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L’épicerie sociale de Liège : un projet novateur en recherche de moyens

Depuis février 2006, une petite épicerie sociale1 s’est ouverte, place Ste-Barbe à Liège. Née de la réflexion de plusieurs associationsde la cité ardente qui pratiquent l’aide alimentaire, l’épicerie a le mérite de proposer une alternative aux colis traditionnels et des formations à ses« clients ». Elle connaît malheureusement aujourd’hui de gros problèmes de viabilité. Récit.

06-10-2006 Alter Échos n° 216

Depuis février 2006, une petite épicerie sociale1 s’est ouverte, place Ste-Barbe à Liège. Née de la réflexion de plusieurs associationsde la cité ardente qui pratiquent l’aide alimentaire, l’épicerie a le mérite de proposer une alternative aux colis traditionnels et des formations à ses« clients ». Elle connaît malheureusement aujourd’hui de gros problèmes de viabilité. Récit.

Place Sainte-Barbe, non loin des quais de Meuse, au fond d’une cour, se loge la première épicerie sociale du centre-ville liégeois. Nulle chance de se tromper, lacamionnette de l’épicerie est garée devant l’entrée, on aperçoit de l’extérieur les étalages et la caisse. Àl’intérieur, de nombreux rayons mais peu achalandés, pour ne pas dire pour certains vides. L’impression curieuse de pénétrer dans un magasin de l’ex-blocsoviétique. Car si les premières semaines, l’épicerie a pu faire bombance, aujourd’hui, le stock est désespérément vide et de nombreux produitsmanquent à l’appel. Comment en est-on arrivé là ?

Créer une alternative aux colis alimentaires

L’épicerie sociale n’est pas arrivée par hasard à Liège. L’idée résulte des discussions des tables rondes alimentaires, groupe deréflexion mis sur pied par la coordination sociale du Plan fédéral des grandes villes en collaboration avec les services sociaux de la Ville de Liège. Depuis 5 ans, lesdifférents acteurs de terrain qui composent le groupe (ils sont 18 avec parmi eux : le Resto du cœur, la Société St-Vincent de Paul, le CPAS, l’Observatoire communalde la pauvreté, la Croix-Rouge de Belgique, le Centre liégeois de service social) mettent en commun leurs réflexions et idées pour améliorer l’aidealimentaire à Liège et développer une alternative aux colis. Si une épicerie sociale dépendant de la Croix-Rouge accueille déjà des personnes endifficulté à Vaux-sous-Chèvremont, aucune ne se situe en effet dans le centre-ville. Là, où se rencontrent en fait la plupart des problèmes.

La première année, les différents acteurs ont appris à se connaître, ils ont ensuite sérié les problèmes à raison d’uneréunion tous les mois. Parmi les thématiques abordées : comment éviter les longues files d’attente, quelle alternative peut être développéeà la distribution de colis, comment harmoniser les enquêtes sociales, etc. Mireille Mertz2, coordinatrice du Plan fédéral des grandes villes sur Liège etanimatrice des tables rondes alimentaires s’est rendue à Paris et dans d’autres grandes villes en Wallonie pour voir ce qui s’y développait comme solutions maisc’est finalement à Bruxelles, que le groupe de réflexion, trouvera le modèle le plus approprié à ce qu’il cherche : la supérette sociale desMarolles.

Pendant 4 ans, le projet va ainsi se fignoler, il est finalement déposé au niveau de l’échevinat des Affaires sociales de Liège, mais il faudra s’armer depatience, il doit encore être avalisé par le Collège et c’est seulement en 2004, que l’asbl peut être fondée. Une fois les statuts déposés,l’équipe n’est pas au bout de ses peines, de nombreux obstacles, et non des moindres, doivent encore être levés, dont la recherche d’un lieu et de subsides pourl’épicerie. L’équipe trouvera finalement un local en quartier d’Outremeuse, mais tout est à refaire.

Dans le CA de l’asbl « Épicerie sociale de Liège », on retrouve outre les partenaires privés cités plus haut, la ville et le CPAS de Liège.L’association a bénéficié de subsides du Fonds social européen (78 000 euros sur trois ans du volet formation d’Objectif 2-Urban), de la Loterie nationale, dela Ville (notamment pour l’achat de la camionnette). Quant aux locaux, ils sont fournis par l’asbl La Chicas, à titre gracieux en échange des gros travaux entrepris pourrendre le bâtiment conforme. Les premières formations débuteront fin 2005 et l’épicerie sera inaugurée le 2 février 2006. L’asbl disposeactuellement d’un travailleur « article 60 » mis à disposition par le CPAS pour conduire la camionnette, faire les courses, nettoyer le magasin et d’un temps plein pourgérer l’épicerie. Celle-ci est ouverte deux demi-journées par semaine. Les articles qui y sont vendus sont des produits alimentaires et d’hygiène depremière nécessité et sont disponibles à un prix 50 % moins cher que dans un magasin traditionnel.

Bien manger, ça s’apprend

Objectif de ce projet ambitieux : d’une part, faire sortir du cercle vicieux de l’assistanat certaines familles obligées jusque-là de compter sur les colis gratuits pourse nourrir. Et permettre à terme leur retour vers une consommation ordinaire. D’autre part, grâce à la mise en place d’un dispositif de formation,l’épicerie vise également à stimuler l’insertion et la réinsertion professionnelle dans le secteur de la petite et moyenne distribution. Maisl’épicerie n’est pas accessible à tout le monde, loin s’en faut. Il faut tout d’abord disposer d’un revenu modeste (au maximum l’équivalent dumontant du RIS + 10 %). Ceux-là se voient remettre une carte d’accès et peuvent pour une période de trois mois renouvelable plusieurs fois, venir faire leurs coursesà l’épicerie une fois par semaine.

Mais ce n’est là que le début du travail social de l’asbl comme l’explique Mireille Mertz, coordinatrice du projet : « pour se voir offrirl’accès à l’épicerie sociale, il faut qu’un des membres de la famille s’engage à suivre chez nous une formation de 7 semaines àl’hygiène alimentaire et à une consommation responsable ». En gros, on y apprend à gérer son budget, construire des repas équilibrés… «Les formations ont lieu tous les matins, poursuit Mireille Mertz. On leur fait faire un voyage au pays des aliments. C’est une sorte de remise à niveau où ils apprennent parexemple des recettes à petits prix ». Lors de cette formation, l’accent est notamment placé sur les légumes frais, moins chers et bourrés de vitamines pour lesenfants. Les cours de base sur l’hygiène alimentaire sont dispensés par l’entreprise de formation par le travail « Echafaudage ». Des personnesâgées, toutes bénévoles de l’Espace social seniors, assurent quant à eux les cours de remise à niveau en français et en math.

Un tremplin

Après ces cours, une autre formation, cette fois aux métiers de l’alimentation est proposée. Celle-ci fait office de véritable tremplin pour chercher du boulot ouune formation qualifiante. Au programme : gestion des stocks, réassortiment, caisse, nettoyage. Elle dure aussi 7 semaines, à raison de cinq matinées/semaine mais les cours ysont plus techniques : on y aborde la sécurité sociale, l’informatique, la gestion des stocks, la communication avec autrui, les entretiens téléphoniques, lesentretiens d’embauche, etc. « Cette formation est préqualifiante et donc ne débouche sur aucune certification mais permet pour la plupart des participants de seresocialiser, d’apprendre à se lever, à vivre en groupe et si ça leur plaît, on les redirige vers des formations reconnues et plus poussées comme celles duForem », précise Mireille Mertz. Sur les 10 à 12 personnes qui commencent la formation, on en retrouve 6 ou 7 à l’arrivée, une bonne moyenne selon la coordinatrice,si l’on tient compte du type de public en situation particulièrement précaire qui fréquente les cours.

Pendant le premier mois de formation, les personnes continuent à recevoir leur colis alimentaire dans le service auquel ils se rendent habituellement, ensuite le mois suivant, ils peuventjongler entre colis et épicerie sociale. Au bout de ces deux mois, ils ne peuvent plus disposer de colis alimentaires et se pourvoient donc seulement à l’épicerie. «Au bout de trois mois, on réévalue la situation budgétaire de la famille et on voit si on arrête ou si on renouvelle la carte d’accès àl’épicerie. En cas d’échec de la réinsertion, il est toujours possible de retourner aux colis alimentaires. Nous fonctionnons actuellement avec 25 familles, ce quipeut paraître peu au regard des quelque 3 000 personnes bénéficiant sur Liège d’un colis alimentaire mais il s’agit ici d’un projet pilote,extrêmement exigeant en termes d’implication des ‘clients’ de l’épicerie et en termes d’accompagnement social. De plus, nous ne disposons que de trèspeu de moyens. »

Un système qui semble faire ses preuves puisque trois quarts des personnes fréquentant les formations de l’épicerie sociale entament des formations qualifiantes par la suiteou se mettent à la recherche d’un emploi. « L’EFT Echafaudage qui dispense une partie des cours, est à cet égard très précieuse, explique lacoordinatrice, car l’entreprise dispose d’un service de jobcoaching ».

Mais comment convaincre des personnes qui reçoivent des colis gratuits d’adhérer à l’épicerie sociale alors qu’elles doivent y acheter les produits etsuivre une formation ? « Quand les personnes reçoivent un colis, elles n’ont pas le choix du menu. Et il y a rarement des produits pour les enfants. Ici, elles vont choisirelles-mêmes, ce qu’elles veulent manger. De plus, des bénévoles les informent sur la composition du produit, les aident à lire le prix et à composer un repaséquilibré. L’objectif au final, c’est de leur réapprendre à devenir consommateurs responsables et à faire leurs courses plutôt qued’attendre un colis alimentaire ».

Chronique d’une mort annoncée ?

Si le projet s’avère innovateur en termes de formation et d’accession à une certaine autonomie, son avenir financier s’annonce plus qu’incertain et les stocksdiminuent à vue d’œil : « Nous avions noué un partenariat au départ avec Carrefour, tout comme l’épicerie sociale des Marolles, explique MireilleMertz, l’entreprise nous assurait de pouvoir acheter une grande partie de notre stock à moitié prix chez eux. Mais entre l’accord conclu avec Carrefour et la réelleouverture de l’épicerie, il s’est écoulé plus de deux ans. Carrefour n’a pu attendre et a pris entre-temps d’autres dispositions avec d’autresassociations. Le timing du privé est souvent difficilement compatible avec le timing public, particulièrement lent, en l’occurrence. Nous avons donc dû nous tourner versd’autres grandes surfaces comme Intermarché ou Leaderprice. Toutes se sont montrées intéressées, puis au moment de concrétiser, n’étaient pluspreneuses. Et puis, il existe deux grandes différences entre notre projet et celui de la Capucine, la superette sociale des Marolles, c’est que l’épicerie bruxelloise adisposé d’un financement au départ beaucoup plus important que le nôtre, d’une vraie collaboration structurelle avec Carrefour et que pour le volet formation, troisEFT participent au projet.»

L’épicerie obtient toutefois de temps à autre des colis auprès de GB de la région liégeoise et a quelques ouvertures du côté de grossistespour les langes et chez Materne. « Mais pour la plupart des produits, nous sommes obligés d’aller faire les courses nous-mêmes chez Colruyt au prix plein et puis nousrevendons les denrées à moitié prix dans l’épicerie, vous comprendrez qu’à ce rythme, nous ne pourrons continuer longtemps, déplore lacoordinatrice. Nous tenons jusqu’à présent grâce aux dons et aux subsides Urban mais ceux-ci viennent à échéance fin décembre et nousn’avons jusqu’à présent reçu aucune garantie qu’ils seront reconduits pour les années suivantes. Nous avons répondu à un appel àprojets de la Fondation Roi Baudouin dont nous attendons des nouvelles, s’il est accepté, cela nous donnera un ballon d’oxygène. Quant à la commune, il faudraattendre la fin des élections communales pour savoir si elle est prête à injecter des moyens dans l’épicerie. »

Sans cet apport urgent d’argent frais et sans collaborations plus structurelles avec de grandes surfaces de la région, l’épicerie sociale de Liège risque bien dansles quelques mois à venir de devoir fermer boutique. Une issue que redoute le CA et qui serait très dommageable pour les familles actuellement accompagnées. Une triste fin aussipour un projet particulièrement innovant en matière d’aide alimentaire.

1. Épicerie sociale de Liège, rue Ste-Barbe, 16 à 4020 Liège.

2. Cité administrative 8e étage, En Potiérue, 5 à 4000 Liège – tél. : 04 221 84 21 – courriel : mireille.mertz@liege.be – contact : Mireille Mertz.

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