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Le 101e % artistique : aller à la rencontre des habitants

Ce 29 septembre, la Cellule du 101e % artistique de la SLRB (Société du logement de la Région de Bruxelles-Capitale)1 organisait une visite de plusieurssites concernés par le 101e % pour les étudiants en communication graphique de La Cambre. Au menu, étaient entre autres prévus les sites du Merlo (Foyerucclois) et d’Esseghem (Foyer jettois). Carnet de voyage…

06-10-2006 Alter Échos n° 216

Ce 29 septembre, la Cellule du 101e % artistique de la SLRB (Société du logement de la Région de Bruxelles-Capitale)1 organisait une visite de plusieurssites concernés par le 101e % pour les étudiants en communication graphique de La Cambre. Au menu, étaient entre autres prévus les sites du Merlo (Foyerucclois) et d’Esseghem (Foyer jettois). Carnet de voyage…

Une vingtaine de personnes étaient regroupées dans le hall d’entrée de la SLRB. L’occasion de montrer le réaménagement de celui-ci au travers du 101e % artistique. L’œuvre de Laurette Atrux-Tallau a été élaborée comme un cheminement de deux rampes successives entre la porte d’entrée et l’accueil. Des imagesagrandies de graines en germination ont été apposées sur les baies vitrées et les murs. Pour intégrer l’œuvre dans l’espace, l’artiste a travaillé endialogue avec les personnes travaillant à l’accueil, permettant de corriger des inconvénients liés à l’aménagement, telle une lumière trop forte.

Concrètement, souligne Carine Potvin, responsable du projet à la SLRB, le 101e % artistique s’inscrit dans une démarche de réinvestissement dans lesecteur du logement social. L’introduction dans les cités d’aménagements intégrant une démarche artistique vise, d’une part, à varier le typed’investissements opérés et, d’autre part, à valoriser le patrimoine et à mobiliser les habitants autour de projets de qualité. « La culture etl’art en particulier peuvent être considérés comme de véritables outils d’émancipation sociale, précise Carine Potvin, et certainement s’ilspermettent d’impliquer les habitants dans le processus décisionnel aboutissant à la réalisation concrète de projets. »

Financièrement, le système consiste à investir dans des projets artistiques l’équivalent de 1 % (2 millions d’euros) du budget du programme quadriennald’investissement du logement social. L’enjeu de l’initiative est de recréer du lien social, de permettre aux habitants d’être fiers de leurs logements, mêmes’ils sont sociaux. Le fait d’avoir rebaptisé le pour cent artistique en 101e % artistique confirme cette volonté d’apporter une plus-value aux logements sociaux. Caril s’agit bien d’un plus qu’on apporte à ceux-ci.

Première étape : Merlo

Le car se range le long de l’avenue de Neerstalle. Des fresques s’étalent au bas de l’immeuble, juste à hauteur de l’entrée du parking. Des bâches tendues par des filsles protègent d’éventuelles intempéries.
D’emblée, on est frappé par la structure architecturale des bâtiments. Ils font penser à un escalier qui aurait basculé sur le côté. Ces choixopérés pour la construction dans les années 80 ont permis de maximiser le nombre d’appartements, mais l’ambiance des espaces communs en a pâti considérablement. Lescouloirs ne sont qu’une longue succession d’angles et de recoins, d’ombres et de lumières. Tant les locataires que les visiteurs s’y sentent mal à l’aise, insécurisés.D’autant plus lorsque de petits groupes de jeunes se réunissent dans les communs.
Pour favoriser la réappropriation des lieux, l’artiste Johan Muyle a proposé une intervention artistique tant sur la façade qu’au niveau du rez-de-chaussée des logementssociaux du Merlo pour transformer les espaces en un univers gai et rassurant.

La fresque commence à l’extérieur pour se poursuivre à l’intérieur. Intitulé « On ne peut pas rire du bonheur », elle représente des artistescomiques (Annie Cordy, Benoît Poelvoorde, Pierre Kroll, etc.). L’identification de ceux-ci s’est faite en concertation avec les locataires. Pour réaliser cette fresque de 900m2 en un an, qui compte 4 à 5 couches de peinture à l’huile, Johan Muyle peut compter sur le talent d’artistes indiens de « Bollywood », qui réalisent desbannières publicitaires pour le cinéma indien à Madras. Des peintres assistants belges assurent les couches préparatoires. Compte tenu de la durée del’intervention, l’interaction avec les habitants est permanente.

Les enjeux du projet

Pour Carine Potvin, le projet du 101e % artistique comporte trois enjeux : social, urbanistique et artistique.
• L’enjeu social est la raison d’être du projet puisqu’il porte sur l’implication des habitants dans le processus d’élaboration del’intégration de l’œuvre dans la cité. Les habitants sont invités à dialoguer avec l’artiste afin d’assurer la réussite du projet.Petite mise en garde de notre interlocutrice : il ne s’agit pas de transformer les locataires sociaux en artistes, mais de mieux les aider « à sortir de leur quotidien pours’impliquer dans un projet positif d’amélioration de leur environnement, avec pour conséquence une meilleure appropriation de celui-ci et une ouverture versl’extérieur. »
• Deuxième enjeu : l’aspect urbanistique. L’intervention d’une personne extérieure, en l’occurrence un artiste, dans un univers pensé etorganisé par des architectes, des urbanistes et des sociétés de logements sociaux peut s’avérer riche en enseignements. « L’expérience des projetsen cours montre que l’intervention de l’artiste révèle à chaque fois crûment les problèmes urbanistiques posés par l’architecture du lieu», remarque Carine Potvin. Le 101 % artistique pose un regard extérieur et critique sur les choix architecturaux, sans pour autant les dénigrer. Cela implique une qualitéd’écoute de la part de chaque acteur.
• Enfin, l’enjeu artistique est essentiel. « Le projet 101e % artistique interroge fondamentalement le rapport entre Art et Public, martèle notre interlocutrice.L’art public présente souvent le défaut majeur d’asseoir son emprise sur un « public captif ». Ici, le projet 101e % artistique impose àl’artiste d’aller à la rencontre de « public captif » et de mettre en jeu sa responsabilité par rapport à celui-ci. » Il vise, « dans un cadrequi est bien celui de l’art public, à briser les chaînes qui enferment artistes et publics dans leurs attitudes et rôles respectifs ».

Deuxième étape : Esseghem

L’artiste Michel Lorand et le président du Foyer Jettois, Paul Leroy, nous attendent dans le hall d’entrée d’une des tours du site d’Esseghem. Située en bordure de larue Jules Lahaye, la cité sociale semble tenue à l’écart de la ville. Pour son intervention, l’artiste a choisi l’espace le plus restreint, le plus fermé, àsavoir la cabine d’ascenseur. Dans cet univers extrêmement cloisonné, il envisage de placer au plafond un écran qui diffusera l’image d’un ciel filmé quelquepart ailleurs dans le monde. L’utilisateur pourra observer ce ciel évoluer en temps réel, puisque la transmission se fera par le biais d’une webcam.

Son projet, baptisé « Six ciels », implique d’intervenir sur deux fois six ascenseurs situés dans les immeubles Esseghem 1 et Esseghem 2. « Le ciel serafilmé 24h sur 24, sept jour sur sept, explique Michel Lorand. Pendant un an, chaque habitant sera ‘en lien’ permanent jour et nuit et cela en respectant les décalages horaires, avec uneville ‘du bout du monde’. Chaque année, une ville lointaine sera choisie pour être l’ambassadrice de ces ciels. Cela pendant six ans : six années, six ciels différents, sixvilles sélectionnées dans le monde. »

L’artiste semble avoir clairement perçu l’enjeu du lieu où il se trouve. En invitant les habitants à s’ouvrir sur le monde, il compte bien contribuer audécloisonnement de cette cité sociale et de ses locataires pour mieux les intégrer dans la ville. Un enjeu auquel l’ensemble du secteur du logement social est de plus enplus attentif aujourd’hui.

La proposition artistique a fait l’objet d’un dialogue avec le personnel du Foyer (concierges, ouvriers, employés, assistante sociale) et les techniciens extérieurs s’occupant desascenseurs. Dans la galerie donnant sur la loge de la concierge d’Esseghem 2, une « cabine d’ascenseur témoin »a été installée comme « prototype grandeurnature de ce qu’est le projet : nouvel aménagement des cabines, intégration des écrans vidéo et visualisation des ‘6 ciels’ ». En mars 2006, lors d’un week-end« portes ouvertes », les habitants ont pu prendre connaissance du projet et discuter avec l’artiste. Les ascenceurs devraient servir de leviers pour une série de projets decohésion sociale. Deux initiatives s’appuient déjà dessus : l’atelier @tous4 – espace informatique et internet animé par un groupe de jeunes – et le Printempsd’Esseghem – un festival culturel.

Choisir les projets

La sélection des projets est constituée de différentes étapes. D’abord, la SISP (Société immobilière de service public) – ou les locataires outravailleurs en accord avec la SISP – introduit une demande d’intervention artistique pour un site sans qu’un lieu soit défini au préalable. Après examen par lacellule 101e % artistique de la SLRB, la proposition est soumise à l’avis des différents services concernés de la SLRB (service technique, cohésionsociale…). Le choix des lieux, où il est opportun de réaliser une intervention artistique, est soumis pour approbation au conseil d’administration de la SLRB.

« La cellule 101e % artistique recherche un artiste susceptible d’intervenir dans le lieu, explique Carine Potvin. Elle a la possibilité de rencontrer autantd’artistes que nécessaire, autant de fois que nécessaire afin de se forger une opinion. L’artiste aura également la possibilité de voir le lieu et derencontrer la SISP ainsi que d’autres intervenants éventuels. » La cellule 101e % artistique propose son choix d’artiste pour le lieu à un Comitéd’experts qui confirme ou infirme ce choix.

Ce comité d’experts est composé de représentants du monde des arts (historiens de l’art, critiques, urbanistes, architectes…), mais aussi du secteur dulogement social (sociologues, économistes, assistants sociaux…). « Sa composition n’est ni fixe, ni définitive, précise Carine Potvin. Ses membres sont choisisen fonction de leur capacité à dépasser le cadre strict de leurs disciplines pour replacer le 101e % dans son triple enjeu social, urbanistique et artistique.»

Une convention de pré-production est signée entre l’artiste et la SLRB et un délai est fixé pour l’élaboration du projet. Ce dernier reprendral’argumentaire de l’artiste, le type d’intervention et le lieu de celle-ci, le type d’implication attendue des habitants (moyens mis en œuvre, rythme desrencontres…), des documents permettant de visualiser le projet, un devis justifié et contraignant, la définition des interventions techniques si nécessaire (architecte,jardinier…), le délai de réalisation, la nécessité éventuelle d’entretien de l’œuvre en vue d’assurer sa conservation enl’état… Le tout en collaboration avec la cellule 101e % artistique. La proposition de l’artiste est ensuite soumise au Comité d’experts. En casd’accord, une convention finale est signée.

La durée de l’œuvre a été fixée à 10 ans. Le but est qu’au terme de ce délai, une nouvelle réflexion soit élaborée.Rien n’étant intangible, il n’est pas question de demander à des locataires sociaux d’assumer une esthétique ou des images endossées par des locatairesqui ont déménagé depuis. Cela permet également aux nouveaux locataires de bénéficier d’une rencontre artistique et, surtout, «d’éviter que d’éventuels nouveaux budgets 101e % artistique n’aient pour seul objet l’entretien des œuvres précédentes.»

Une question de processus

Il existe encore quantité d’autres projets dans d’autres sociétés de logement social sur la région bruxelloise. Certains sont terminés,d’autres sont en cours de réalisation, d’autres encore en sont au stade de l’élaboration. Ainsi, trois projets pilotes ont permis de mettre àl’épreuve le concept : le Musée du réverbère (Foyer laekenois), « Je peux la contre » (Foyer ixellois) et la frise lumineuse à Marbotin (Foyerschaerbeekois). C’est sur base des enseignements tirés de ces précurseurs que le 101e % artistique a pu être affiné, amélioré. «Depuis, observe Carine Potvin, le processus est vraiment devenu le projet. Ce n’est pas la réalisation finale qui est le projet, c’est le fait d’avoir fait se rencontrer desgens. »

La pratique a démontré que « chaque projet est différent et nécessite une approche légèrement remaniée. Le processus évolue afin depermettre de s’adapter aux situations et aux besoins des projets. » Dès lors que chaque projet d’intégration est unique, il présente des problèmespropres et nécessite des approches et des solutions différenciées.

« Certains lieux résistent à toute intervention en leur sein », précise notre interlocutrice. De même que certains lieux, « parfois socialementtrès difficiles, se laissent apprivoiser par l’artiste », « d’autres, parfois très tranquilles, se révèlent impossibles à investir ».Pour la responsable du 101e % artistique, « cela tient probablement à la nécessité propre au lieu d’accueillir une œuvre. Si l’œuvre nerépond à aucune attente, elle devient alors complètement hors sujet. » D’où toute l’importance du processus et du moment d’échange avec leshabitants.

1. Cellule 101e % artistique, SLRB, rue Jourdan, 45-55 à 1060 Bruxelles – tél. : 02 533 19 34-
fax : 02 533 19 00 – courriel : pourcentartistique@slrb.irisnet.be

Baudouin Massart

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