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#Covid-19 / Carte blanche
Blue sky with stars, home planet. Illustration from a children’s science book. 1940s.

« Le coronavirus renforce toutes les injustices, les plus faibles ne doivent pas en être les principales victimes. »

19 mars 2020 Cédric Chevalier

Une opinion de Cédric Chevalier, auteur de Déclarons l’état d’urgence écologique, paru aux éditions Luc Pire.

En tant qu’intellectuels, notre rôle est de penser, écrire et parler au service de nos frères et sœurs humains, en particulier les plus vulnérables, en servant les idéaux de Vérité, de Bien, de Justice, de Liberté et de Beauté. Les intellectuels ont pour devoir d’être les vigies éthiques au sein de la société, la société dont ils font eux-mêmes partie. Penser, écrire et parler avec toute la force de notre esprit critique et toute la responsabilité de notre esprit éthique, surtout lors des périodes les plus sombres, lorsque penser, écrire et parler deviennent difficile, critiquable, politiquement incorrect ou interdit.
Face au déroulement actuel des événements, en tant que citoyen et intellectuel belge, ma conscience m’oblige à partager cinq urgences éthiques auprès de la Première Ministre, Sophie Wilmès. Toutes sont déplaisantes, toutes doivent être pensées, écrites et dites. Nous n’y sommes pas habitués, la responsabilité politique est de nous y préparer, avec détermination et transparence démocratique.

Face au tri médical de guerre

Premièrement, le tri médical d’urgence, aussi appelé « tri médical de guerre » a commencé en Italie et dans l’Est de la France. Ce tri est simple à comprendre : les médecins doivent décider de qui va vivre ou mourir car ils n’ont plus assez de ressources pour assurer les meilleurs soins possibles à tous les patients. Respirateurs, lits de soins intensifs, infirmier.e.s et médecins viennent à manquer. Nous l’ignorons car habituellement tous ou presque reçoivent les soins utiles mais des règles éthiques ont été formulées et enseignées aux médecins pour réaliser ce tri. Je demande solennellement aux autorités fédérales de révéler publiquement les règles qui présideront au tri médical d’urgence dans notre pays. Qui fixe ces règles et par quel moyen de délibération ces règles ont été fixées doit être immédiatement communiqué par l’Etat aux citoyen.ne.s. Au besoin, ces règles doivent faire l’objet d’un vote électronique à la Chambre et être publiées dans le Moniteur. Ces mêmes règles doivent s’appliquer partout, dans les hôpitaux de confession chrétienne ou laïque. Il ne s’agit pas de constater que certains ont vu leurs droits humains bafoués durant l’urgence sanitaire. Les citoyen.ne.s ont le droit de connaître ces règles publiques avant d’y être brutalement confronté.e.s eux-mêmes ou un de leurs proches.

Il ne s’agit pas de constater que certains ont vu leurs droits humains bafoués durant l’urgence sanitaire.

Deuxièmement, on observe déjà en Italie que des patient.e.s meurent seul.e.s chez eux ou à l’hôpital, sans proches à leurs côtés, soit qu’ils étaient déjà seul.e.s, soit que leurs proches sont interdits de leur rendre visite ou hommage à cause du risque de contagion. La vie prime bien sûr : on doit minimiser le nombre total des victimes et cela implique des choix draconiens, inhumains mêmes et en même temps profondément humains pour la communauté. Après un décès, des familles ne peuvent procéder au deuil familial et ne peuvent enterrer leur mort, et même le conserver dans leur domicile pour une durée indéterminée, car les services funéraires sont dépassés eux aussi. Je demande solennellement aux autorités fédérales de préparer la population à ces risques et à l’informer des actions à entreprendre en fonction des situations.

Un risque sanitaire criminel

Troisièmement, tout le monde le sait, certains employeurs, soit qu’ils n’ont jamais développé le télétravail, soit qu’ils n’ont pas compris la situation sanitaire, soit qu’ils placent toujours le profit avant la vie de leurs employés, incitent les travailleurs à continuer à se déplacer et à se rendre au travail, alors qu’il n’est pas essentiel. Cela crée non seulement un risque sanitaire criminel, par rapport au principe éthique de précaution, mais aussi une criante injustice entre les travailleurs belges, selon qu’ils aient un employeur responsable ou pas. Cela, l’Etat fédéral doit l’interdire et le sanctionner, de toute urgence. Il ne faut pas laisser aux employeurs le pouvoir arbitraire de menacer ou non, sans nécessité, la vie de leurs employés et de la collectivité toute entière. Le coronavirus renforce toutes les injustices, les plus faibles ne doivent pas en être les principales victimes.

Il ne faut pas laisser aux employeurs le pouvoir arbitraire de menacer ou non, sans nécessité, la vie de leurs employés et de la collectivité toute entière.

Quatrièmement, l’histoire nous apprend que les pandémies sont malheureusement susceptibles de déboucher sur la recherche de « boucs émissaires » servant de défouloir à la peur, la colère et la tristesse sociétale. Les minorités et les plus faibles sont souvent les plus vulnérables face à ce phénomène. On les pressent : les jeunes « forcément indisciplinés et inconscients », les migrants « vecteurs de maladies », les sans-abris, les pauvres, les étrangers, les minorités ethniques, les animaux de compagnie même… On tomberait dans l’abjection éthique la plus totale si l’on faisait porter la moindre responsabilité collective à la jeunesse, aux migrants et aux autres personnes vulnérables de notre société. Si l’Etat belge est collectivement « en retard d’une guerre » dans la lutte contre la pandémie et se rattrape seulement depuis quelques jours –tout le monde le sait, le temps de rendre des comptes viendra bien assez tôt–, ceux qui n’ont pas le droit de vote ou sont encore étudiants, les plus vulnérables, n’y sont strictement pour rien. S’ils doivent respecter scrupuleusement les règles sanitaires, ils ne peuvent servir de boucs émissaires « sociologiques » à notre pays.

On tomberait dans l’abjection éthique la plus totale si l’on faisait porter la moindre responsabilité collective à la jeunesse, aux migrants et aux autres personnes vulnérables de notre société.

Enfin cinquièmement, tou.te.s les citoyen.ne.s veulent contribuer au dénouement de la crise pandémique. Parmi eux, les travailleurs du secteur public et du privé demandent de l’Etat et de leur hiérarchie de recevoir des tâches et des missions qui soit répondent à l’urgence du moment, soit préparent le relèvement de la société et de l’économie, dans une optique de soutenabilité et de justice. Les fonctionnaires ne veulent pas (continuer à) travailler sur des tâches et des projets insignifiants, insoutenables ou injustes durant cette crise. Car d’autres urgences, écologiques et sociales demeurent et se renforcent. Prenons les devants pour mobiliser la puissance de la multitude. Cela aidera aussi tous ces travailleurs à conserver leur santé physique et mentale durant le confinement.

A propos de l'auteur(e)

Pierre Jassogne

Pierre est devenu journaliste en 2010 après des études en lettres lors desquelles il se passionne pour les rapports entre littérature et presse. Enfant, il voulait déjà devenir journaliste et se revoit très bien ennuyer parents et voisins en faisant des interviews avec un enregistreur Fisher Price à cassette avec micro incorporé pour un journal parlé imaginaire. Bref, il avait ce métier dans le sang, mais à la naïveté de ses premiers pas, sa conception du journalisme a rapidement évolué : au début, il était dans le flux de l’info, de l’événement, du scoop à tout prix, mais a très vite décroché pour tenter d’autres voies à l’instar de sa collaboration avec Alter Échos commencée en 2012. Selon Pierre, le journalisme doit être dans les marges du réel, en refusant l’évidence, en allant au-delà de ses propres convictions aussi, en se frottant aux contrastes du monde, mais en y puisant chaque fois une certaine expérience des hommes, des choses, à travers des visages ou des sensations. Idem pour le social : au-delà des politiques menées, des subsides octroyés, des noms de ministres, il en va davantage du témoignage d’un engagement, d’une conviction portée par des citoyens, souvent anonymes, pour rendre ce monde un peu plus juste, un peu plus vrai. « Comme journaliste, on tente de rendre audibles ces preuves de résistances humaines face au discours inquiétant de la financiarisation à outrance, du populisme politique ou de la numérisation sans visage ». « Se reposer ou être libre », disait le philosophe grec Thucydide, quatre siècles avant notre ère. Face à la montée de l’insignifiance, il en va de même pour le journalisme, même si la tâche est grande, difficile, mais néanmoins stimulante et passionnante.

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