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Licence to « Chill »

Développée par une coopérative liégeoise, l’application «Chill» promet de lutter contre la surcharge administrative des travailleurs sociaux. Des dossiers de subsides, des statistiques, des rapports d’activité. En mode «open source».

L'appli Chill a été créée entre autres pour gérer ce genre d'armoires...

Développée par une coopérative liégeoise, l’application « Chill » promet de lutter contre la surcharge administrative des travailleurs sociaux. Des dossiers de subsides, des statistiques, des rapports d’activité. En mode « open source ».

Article publié dans Alter Échos n°420, 23 mars 2016.

Dans le Livre de la jungle, Chil le Milan accompagne Mowgli, capturé par les singes hurleurs. Du haut du ciel, il guide Baloo et Bagheera  jusqu’aux ravisseurs de Mowgli. « C’est ainsi que nous voyons notre projet : une aide, un outil pour garder les infos utiles sous les yeux, ‘suivre’ les personnes accompagnées et guider l’action sociale », confie Julien Frastré, développeur auprès de la coopérative à finalité sociale Champs libres, spécialisée dans l’informatique pour asbl.

« Chill ». Un air de hamac, un vent de liberté. Et derrière son incantation à la détente : le premier logiciel libre dédié à l’accompagnement social. « Par manque de moyens, la plupart des associations décident de développer leurs propres solutions, avec les moyens du bord. Elles bricolent avec Word, Excel, Access ou des suites ‘open source’, explique Julien Frastré. Mais ces solutions montrent vite leurs limites lorsque le nombre d’utilisateurs simultanés croît, lorsque le nombre de dossiers traités augmente ou lorsqu’il s’agit d’extraire des statistiques. »

“Une des demandes dans le secteur, c’est d’avoir de la clarté dans la gestion de dossiers et, surtout, d’améliorer le temps de travail des associations.”, Julien Frastré, développeur à la SCRL-FS Champs libres

« Chill » a été développée pour prendre en compte tous les paramètres du travail social. « Une des demandes dans le secteur, c’est d’avoir de la clarté dans la gestion de dossiers et, surtout, d’améliorer le temps de travail des associations. Car c’est devenu un calvaire : les pouvoirs subsidiants demandant de plus en plus de comptes sur l’activité des associations soutenues, la plupart des travailleurs sociaux croulent sous les tâches administratives. Résultat : les contacts avec les bénéficiaires sont de plus en plus émaillés et limités dans le temps. »

Modulable à souhait

Selon son développeur, l’appli a surtout une utilité : elle réduit la charge administrative en facilitant l’édition de rapports. « Ce qu’on souhaitait, c’est un logiciel qui permette l’échange direct d’informations. Sans passer par des programmes intermédiaires ou des manipulations chronophages. Parce qu’avec un logiciel destiné à encoder uniquement des statistiques, il y a de quoi s’arracher les cheveux ! » Plusieurs modules ont été développés pour répondre aux besoins spécifiques de chaque institution, et certains d’entre eux, presque sous la dictée des travailleurs sociaux. « La liste de fonctionnalités est énorme, confie le développeur. On peut encoder le profil d’une personne, avec des champs personnalisés ; visualiser la situation d’une personne, mais aussi les tâches réalisées par le passé ; gérer des activités ; lister les sujets traités… On peut aussi faire des statistiques ou voir l’évolution d’un dossier. Un autre module permet de faire des rapports. Les dossiers sont tout le temps accessibles : ils peuvent être partagés entre collègues, encodés, exportés. Le logiciel permet aussi un paramétrage des accès très fin, notamment pour respecter la confidentialité à l’intérieur des équipes. »

“Si le public de Chill s’élargit, on pense créer une entité juridique distincte, qui piloterait les futurs développements.”, Julien Frastré, développeur à la SCRL-FS Champs libres

Lancée à l’été 2015, « Chill » a déjà été adoptée par trois associations, dont Médecins du monde, où 30 à 40 bénévoles l’utilisent pour le Plan hiver médical. « Les équipes sont majoritairement des médecins volontaires, des psychologues, des infirmiers et des travailleurs sociaux. Si ces derniers n’étaient pas forcément férus d’informatique, leurs outils ne répondaient pas à leurs besoins. Ici, ils peuvent croiser des données, suivre l’évolution des sans-abri dans les centres d’accueil d’urgence et remettre en ordre leurs papiers, beaucoup plus facilement, pour les réintégrer dans un système de santé. »À moyen terme, les claviéristes de Champs libres souhaitent élargir la couverture fonctionnelle, améliorer l’ergonomie et faciliter la recherche dans « Chill ». « On développe un nouveau module pour pouvoir encoder et stocker des documents comme une annexe 26 », explique Julien Frastré. Mais l’idéal « libriste » de la coopérative incite déjà ses auteurs à voir plus grand. « Si le public de Chill s’élargit, on pense créer une entité juridique distincte, qui piloterait les futurs développements. Ce pourrait être une asbl dont tous les utilisateurs pourraient devenir membres. Un peu comme la Fondation Mozilla, qui pilote le développement du navigateur Firefox. »

Libre et gratuit

« Chill » est téléchargeable gratuitement. Seuls son hébergement et la personnalisation des modules sont tarifés. Pour les associations, comptez 50 euros HTVA par équivalent temps plein, et par an. L’installation sur un serveur sécurisé, avec sauvegardes automatiques, est facturée 200 euros HTVA. Le reste est gratuit. Et « libre », fondamentalement.

Ces logiciels sont plus que des outils. Pour les fabriquer, la collaboration, les échanges sont nécessaires, modifiant les méthodes de travail habituelles. Pour l’utilisateur de Chill, il y a là plusieurs avantages. « Quand on a besoin d’un module supplémentaire, on ne doit pas payer l’entièreté du logiciel. Il suffit de greffer le développement. Enfin, la plupart de nos clients travaillent avec de l’argent public. Dès lors, il me paraît normal que le logiciel soit ‘code ouvert’ (open source). » Côté créativité technique, si certains « libristes » croient à la réappropriation de la technique par les citoyens, d’autres y voient des modèles économiques parfaitement compatibles avec un nouvel âge du capitalisme. Le modèle économique de Champs libres repose d’ailleurs sur un subtil mélange de bénévolat et de salariat classique. « On fait partie du réseau ‘Libres Entreprises’, qui rassemble les entreprises informatiques fonctionnant sur la base du principe ‘un homme, une voix’, confie Julien Frastré. En Belgique, le seul modèle entrepreneurial qui corresponde à ce principe, c’est celui de la coopérative sociale. Mais en optant pour ce statut, nous tenions aussi à rémunérer le travail, pas le capital. »

 

 

Des logiciels libérés

« Les logiciels libres se basent sur quatre libertés : celle de faire fonctionner un logiciel, d’en étudier le fonctionnement et de l’adapter à ses besoins, d’en distribuer des copies et, enfin, de modifier le programme en rendant publiques les transformations », détaille Julien Frastré. Cela impose, notamment, que le code source du programme, c’est-à-dire la succession de ses instructions informatiques, soit accessible. Ce concept a été introduit en 1986 par l’informaticien Richard Stallman, père du mouvement « free », comme une résistance au modèle propriétaire qui restreignait les marges de manœuvre des programmeurs.

Aujourd’hui, l’esprit du libre dépasse Wikipédia, Firefox ou VLC : il s’incarne
dans des modèles d’organisation et des projets collaboratifs, se matérialise dans des espaces physiques (Fab Lab, promotion du matériel libre) et des projets réalisés en mode DIY. Le militantisme est inscrit dans les gènes du « libre ». « C’est dans nos statuts. C’est important que le code source d’un logiciel puisse être partagé, sélectionné, amélioré de la même manière que les agriculteurs partagent leurs graines. Même notre modèle économique est basé sur le partage et la collaboration. Toute la documentation pour contribuer est disponible en ligne, explique Julien Frastré. Le logiciel libre permet aussi de redonner du pouvoir à l’utilisateur, car il n’est pas pieds et poings liés avec une entreprise commerciale. Mais surtout, cela permet de mutualiser les coûts qui deviennent beaucoup moins lourds qu’un développement en régie. »

 

Asbl Champs libres : http://www.champs-libres.coop

« Matthieu Lietaert : « Réapproprions-nous l’économie collaborative », Interview du vendredi, Alter Échos, 20 novembre 2015, Manon Legrand.

« Michel Bauwens et Sandrino Graceffa : l’économie collaborative en transition », Interview du vendredi, Alter Échos, 4 mars, 2016, Julie Luong.

 

Rafal Naczyk

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