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“Les experts” : une comédie pour restituer les résultats d’une recherche

« Venez rire en découvrant l’incompétence et la malhonnêteté d’une bande d’experts. » C’était l’invitation lancéele mois dernier par Jean-Michel Chaumont1, sociologue, et la troupe de comédiens amateurs constituée pour jouer la pièce Les experts. Soutenu notamment par leFonds de la recherche fondamentale collective et l’association Espace P, le projet consistait à présenter une recherche historique sous forme de comédie. Ou comment, dansles années 1920, un comité d’experts internationaux de la Société des Nations, sous vernis de scientificité, manipule enquêtes et rapports pourdénaturer la prostitution et imposer une thèse : celle de réseaux de traite des femmes. Un mois après un succès qui l’a surpris (près de 800spectateurs), retour avec Jean-Michel Chaumont sur une aventure hors des sentiers battus.

21-01-2007 Alter Échos n° 221

« Venez rire en découvrant l’incompétence et la malhonnêteté d’une bande d’experts. » C’était l’invitation lancéele mois dernier par Jean-Michel Chaumont1, sociologue, et la troupe de comédiens amateurs constituée pour jouer la pièce Les experts. Soutenu notamment par leFonds de la recherche fondamentale collective et l’association Espace P, le projet consistait à présenter une recherche historique sous forme de comédie. Ou comment, dansles années 1920, un comité d’experts internationaux de la Société des Nations, sous vernis de scientificité, manipule enquêtes et rapports pourdénaturer la prostitution et imposer une thèse : celle de réseaux de traite des femmes. Un mois après un succès qui l’a surpris (près de 800spectateurs), retour avec Jean-Michel Chaumont sur une aventure hors des sentiers battus.

Dans cette comédie, des experts suffisants s’appliquent – dans une mise en scène burlesque et incisive – à interpréter des informations sur la prostitution dansle monde que leur communiquent des enquêteurs « de terrain ». De préventions idéologiques en précautions nationalistes, ils finissent par noyer le poisson deflux migratoires dans un océan visqueux de courants esclavagistes : la traite des blanches. Avec, à la clé, un rapport qui fait encore autorité aujourd’hui, sans quel’on ait jamais songé à demander aux premier-e-s intéressé-e-s ce qu’ils-elles en pensent…

Alter – Comment est venue l’idée de créer cette comédie et d’y associer notamment des prostituées ?

Jean-Michel Chaumont
– Depuis une quinzaine d’années, en sociologie, un courant met l’accent sur l’importance de la restitution aux personnes concernées par lesrecherches. Pas particulièrement pour les faire valider, mais bien pour vérifier que le propos sociologique « fait sens » aux yeux de ces personnes. Dans le cas de montravail, les publics concernés ne lisent pas des rapports de recherche, d’abord destinés à d’autres sociologues. Voilà pourquoi j’ai imaginé enfaire une comédie, susceptible d’impliquer et d’intéresser aussi d’autres personnes que des collègues.

Alter – Cette restitution, ce ne sont pas seulement les cinq représentations. Vous avez eu des discussions avec les comédiens tout le long de la préparation de lapièce ?

JMC – Nous avions prévu, avec Adeline Rosenstein qui a réalisé la mise en scène, de discuter du propos lors des répétitions. Les premièresfois, ça a fonctionné. Mais très vite la logique de l’implication théâtrale a supplanté le débat. Même avec des personnes concernéespar la recherche, le souci de parvenir au meilleur résultat théâtral possible l’emporte sur toute autre considération. Nous avons donc distingué deux espacesdifférents en des lieux et à des moments différents : d’une part les répétitions et d’autre part les débats. Sur la prostitution elle-même,les points de vue et les arguments étaient variés : « pro » et « antiabolitionnistes », « pro » et « antiréglementaristes »…La seule adhésion demandée aux comédiens concernait le constat auquel amenait la recherche : ces experts de la Société des Nations étaient des faussaires,incompétents et malhonnêtes.

Alter – Cette malhonnêteté et cette incompétence des experts, c’est une fatalité ?

JMC – Une fatalité, j’espère que non. Je n’ai d’ailleurs aucun élément pour dire qu’ils sont tous comme ça. Mais dans le cas de cerapport des années ’20, les effets se font encore sentir aujourd’hui. En parlant de traite des femmes et en lui donnant une ampleur que le phénomène n’a pas, il acriminalisé un phénomène migratoire qui est en fait déterminé socio-économiquement. Depuis, les pouvoirs publics dans de nombreux pays y apportentprioritairement des réponses pénales, donc inappropriées.

Alter – Vous identifiez des pistes pour inverser la vapeur ?

JMC – La balle est dans le camp des experts. Pour ma part, une des retombées heureuses de la pièce que nous avons jouée, c’est qu’une prostituéeétrangère, après une représentation, a émis le souhait de témoigner de son histoire. C’est extrêmement important, car nous ne disposons pas detémoignages de cette nature. Il y a très peu de récits de vie de prostituées qui permettraient d’appréhender sous un autre jour les dynamiques àl’œuvre.

1. Jean-Michel Chaumont – ANSO, place Montesquieu, 1 à 1348 Louvain-la-Neuve – tél. : 010 47 89 32 – courriel : chaumont@anso.ucl.ac.be

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