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La relation d’aide dans les métiers de l’humain : plaisir ou souffrance ?

Le 10 octobre dernier, la maison maternelle Fernand Philippe1 située à Wanfercée-Baulet, non loin de Fleurus, fêtait ses 60 ans d’existence. Unanniversaire qui eût pu se faire en petit comité autour d’un gros gâteau mais ce serait mal connaître la maison… Depuis bientôt trente ans, les membres dupersonnel, directrice en tête, consacrent plusieurs heures par semaine à réfléchir en équipe à leurs pratiques, à la manière dont ilsconçoivent leur boulot, aidés en la matière par un psychologue clinicien de renom, Pierre Manil. L’occasion était donc trop belle pour ne pas partager cet espace deréflexion avec d’autres, assistants sociaux, éducateurs, psys et tous les métiers qualifiés des « métiers de l’humain »…

28-07-2005 Alter Échos n° 151

Le 10 octobre dernier, la maison maternelle Fernand Philippe1 située à Wanfercée-Baulet, non loin de Fleurus, fêtait ses 60 ans d’existence. Unanniversaire qui eût pu se faire en petit comité autour d’un gros gâteau mais ce serait mal connaître la maison… Depuis bientôt trente ans, les membres dupersonnel, directrice en tête, consacrent plusieurs heures par semaine à réfléchir en équipe à leurs pratiques, à la manière dont ilsconçoivent leur boulot, aidés en la matière par un psychologue clinicien de renom, Pierre Manil. L’occasion était donc trop belle pour ne pas partager cet espace deréflexion avec d’autres, assistants sociaux, éducateurs, psys et tous les métiers qualifiés des « métiers de l’humain »…

Le concept de résilience

Pour ce faire, la maison avait mis les petits plats dans les grands (au sens propre comme au figuré) et avait organisé une matinée de réflexion avec quatre pointures :André Comte-Sponville, philosophe français bien connu, enseignant et auteur de nombreux livres, Jean Brichaux, psychologue clinicien, Michel Manciaux, professeur éméritede pédiatrie sociale à l’université de Nancy et expert international en matière de protection de l’enfance, ainsi que Jean-Pierre Pourtois, professeur desciences de l’Éducation à l’université de Mons. Le thème ? « Le statut du plaisir et de la souffrance dans la relation d’aide », unthème servi sur un plateau pour un homme comme Michel Manciaux, premier à ouvrir le feu. Il fut en effet un des pionniers en 1995 avec le Pr Kreisler, psychiatre et pédiatre,à introduire en pédiatrie sociale le concept de résilience. Un concept bien connu aux États-Unis mais qui commence seulement à faire son chemin en Europe etqu’à la maison maternelle Fernand Philippe, on affectionne tout particulièrement. Mais que recouvre au juste le concept ? Le professeur Manciaux l’explique trèssimplement : « Il s’agit au départ d’un terme utilisé dans le domaine de la physique pour traduire la résistance de matériaux à la pression,c’est leur capacité à retrouver leur forme initiale après avoir subi une déformation ou un choc. On le retrouve également dans la langue anglaise,“resiliency”, pour décrire la capacité de réussir de manière acceptable pour la société en dépit d’un stress qui comportenormalement le risque grave d’une issue négative. En matière de sciences humaines, la résilience est définie comme la capacité pour un sujet confrontéà des stress importants au cours de son existence de mettre en jeu des mécanismes adaptatifs lui permettant non seulement de “tenir le coup” mais de rebondir en tirant uncertain profit d’un tel affrontement. » Ainsi, parlant d’une thèse sur laquelle il travaille actuellement, Michel Manciaux évoque le cas d’enfantsmaltraités qui peuvent avoir un parcours de résilience tel qu’il les mène à être des parents « bientraitants ». « La répétitiontransgénérationelle de la maltraitance est une idée reçue à laquelle il faut tordre le cou très vite, s’insurge le professeur. Cela existe, bienentendu, mais proportionnellement, en fait très peu… Il existe d’ailleurs un exemple célèbre : Poil de Carotte, victime de la part de sa mère de maltraitancepsychologique grave et qui, de façon très humoristique arrive finalement à s’en sortir, on se souviendra entre autres de cette phrase très ironique de Poil deCarotte : “Tout le monde ne peut pas être orphelin”… ».

La capacité de renouer avec le plaisir

André Comte-Sponville partage quant à lui une vision quelque peu différente de la résilience, y voyant la conjonction de la pulsion de vie et du travail du deuil.Travail du deuil à entendre comme la capacité à retrouver la faculté de pouvoir se réjouir. Une vision pas très éloignée de celledéveloppée par Freud lorsqu’il parle de principe de plaisir et de principe de réalité. « La relation d’aide est souvent confrontée à cesdeux principes évoqués par Freud, analyse André Comte-Sponville. Lorsqu’il n’y a plus de principe de plaisir, de pulsion de vie, alors la personne relève de lapsychiatrie. Dans la relation d’aide, le plaisir est important. Lorsqu’un éducateur est heureux dans son métier, il montre d’une certaine façon àd’autres qu’il est possible de renouer avec le plaisir, il éveille ainsi la capacité au bonheur. »

Jean Brichaux, sur un autre registre, évoque quant à lui la souffrance des métiers de l’humain. « Si d’aucuns s’accordent à dire, surtout dansune société sans emploi, que le travail reste une source d’épanouissement, il peut aussi être source de souffrance, mais on commence seulement àl’entendre. Or, les métiers de l’humain engendrent une douleur psychologique plus importante encore, à mon sens, que celle éprouvée par les enseignantsactuellement, malgré toutes les difficultés qu’ils rencontrent. Des éducateurs de plus de 55 ans, vous n’en trouvez pas beaucoup sur le marché. La question estde savoir comment résister lorsqu’on exerce ce type de métiers ? Il y a heureusement des sources de plaisir fugace qui permettent de transcender les moments de douleur.»

Je t’aime, moi non plus

« Il est effectivement difficile de se distancier par rapport au public avec lequel on travaille, enchaîne Michel Manciaux. Il existe dans le concept de “bientraitance”, larègle des “trois A” : l’“attitude authentiquement affective”. C’est en quelque sorte, une attitude d’empathie mais le terme “authentique’ a ici touteson importance, il permet de ne pas confondre les rôles, cela nécessite des repères clairs. J’ajouterais qu’il faut aussi s’aimer un peu soi-même pourêtre dans une relation d’aide avec les autres. » Un avis que ne partage pas André Comte-Sponville : « L’affectivité que vous décrivez, pour moi,cela équivaut à l’amour du prochain, à la charité, le “aimer son prochain comme soi-même” des Évangiles, c’est-à-direl’amour à n’importe qui, le “je t’aime comme n’importe qui”. C’est un amour dont on est incapable, car il nécessite d’êtretransparent, or, cette transparence est impossible, il n’y a que le saint qui soit transparent. Alors, moi, les 3 A, je suis d’accord à condition qu’aimer son prochain commesoi même, ce soit s’aimer soi-même comme quelqu’un d’autre. Les institutions ne doivent pas être des maisons du bonheur mais des maisons du bien-être. Fairele bonheur de l’autre c’est difficile, commençons par faire la vaisselle, échangeons, c’est plus facile. »

Concluant, Jean Brichaux a évoqué une problématique qui vaudrait un article à lui tout seul et qui concerne beaucoup de personnes dont le métier se fonde sur larelation d’aide mais tout particulièrement les éducateurs : c’est le manque de conceptualisation du métier. « Les éducateurs sont des braconniers, desnomades conceptuels, analyse Jean Brichaux. Ils glanent dans la sociologie, dans la psychologie et la philosophie pour définir ce qu’ils font. Or, une discipline ne peut survivre enempruntant à d’autres. Elle doit aussi générer ses propres concepts. Et, croyez-moi, le métier d’éducateur en a. Il faut qu’ils partagent leursexpériences. Le regard de l’éducateur sur certaines pathologies peut être très intéressant pour un psychologue par exemple. C’est toute ladifférence entre la psychologie de laboratoire et l’éthologie. Il faut savoir sortir à un certain moment de la tradition orale de son métier.L’éducateur ne passe pas par la conceptualisation de ce qu’il fait, il faut prendre le temps, il y a un effort intellectuel à fournir qui ne peut être quebénéfique pour la profession et qui apportera une reconnaissance publique qui manque encore aux éducateurs, à mon sens. »

L’espace nous manque ici pour détailler les nombreux autres sujets évoqués lors de cette matinée, mais pour les personnes intéressées, la maisonmaternelle publiera les actes du colloque dans 6 mois.

1. Maison maternelle Fernand Philippe, rue Saint Ghislain, 52 à 6224 Wanfercée-Baulet, tél. : 071 81 25 07, fax : 071 81 52 04, courriel : fernandphilippe@skynet.be, contact : Monique Dewez, directrice. Précisons que le Laboratoire des innovations sociales consacre son dernierlivre électronique à la MM Fernand Philippe (à télécharger gratuitement sur le site web http://www.labiso.be).

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