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Le déclin de l’institution : une sociologie des « travailleurs sur autrui »

Un colloque sur le thème de l’autorité à l’école était organisé, le 7 novembre à l’hôtel de ville de Charleroi par septCentres PMS libres de Châtelet, Chimay, La Louvière et Marchienne-au-Pont1, qui ont été amenés à s’intéresser à l’autorité età inviter trois chercheurs français dont les écrits éclairent ce thème : Gérard Mendel, Jacques Pain et François Dubet. L’occasion de revenirsur le dernier grand ouvrage du sociologue F. Dubet, Le déclin de l’institution2. Un livre qui offre des repères pour comprendre l’évolution des métiersrelationnels et sociaux. Mais avant tout, quelques mots sur ce colloque relatif à l’autorité qui, se centrant sur l’enjeu scolaire, a brassé des transformations quiconcernent plus largement l’ensemble de nos sociétés.

27-07-2005 Alter Échos n° 154

Un colloque sur le thème de l’autorité à l’école était organisé, le 7 novembre à l’hôtel de ville de Charleroi par septCentres PMS libres de Châtelet, Chimay, La Louvière et Marchienne-au-Pont1, qui ont été amenés à s’intéresser à l’autorité età inviter trois chercheurs français dont les écrits éclairent ce thème : Gérard Mendel, Jacques Pain et François Dubet. L’occasion de revenirsur le dernier grand ouvrage du sociologue F. Dubet, Le déclin de l’institution2. Un livre qui offre des repères pour comprendre l’évolution des métiersrelationnels et sociaux. Mais avant tout, quelques mots sur ce colloque relatif à l’autorité qui, se centrant sur l’enjeu scolaire, a brassé des transformations quiconcernent plus largement l’ensemble de nos sociétés.

Autorité classique versus démocratie

G. Mendel3, psychanalyste et sociologue, met en évidence le fait que la démocratisation de nos sociétés s’est construite contre les hiérarchiestraditionnelles et a introduit partout le conflit et la négociation. Le « déclin de la société patriarcale » ne permettrait dès lors plus «d’apprivoiser suffisamment nos peurs archaïques ». Que faire ? Non pas se raccrocher au mot sacré « autorité » ou confondre cette dernière avec laforce et la coercition. La vraie réponse résiderait dans l’apprentissage précoce du processus démocratique (et des formes nouvelles d’autorité plusintériorisées et construites qu’il peut engendrer). De son côté, Jacques Pain, professeur en sciences de l’éducation à Nanterre, confirme cetteanalyse et en appelle à une autorité « autorisée par chacun et tous » à travers la multiplication d’institutions qui permettent, par lanégociation, de parler « au nom de », « en tant que ».

Les mille personnes réunies à Charleroi avaient l’occasion d’interpeller par écrit les orateurs, ce qui a été l’occasion de retours de flammesparfois durs envers la salle. F. Dubet a ainsi dit espérer que la personne qui avait appelé à inventer autre chose que la démocratie (vu « son incompatibilitéavec l’autorité ») ne savait pas ce qu’elle disait…

Mutation culturelle

F. Dubet confirme que l’autorité est bel et bien remise en cause, mais ce n’est, pour lui, que le symptôme d’un certain nombre d’autres problèmesrelevant d’une mutation culturelle très profonde. Spécialiste de la jeunesse (« Les lycéens », « La galère, jeunes en survie »…) et del’école (« L’hypocrisie scolaire », « Pourquoi changer l’école ? »…), François Dubet n’a jamais restreint son champd’analyse à ces terrains particuliers. Et un des mérites principaux du Déclin de l’institution est précisément de montrer en quoi, en France, toute unesérie de « travailleurs sur autrui » (des enseignants aux formateurs d’adultes, en passant par les infirmières, les travailleurs sociaux et les médiateursscolaire) font face, chacun dans leur profession, à des changements non seulement profonds mais analogues.

« Les gens dont le métier est d’agir sur les autres, donc d’avoir de l’autorité sur les autres, disent aujourd’hui rencontrer les plus grandesdifficultés. Les malades insultent les infirmières. Les travailleurs sociaux disent que les gens sont revendicatifs au lieu d’être gentils comme on attend qu’ils lesoient parce qu’ils ont besoin de nous. »

Le programme institutionnel

C’est que « l’institution » n’est plus. Cette « institution » dont Dubet analyse le déclin renvoie en réalité à une certaine« idée » des institutions auxquelles s’adosse chacune de ces formes de travail sur autrui (constitué de l’ensemble des activités professionnellesparticipant à la socialisation des individus). Cette notion fait référence à ce qu’il appelle « un programme institutionnel » dont la matrice originellea été construite par l’Église. C’est en effet cette dernière qui fut « la première à proposer un modèle universel de travail sur lesautres ». Et que ce soit pour soigner, éduquer, former, assister…, les institutions en charge de ces fonctions ont reproduit ce modèle et la sacralité qui lui estliée. Dans ce modèle, les travailleurs sur autrui sont définis par leur « vocation » à incarner certaines « valeurs » dans des « sanctuaires» où des « actes de foi » produisent des « miracles ». Ils bénéficiaient d’un modèle d’autorité confortable où illeur suffisait, pour asseoir leur autorité, de croire en des valeurs. « Obéis au médecin et tu seras sauvé » : toutes les relations reposent sur la croyancepartagée que l’élève, le malade ou le paumé ne peuvent devenir de véritables sujets autonomes qu’en se soumettant à une forme de socialisationimposée.

Un virus dans le programme

Aujourd’hui, la démocratie a brisé ce mécanisme : « la modernité a introduit un virus dans le programme institutionnel ». Ce qu’on demande auxenseignants, c’est non plus de croire mais « d’avoir du charme » : « on vous dépouille de vos oripeaux sociaux et allez-y avec ce que vous êtes ».Dans ce nouveau contexte, il suffit parfois d’un ton de voix qui déplaît aux élèves pour perdre toute autorité.

La légitimité de ces travailleurs sur autrui vis-à-vis de leurs publics se gagne sur d’autres bases que le sacré : leurs compétences techniques, larégulation juridique des rapports avec les usagers et leurs ressources personnelles (voire leurs capacités de séduction)… F. Dubet analyse alors les rapportsspécifiques à ce changement qui nous emporte tous de chacun des corps professionnels qu’il envisage. Ainsi les infirmières qu’a rencontrées F. Dubet disentdeux choses : « le métier est devenu à la fois plus intéressant mais plus compliqué et stressant parce qu’il y a plus de technologie, parce quel’organisation hospitalière est complexe et que les malades sont revendicatifs ; mais nous ne voulons pas revenir en arrière ». Selon F. Dubet, elles connaissent le prix decette mutation qui les a fait échapper à l’emprise de « la mère supérieure et du médecin » (« Ni bonnes, ni connes, ni nonnes ») etelles nourrissent surtout une passion pour leur métier qui s’enracine dans une utilité indiscutable, ce qui leur permet de faire face à la mutation en cours.

Une expérience « critique »

Autre expérience, celle du monde – en fait plus récent – des travailleurs sociaux, où « chacun est à lui seul une institution » ou plusprécisément, c’est « la relation qui est une institution » (pas de grandes organisations et d’identités professionnelles constituées sur la longuedurée). F. Dubet qualifie l’expérience des travailleurs sociaux d’« éclatée » et de « critique ». Ces travailleurs, dans toute ladiversité de leurs statuts (Dubet note que plus de 200 définitions de postes différentes relèvent du travail social), sont à la recherche permanente d’unecohérence entre leurs trois registres d’actions : « contrôle », « service » et « relation singulière ». C’est successivementà travers ces trois registres qu’ils définissent, tout à tour, leur travail tout en critiquant sans cesse la position qu’ils viennent de prendre au nom des deuxautres… « Un travailleur social se reconnaît moins par ce à quoi il croit qu’à la manière dont il critique ses croyances ». Ces travailleurs neréussissent à produire un travail significatif que dans la mesure où ils agissent sur les trois registres car « si chaque logique s’isole, elle devient destructriceet autrui est tout à tour réduit à l’aliénation du contrôle, à la mise en clientèle instrumentalisée ou à la recherche d’unMoi authentique qui a toutes les chances de n’être que l’intériorisation de son propre malheur ».

Différences de réactions

La mutation décrite est difficile à assumer, mais certaines professions la vivent plus mal que d’autres. Certains (comme les enseignants du secondaire ou les AS de CPAS dansune mentalité « assiégée ») en viennent à développer l’un des trois scénarios régressifs décrits par Dubet en find’ouvrage : la tentation nostalgique et réactionnaire d’un retour en arrière (par l’exclusion des élèves non-conformes) ; la régulation de nosrapport sociaux par le droit seul ; ou la régulation par la demande, c’est-à-dire le libéralisme. F. Dubet leur préfère l’invention d’institutionsdémocratiques où les travailleurs, en équipes plus autonomes, sont tenus de rendre des comptes (par exemple par l’évaluation) à « des usagers quidoivent avoir des droits mais aussi des devoirs, bref un statut ». Une des pistes qui permettraient notamment de rendre plus justes aux yeux des élèves des règles scolairesqui fondent une autorité qu’au vrai, aucun élève ne rejette pas.

1. Contact : Pierre Flore – CPMS de Marchienne-au-Pont – tél. : 071/51 53 51.
2. F. Dubet, Le déclin de l’institution, Seuil, coll. « L’épreuve des faits », 2002, 419

3. Derniers ouvrages : Une histoire de l’autorité. Permanences et variations (La Découverte, 2002) et Pourquoi la démocratie est en panne. Construire ladémocratie participative (La Découverte, 2003).

Donat Carlier

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