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Economie

Michel Bauwens et Sandrino Graceffa : l’économie collaborative en transition

Ancien chef d’entreprise, le Belge Michel Bauwens, aujourd’hui installé en Thaïlande, est l’un des théoriciens majeurs de l’économie collaborative et du peer-to-peer, défini comme la « capacité des individus de créer, en tant qu’égaux, de la valeur sans être obligés de demander une autorisation à quiconque ». Il était l’invité d’une journée d’étude organisée par SMart asbl et la SAW-B (Solidarité des Alternatives Wallonnes et Bruxelloises) le 18 février dernier autour de la question « L’économie de demain sera-t-elle plus solidaire ? ». Entretien croisé avec Sandrino Graceffa, directeur général de SMart.

04-03-2016
Fablab, © Flickr/cc

Ancien chef d’entreprise, le Belge Michel Bauwens, aujourd’hui installé en Thaïlande, est l’un des théoriciens majeurs de l’économie collaborative et du peer-to-peer, défini comme la « capacité des individus de créer, en tant qu’égaux, de la valeur sans être obligés de demander une autorisation à quiconque ». Auteur de « Sauver le monde. Vers une société post-capitaliste avec le peer-to-peer » (Les Liens qui libèrent, 2015), il était l’invité d’une journée d’étude organisée par SMart asbl et la SAW-B (Solidarité des Alternatives Wallonnes et Bruxelloises) le 18 février dernier autour de la question « L’économie de demain sera-t-elle plus solidaire ? ». Entretien croisé avec Sandrino Graceffa, directeur général de SMart.

Alter Échos : À quel point sommes-nous déjà engagés dans une économie post-capitaliste ?

M.B. : Aucun système n’est éternel. Quand un système n’est plus capable de solutionner les problèmes qu’il a générés, des périodes de transition apparaissent. Ce sont d’abord des modèles qui émergent ici et là, puis qui se rencontrent et parviennent parfois à former un nouveau sous-système qui préfigure l’étape suivante. Aujourd’hui, nous avons une technologie de réseau qui se généralise à la société et une crise du capitalisme qui détruit la planète et entraîne toujours plus d’inégalités. Des gens créent une « encapacitation » technologique nouvelle pour solutionner ces problèmes. Il y a le crowdfunding, le crowdsourcing, les imprimantes 3D, les makers, les FabLabs, : l’auto-organisation des citoyens est massive. Une étude menée aux Pays-Bas montre que les initiatives civiques, non commerciales et non étatiques, ont progressé de manière linéaire depuis 1980 mais de manière exponentielle depuis 2005. Et c’est en train de se produire partout en Europe.

S.G : Nous sommes dans une phase de transition. Mais il n’y aura pas de Grand Soir. Nous n’allons pas basculer tout à coup dans un autre système. L’économie capitaliste s’est imposée comme l’économie dominante mais nous savons pertinemment, depuis Karl Polanyi, que l’économie de marché n’existerait pas s’il n’y avait à côté d’autres économies, notamment l’économie de la redistribution – qui est le fait de l’État – mais aussi celle, plus ancienne, de la réciprocité, du don et du contre-don. En ce qui nous concerne, nous essayons justement d’expérimenter à l’échelle d’une organisation un système différent. Nous le faisons par balbutiements. Mais nous avons la chance, chez SMart, d’avoir des personnes qui font de l’économie à l’intérieur et à l’extérieur de notre structure qui est très organique et qui nous dépasse. Et nous constatons qu’il est possible d’inventer un nouveau système d’échanges. C’est pourquoi nous avons lancé il y a un peu plus d’un an un vaste projet participatif qui vise à refonder notre fonctionnement.

 A.É.: L’intérêt de SMart, à l’origine, va aux artistes et aux problématiques spécifiques qu’ils rencontrent dans la pratique de leur métier. En quoi celles-ci éclairent-elles les mutations actuelles du monde du travail et de l’économie ?

 SG : Ce qui est intéressant avec les artistes, c’est qu’ils sont des travailleurs de l’intime. C’est leur matière première. Partant de là, on peut imaginer que l’artiste est précurseur, dans le sens où la numérisation des échanges permet à chacun de devenir son propre producteur. C’est ce que Jeremy Rifkin nous dit à propos de la troisième révolution industrielle et du passage à une économie de fonctionnalité. En accompagnant les artistes, nous nous sommes aperçus qu’ils inventaient une nouvelle façon d’envisager le travail : très collaborative, très agile, avec une frontière poreuse entre ce qui relève du champ social et privé. Les services et les outils que nous avons développés pour eux correspondent donc en fait très bien aux attentes des nouveaux métiers. Par ailleurs le propre des artistes et des intellectuels au sens large est de manipuler des symboles. Or, dans une économie qui devient de plus en plus quaternaire – une économie basée sur l’échange d’informations –, le travail devient avant tout une manipulation de symboles. De ce point de vue aussi, l’artiste est précurseur de ce que peut devenir le travailleur de demain.

M.B. : En bien et en mal d’ailleurs. Les problèmes de précarité qui ont toujours fait partie de la vie des artistes se généralisent à la société tout entière. C’est en cela que la recherche de solutions du monde artistique est instructive pour le monde de la production entre pairs.

En accompagnant les artistes, nous nous sommes aperçus qu’ils inventaient une nouvelle façon d’envisager le travail : très collaborative, très agile, avec une frontière poreuse entre ce qui relève du champ social et privé,Sandrino Graceffa, directeur général de SMart

A.É.: Le propre de l’artiste est aussi d’être animé par cette « motivation intrinsèque » dont vous parlez Michel Bauwens : celle qui nous fait travailler pour autre chose que l’argent et qui fonde aujourd’hui les modèles collaboratifs comme Wikipédia. Mais comme vous le rappelez, seul un salarié sur cinq continuerait de travailler s’il n’en avait besoin pour vivre. Et tout ne le monde ne collabore pas à Wikipédia. Peut-on donc sérieusement miser sur cette motivation ?

 M.B. : Je crois que cette motivation intrinsèque est en germe chez tout le monde mais qu’elle demande une « encapacitation ». Voyez le logiciel libre : c’est un système ouvert et pourtant totalement dominé par les hommes. Car beaucoup moins de femmes ont été « encapacitées » à apprendre le code. La technologie ne suffit pas. C’est une question culturelle. Sur Facebook, on crée de l’utilité sociale en communiquant mais cette valeur n’est pas reconnue. La seule valeur reconnue, c’est la valeur marchande qui est captée par les propriétaires de la plateforme. Une des solutions, ce sont les comptabilités ouvertes qui ont une vision expansive de la valeur et permettent de codifier tout type d’apport : l’espace, l’argent, le temps, l’expertise, etc. Si un système génère des revenus, le flux sera donc partagé par tous les gens qui y ont contribué. Nous devons réinventer la valeur et non accepter les diktats qui déterminent ce qui a de la valeur et ce qui n’en a pas.

 A.É.: La transition vers ces nouveaux modèles économiques, basés sur la collaboration et le numérique, ne va pas sans le risque, comme vous le dites vous-même Sandrino Graceffa, de voir émerger une nouvelle bourgeoisie qui en aurait l’apanage. Comment rendre ces modèles accessibles au plus grand nombre ?

 S.G.  : Je ne sais pas. Mais il est clair que nous avons du mal à imaginer ces nouveaux modèles au regard de la prédominance de l’emploi. Bernard Stiegler dit : « l’emploi est mort, vive le travail ». Je ne pense pas que ce soit le cas. Aujourd’hui, pour ceux qui n’ont pas d’emploi, il reste très difficile d’exister socialement. C’est une des conséquences du système capitaliste : on n’appréhende plus le travail autrement qu’à travers l’emploi. Le risque est que d’autres formes de travail se développent mais ne soient accessibles qu’à ceux qui ont le plus de capacités à manipuler les symboles. Et que l’emploi et le chômage soient relégués à ceux qui sont le moins dotés du point de vue du capital social, culturel, et de la formation. C’est pourquoi, ces dernières années, nous avons été très attentifs chez SMArt à éviter la tentation du repli corporatiste. Ce que nous faisons, ce n’est pas seulement pour les artistes : c’est pour que chacun puisse vivre au mieux de son activité. Sinon, on aura loupé quelque chose. On me dit parfois que notre structure est adaptée pour les gens à haut potentiel mais c’est faux. Un laveur de vitres est déjà venu me voir parce qu’il en avait marre de travailler au black. Il faut rendre accessibles à tous ces nouvelles formes de travail.

M. B. : Et il ne faut pas sous-estimer la créativité du peuple. Partout, les travailleurs pauvres créent des écosystèmes. Il y a du peer-to-peer dans tous les milieux.

S.G. : Voyez ces salons de coiffure bruxellois où le propriétaire sous-loue les lieux à d’autres coiffeurs indépendants. Ce qu’il faut aujourd’hui, c’est permettre à ces formes de travail de se développer comme des modèles et non comme quelque chose d’ « atypique », d’ « alternatif ». Car ce qui va devenir atypique dans dix ans, ce sera le contrat de travail à durée indéterminée !

Nous devons réinventer la valeur et non accepter les diktats qui déterminent ce qui a de la valeur et ce qui n’en a pas, Michel Bauwens

 

 

A.É.: Uber et Airbnb  sont des modèles d’économie collaborative très capitalistique. Peut-on les faire évoluer ?

MB. : Leurs services sont utiles. J’ai souvent été perdu dans des villes où j’étais bien content qu’il y ait Uber ! Mutualiser la capacité est une bonne chose. La critique n’est pas sur le service mais sur la manière dont ce service est pris dans un système de captation de valeurs. D’abord, il faut se rendre compte que les chauffeurs d’Uber ne sont pas contents non plus. Il y a de plus en plus de sites coopératifs d’anciens chauffeurs d’Uber… Mais il y a un problème de fragmentation. Il faut une politique de ville pour soutenir ces applications locales mais aussi les fédérer. Sans quoi il ne faut pas s’étonner qu’un acteur capitaliste se glisse dans la brèche. Il faut pouvoir critiquer aussi les acteurs de l’économie sociale et solidaire car ils ne sont pas là. Ils ont laissé le champ libre.

S.G. : Il faut que l’économie sociale et solidaire sorte du « small is beautiful ». Elle a été efficace dans des services de proximité mais quelque chose qui marche localement n’est pas forcément un modèle. Or il faut développer des projets qui fassent modèles. Je pense qu’une organisation comme SMart peut être prédatrice du modèle Uber. On pourrait à terme envisager d’accueillir ces chauffeurs. Mais je me suis pour l’instant refusé à le faire. Non que je sois pour la défense des corporations mais à mon sens, les choses ne doivent pas se faire dans la violence. Si l’on organisait une plateforme de discussion autour de la mobilité urbaine, on pourrait l’envisager. On pourrait créer des alliances et donc des droits.

A.É.: Économie sociale et collaborative doivent donc aujourd’hui se rencontrer ?

S.G. : Nous sommes dans un système qui se cherche. Aujourd’hui, en France, il y a un million d’auto-entrepreneurs, mais derrière, il y a la précarisation du travail. Dans certains restos parisiens, on recrute des gens pour faire la vaisselle sous statut auto-entrepreneur pour les payer moins cher. De l’autre côté, il y a des gens comme nous qui détournent le salariat car ce qui nous y intéresse dans ce modèle, ce n’est pas la subordination – personnellement, je ne sais pas ce que font mes soi-disant milliers de travailleurs salariés – mais la protection qu’offre le cadre du travail salarié.

M.B. : Vous êtes des hackers du salariat.

S.G. : Oui, d’une certaine manière. Il faut inventer une troisième voie qui permette à chacun de vivre de son savoir-faire en bénéficiant d’une forme de protection sociale.

 

 

Aller plus loin

Matthieu Liettaert: «Réapproprions-nous l’économie collaborative», 20 novembre 2015.

Sandrino Graceffa : «Pour être performant, on doit construire des services à nos membres», 10 juillet 2015.

Economie collaborative : solidarité ou capitalisme 2.0 ? Dossier d’ Alter Échos, novembre 2014.

La Louve, un autre modèle de supermarché, 19 juin 2015.

Julie Luong

Julie Luong

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