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Jonathan Durand Folco : « Les communes doivent devenir des communautés politiques gérées par et pour les citoyens »

09-03-2018

À nous la ville ! D’ici à 2050, on estime que 70 % de l’humanité vivra en ville. Pourtant, les villes ne suscitent guère d’attention dans le chef des progressistes, c’est ce que déplore Jonathan Durand-Folco. Dans son ouvrage « À nous la ville ! Traité de municipalisme », ce docteur en philosophie de l’Université Laval et professeur à l’École d’innovation sociale de l’Université Saint-Paul d’Ottawa appelle à repolitiser la question municipale. Il invite les citoyens à reprendre possession de la ville et à organiser « un front municipal » en vue d’un changement social. Des idées à prendre à l’approche des élections communales ?

 Alter Échos : Le citoyen, observez-vous, s’est désaffilié de la politique de sa ville et vice versa. À quoi doit-on ce basculement ?

Jonathan Durand Folco : On peut observer dans les grandes villes occidentales ce qu’on appelle une crise de la représentation, une crise de la légitimité, une forme de désaffiliation et de désintérêt croissante des citoyens vis-à-vis de la chose publique. Mais aussi une forme de confiscation du pouvoir par plusieurs élites. Les gouvernements représentatifs deviennent de plus en plus autoritaires, n’écoutent pas la population ou encore remettent en question la liberté de manifester. Il y a plusieurs grandes causes. J’en identifierais deux. D’une part, le gouvernement représentatif lui-même est fondé sur la séparation entre les gouvernants et les gouvernés, entre ceux qui ont le monopole de la décision et ceux qui peuvent exprimer une opinion mais n’ont pas un pouvoir effectif, ce qui fait qu’il y a une forme de désafilliation politique. Le gouvernement participe de cette reproduction d’un sentiment de distance entre les pouvoirs publics et les citoyens. Le néolibéralisme y est aussi quelque chose puisqu’il déploie une vision du monde centrée sur les libertés individuelles, sur le fait qu’il faille gérer toute forme d’organisation comme une entreprise, sans contrôle démocratique sur les décisions économique. Cette vision de la liberté marchande contribue à une forme de dépolitisation à la fois pour les citoyens qui ne se sentent pas concernés par la chose publique, ne croient plus au « commun » mais influe aussi les élites politiques, de plus en plus guidés par une vision comptable et marchande.

AÉ : Qu’entendez-vous précisément par le « commun », notion centrale de votre ouvrage ?

J.DF : Le commun, c’est une ressource partagée et cogérée par des personnes concernées qu’on appelle les « commoners ». Il peut s’agir de biens, d’espaces et d’outils dont l’usage est géré par la communauté. C’est un mode de gestion et de gouvernance qui se distingue de la propriété privée et de la logique lucrative mais aussi de la propriété publique étatique et de la logique administrative. Il s’agit une forme de troisième voie dans laquelle les gens vont être partie prenante pour aménager des règles afin de gérer ce bien. Si des personnes disent « on veut gérer ensemble ce lieu » et que cette communauté est reconnue par les autorités publiques, ça devient un commun. Ils peuvent prendre forme dans un tas de sphères, de la gestion des ressources numérique, de l’eau, du sol, ou encore de l’habitat. À Gand par exemple, il  y a plus de 500 communs répertoriés par la ville dans toutes les sphères. Il y a à Gand un début d’institutionnalisation du commun. Bologne est aussi très bien développée au niveau des communs.

AÉ : Comment les citoyens peuvent-ils reprendre possession de la ville ?

J.DF : Face à cette crise, il ne faut pas moins de démocratie, il ne faut pas tomber dans la tentation autoritaire et identitaire. Selon moi, il faut démocratiser la démocratie, redonner du pouvoir aux gens. Beaucoup de mouvements aujourd’hui essayent d’expérimenter cette reconquête de la démocratie par le développement d’initiatives ou des prises de pouvoir.

 AÉ : Les villes en transition développées par Hopkins ne vont pas suffisamment loin selon vous…

J.DF : Elles participent d’une transition écologique initiée par et pour les citoyens, par des formes d’autonomie locale de résilience de relocalisation de l’économie et de réappropriation des savoir-faire. C’est inspirant. À l’instar d’autres initiatives présentées dans le documentaire Demain. Le film documente des solutions inspirantes et positives, ce qui fait du bien quand on parle de crise tout le temps. Mais ce qui leur manque, c’est la question du pouvoir, des conflits. Ces initiatives doivent se demander à qui appartiennent les institutions. C’est très inspirant mais pas suffisant pour renverser la vapeur, pour que s’opère une véritable transformation sociale. Il faut reprendre en main le pouvoir de faire des lois, de décider, et ça demande un front politique ancré dans des mouvements locaux et citoyens. Ca ne se fait pas que par le haut, mais pas uniquement par le bas non plus.

Face à cette crise, il ne faut pas moins de démocratie. Il faut démocratiser la démocratie

AÉ : L’Espagne est, à vous lire, engagée dans un renouveau municipalisteSous quelle forme ?

J.DF : On pense souvent que c’est le parti politique Podemos qui est l’héritier du Mouvement des Indignés mais en fait, les héritières sont plutôt des plateformes citoyennes – appelées aussi les mairies du changement, les villes rebelles d’espagne – qui sont nées dans les grandes villes espagnoles comme Barcelone, Madrid ou Valence. Podemos n’y a pas participé en tant que parti politique. Il y avait un très fort leadership en revanche des mouvements sociaux. Leur objectif est bel et  bien de reprendre la ville. Ces plateformes ont inventé une autre manière de faire de la politique en faisant se rencontrer différents acteurs, en organisant des assemblées, en mettant en place des outils de démocratie numérique. Ces initiatives s’inscrivent vraiment dans la lignée de ce que j’appelle le municipalisme.

AÉ : Mais la démocratie locale ne passe pas uniquement par la démocratie directe…

J.DF : Il faut essayer de détourner, hacker ou injecter des formes de démocratie directe dans la démocratie représentative. C’est ce que ces groupes en Espagne ont essayé de faire. Ils se sont donnés comme but de ne pas uniquement occuper les places, mais bien d’occuper les institutions et de mettre des codes d’éthique contraignant pour les élites dirigeantes afin d’assurer une gestion politique proche des citoyens. Exemple : la mairesse de Barcelone Ada Caulau a diminué son salaire par trois, son agenda est transparent, elle essaye de rendre des comptes, d’amener la parole des gens dans les institutions communales. On reste dans un système basé sur la représentation donc ça amène des tensions mais il y a une volonté explicite de transformer des choses et de dépasser la démocratie directe. Il faut essayer d’articuler les urnes et la rue.

AÉ : Le tirage au sort est-il un outil que vous défendez ?

J.DF : Le tirage au sort est quelque chose d’extrêmement riche. Mais un tirage au sort unilatéral pourrait poser des problèmes. Il faut combiner plusieurs outils. L’idéal serait d’instituer dans la Constitution, dans le mode de fonctionnement des communes, des parlements citoyens, des sortes de deuxièmes Chambres, qui contrôleraient ce qui a été fait par la commune. D’une part, il y aurait des représentants élus, et d’’autre part aussi le tirage au sort qui permettrait de faire participer des citoyens qui ne se mobilisent pas de façon permanente, « n’importe qui », qui pourrait porter une charge publique.

Les communes peuvent être les porte-voix de revendications citoyennes et des postes d’avant-garde d’initiatives qui passent plus difficilement à d’autres échelles du gouvernement

AÉ : Que préconisez vous pour que les communes aient plus de pouvoir ?

J.DF : Il y a deux choses. On dit souvent que les villes sont des espaces de proximité où le pouvoir est plus près des citoyens. Or, c’est une affirmation piège au sens où il y a des élites locales qui prennent des décisions, des prises de pouvoir. Il faut que les communes deviennent des communautés politiques gérées par et pour les citoyens. Des auto gouvernements politiques gérés par et pour les citoyens. Même si cela a lieu, toute la question demeure : au delà du pouvoir symbolique des communes, comment peuvent-elles avoir un pouvoir effectif sur les décisions, les lois et les conditions d’existence des gens ? Il peut se créer des alliances entre plusieurs communes, plusieurs grandes villes. Et pourquoi pas des mouvements plus larges de désobéissance. Que les communes fassent front commun, créent un rapport de force pour avoir un poids vis-à-vis des décisions prises à l’échelle fédérale et/ou européenne. Il faudrait créer un réseau transnational de villes rebelles, une masse critique, afin de renverser la vapeur et reconstruire un nouveau système démocratique qui prendrait forme dans les grandes villes et les petits villages également.

AÉ : Les initiatives de « droit à la ville » peuvent aussi ne pas toujours être inclusives et donc passer à côté de leur objectif. C’est l’une des critiques qui a été formulée à l’égard de Picnic the streets à Bruxelles… 

J.DF : Pour éviter cela, il faut se poser la question « À qui appartient la ville ? Les espaces ? » et « Quels effets pratiques auront ces mouvements ? » Si l’initiative se déroule une  fois par mois, dans certains quartiers avec des gens qui ont du temps libre, quel est le sens ? Il faut se poser la question du côté inclusif. Le réénchantement de la ville c’est bien, mais il faut que ça dépasse le stade symbolique. Chaque mouvement doit se poser la question des alliances, des liens de solidarité entre les différents lieux de la ville.

AÉ : La plateforme citoyenne d’hébergement de migrants mise en place depuis plusieurs mois en Belgique est-elle une forme de reprise de pouvoir des citoyens ?

J.DF : C’est une initiative exemplaire d’un groupe qui décide de créer des infrastructures d’accueil qui n’est pas pris en charge par les autorités. C’est un système d’entraide et d’auto-organisation emblématique. C’est un exemple d’appropriation des outils de décision sur les questions qui touchent le logement, l’alimentation. Ca va dans le sens de ce que j’appelle dans mon livre des « utopies concrètes », des formes d’entraide et d’organisation, des tentatives d’appropriation des outils de décision, de participation, de justice sociale, qui peuvent voir le jour dans les interstices de la société actuelle. Il faudra voir ensuite comment ça pourra durer, vivre, et comment les communes pourront les soutenir et non les contraindre. C’est l’une des choses que je défends dans ce traité de municipalisme : les communes devraient avoir plus de compétences sur des enjeux criants comme l’environnement, les migrations. On voit toutefois aujourd’hui qu’elles prennent position, c’est déjà un pas. Que ce soit contre les visites domiciliaires mais aussi en se déclarant villes hospitalières ou « ville refuge ». Aux Etats-Unis, plusieurs villes se sont positionnées contre Donald Trump et se sont proclamées villes-sanctuaire, afin de faire en sorte de protéger la population locale des décrets de Donald Trump. Les communes peuvent être les porte-voix de revendications citoyennes et des postes d’avant-garde d’initiatives qui passent plus difficilement à d’autres échelles du gouvernement.

Jonathan Durand Folco, À nous la ville ! Traité de municipalisme, Editions Ecosociété, 2017, 16 €.

 

 

Manon Legrand

Manon Legrand

Coordinatrice Alter Échos, journaliste (social, logement, environnement)

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