que de dédommagements accordés aux agriculteurs, et ils ne sont pas systématiques. » D’autre part, pour assurer un statut aux personnes accueillies, « une reconnaissance légale permettrait aux bénéficiaires de ne pas courir le risque de perdre leurs allocations. Il ne s’agit pas d’insertion socioprofessionnelle ou de mise à l’emploi, mais bien d’insertion sociale, de bien-être. On manque d’espaces pour que les personnes puissent se reconstruire, se sentir valorisées, retrouver une capacité d’action… » Cette reconnaissance passe aussi par « une conscientisation des prescripteurs, des médecins, des intervenants institutionnels de la santé aux bienfaits et à la valeur ajoutée de l’accueil social en ferme », poursuit Xavier Delmon.

« Ces mondes ne se côtoient pas habituellement. Les référentiels ne sont pas les mêmes ; il s’agit donc de rapprocher ces différentes cultures. » Xavier Delmon du RwDR

Pour faire bouger les lignes, les associations et acteurs convaincus des bienfaits de l’agriculture sociale s’inspirent de ce qui se fait ailleurs, là où le secteur est davantage institutionnalisé. Aux Pays-Bas, en Grande-Bretagne. En Flandre aussi, où quelque 1.000 structures agricoles font partie du vaste réseau Groene Zorg (Soin vert), encadré par le Boerenbond, syndicat flamand de l’agriculture.

Côté wallon, les espaces de concertation se sont renforcés avec la mesure 16.9 du Programme wallon de développement rural (PwDR), financé par l’Union européenne. Née en 2014 et réunissant les ministres wallons de l’Agriculture et de l’Action sociale et de la Santé, cette mesure vise la diversification des activités agricoles et forestières dans le domaine de la santé. Une enveloppe de 5 millions et demi d’euros permet de financer notamment 15 projets pilotes (dont certains relayés dans le présent Focales) jusqu’à fin 2020. Le Réseau wallon de développement rural (RwDR) a également créé un groupe de travail rassemblant des interlocuteurs de l’agriculture, du social, de la santé. Séminaires et ateliers se succèdent. Des outils voient le jour pour faciliter les partenariats. Des formations sont organisées, à destination tant des agriculteurs que des travailleurs sociaux ou de la santé. « Ces mondes ne se côtoient pas habituellement, explique Xavier Delmon du RwDR. Les référentiels ne sont pas les mêmes ; il s’agit donc de rapprocher ces différentes cultures. »

Des recommandations aux autorités publiques émergent également, afin de promouvoir le développement de l’accueil social à la ferme en Wallonie. En 2018, la notion d’accueil social rural fait son entrée dans le Code wallon de l’agriculture. Ce premier pas donne naissance à un arrêté du gouvernement wallon qui devrait rendre bientôt possible la mise en place de partenariats reconnus, via des subventions et agréments. « Mais, pour le moment, ça tarde à être opérationnalisé, déplore Xavier Delmon. Or, dans un objectif de pérennisation, il faut donner un cadre permettant de reconnaître le secteur. »

La pérennisation souhaitée passe aussi par la mise en place d’une structure de coordination. Un rôle que pourrait endosser Accueil champêtre en Wallonie, une asbl qui encadre déjà les agriculteurs dans leurs activités d’accueil et de diversification. « Nous agirions comme plateforme régionale pour le développement de l’accueil social à la ferme, explique Lorraine Guillaume. L’idée serait aussi que des antennes provinciales voient le jour partout en Wallonie, afin de renforcer les initiatives existantes et d’aider à la création de nouveaux partenariats. Pour l’heure, on attend que nos politiques se positionnent… »

Céline Teret

Céline Teret