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Intelligence territoriale : les communes travaillent leur Q.I.

Les démarches d’« intelligence territoriale » sont de plus en plus pratiquées par les acteurs locaux. Ce concept désigne, selon l’asblOptim@1, « l’ensemble des connaissances pluridisciplinaires qui contribuent à la compréhension des structures et des dynamiques des territoires pour aider lesacteurs à définir, animer et évaluer des politiques et des actions de développement durable ». Si c’est au niveau local que se développe surtout cetteapproche, c’est parce que, comme l’explique le Réseau européen d’intelligence territoriale, il est perçu comme « l’échelle d’actionefficace pour aborder les problèmes rencontrés par les populations ». « C’est à ce niveau qu’il est possible de mettre en œuvre des solutionsglobales, intersectorielles et participatives pour lutter contre les phénomènes complexes d’exclusion et de pauvreté ». Focale sur deux expériences, àCharleroi et à Seraing, sous l’angle de la participation et de l’emploi.

18-10-2006 Alter Échos n° 217

Les démarches d’« intelligence territoriale » sont de plus en plus pratiquées par les acteurs locaux. Ce concept désigne, selon l’asblOptim@1, « l’ensemble des connaissances pluridisciplinaires qui contribuent à la compréhension des structures et des dynamiques des territoires pour aider lesacteurs à définir, animer et évaluer des politiques et des actions de développement durable ». Si c’est au niveau local que se développe surtout cetteapproche, c’est parce que, comme l’explique le Réseau européen d’intelligence territoriale, il est perçu comme « l’échelle d’actionefficace pour aborder les problèmes rencontrés par les populations ». « C’est à ce niveau qu’il est possible de mettre en œuvre des solutionsglobales, intersectorielles et participatives pour lutter contre les phénomènes complexes d’exclusion et de pauvreté ». Focale sur deux expériences, àCharleroi et à Seraing, sous l’angle de la participation et de l’emploi.

Du projet de ville à la prospective

Charleroi 20203 se définit elle-même comme « une action participative et citoyenne dont l’ambition est de contribuer au développement de Charleroi et desterritoires plus larges dont elle fait partie ». Au départ de l’initiative : la volonté du pouvoir communal d’évaluer le projet de ville et la charte urbaine,adoptés respectivement en 1993 et en 1994.

La tâche avait été confiée dans un premier temps à vingt groupes de travail regroupant chacun une quarantaine de personnes censées représenter les« forces vives de Charleroi ». Sur la base de leur évaluation, ces groupes de travail devaient rédiger des propositions d’action. Philippe Destatte, directeur del’Institut Jules Destrée4, qui a accompagné méthodologiquement la démarche explique : « Nous n’étions pas là au départ.Vingt Airbus avaient décollé mais les pilotes de la démarche se demandaient comment les faire atterrir… ».

S’est alors posée la question de la dimension « prospective » du processus (voir encadré). C’est là que l’Institut Destrée est intervenu dans ladémarche en organisant un séminaire, en décembre 2003, sur les enjeux que Charleroi aurait à rencontrer dans le futur. Ce sont les résultats de cette rencontre quiont alimenté une vingtaine de forums.

Les caractéristiques d’une démarche prospective
Selon Philippe Destatte, la prospective (appliquée ici à un territoire) présente 4 traits distinctifs :
• elle prend en compte le long terme (une vingtaine d’années) pour avoir le temps de mettre en œuvre les orientations prises et se permettre de se dégager descontraintes du présent ;
• elle éclaire les questions du présent et de l’avenir en les considérant de manière interdisciplinaire dans leur cadre systémique et complexe : on neréfléchit pas seulement à l’intérieur d’un cadre bien délimité, on en sort ;
• elle repose sur une délibération collective : elle intègre les différentes parties prenantes et la confrontation de leurs points de vue ;
• elle est indépendante, dialectique et rigoureuse.
Pour aller plus loin, voir : www.intelliterwal.net

Les 20 forums thématiques ont travaillé de février à novembre 2004 sur toutes les dimensions du développement de la ville. Quatre forums transversaux se sonttenus ensuite de janvier à avril 2005 sur l’attractivité et le cadre de vie, la bataille pour l’emploi, le développement des savoirs et la mobilisation des forces. De juilletà septembre 2005, le comité de pilotage, présidé par le bourgmestre Jacques Van Gompel (PS), a synthétisé les conclusions des forums qui ont enfinété présentées le 9 novembre suivant lors d’une assemblée générale.

Flottements

Un certain flottement a entouré les différentes étapes du processus pour différentes raisons. Le passage d’une méthodologie à une autre aprovoqué un premier temps d’arrêt. Une certaine méfiance de la part des acteurs vis-à-vis d’une démarche entièrement initiée par le pouvoircommunal était aussi perceptible. Des associations ont rejoint le processus en cours de route, tout d’abord poussées par une certaine « nécessité d’enêtre », comme l’explique un acteur associatif local. « C’était là que les grandes orientations allaient se prendre et ne pas y participerc’était risquer de se placer soi-même hors-jeu ». Par la suite, le monde associatif semble être rentré dans la démarche au point de se voir consacrer undes vingt « grands projets » de Charleroi 2020 : la mise sur pied d’un pacte associatif (voir l’article “Pacte associatif : l’enjeu local” dans ce n°). Ce sont à présent des acteurs du secteur qui, autour de la Maison des associations, ontla main dans l’écriture de la première mouture de ce texte qui sera négociée avec la nouvelle majorité communale.

Mais la dernière difficulté qu’a rencontré la démarche, c’est de se voir éclipsée, notamment médiatiquement, par l’affaire de laCarolorégienne et les scandales qui ont suivi. Sur ce plan, Philippe Destatte précise que « les questions éthiques ont été présentes dans lesdébats et les conclusions, mais le problème c’est qu’elles entrent en conflit avec d’autres valeurs comme la solidarité. On est en présence d’uneculture de solidarité forgée dans la lutte ouvrière qui a commencé à déraper à partir du moment où on a continué àprivilégier les intérêts de parti, alors qu’il s’agissait de gérer des fonds publics. Les personnes présentes étaient bien conscientes de ceproblème mais ne voulaient pas voir la valeur solidarité remplacée par le marché, par exemple ».

Démocratie délibérative

Environ 1 100 personnes ont participé au moins une fois à un des forums. L’opposition était représentée. La ville a invité les habitants sur la base« d’un très large fichier et d’énormément de com. », explique Philippe Destatte. « C’en était même parfois agaçant maisles gens venaient. De plus, nous avons fait des suggestions pour inviter des parties prenantes identifiées à partir de chaque thématique ».

Au vu de l’organisation du processus, on peut se demander si les autorités communales n’étaient pas un peu trop omniprésentes. « Je pense que faire présiderle pilotage de la démarche par le bourgmestre était le bon choix, estime Philippe Destatte. Si le patron reste au balcon, il peut très bien toujours dire que ça ne leconcerne pas et se débiner. Maintenant on n’est pas dans une démocratie participative mais bien délibérative, où on essaye de faire naître lesidées, où on fait émerger les dissensus et les consensus ». Charleroi 2020 a bien évidemment cherché à créer un mouvement de légitimationet d’implication, mais pour l’accompagnateur méthodologique de la démarche, elle est allée plus loin : « la délibération a permis dedépasser les représentations dans lesquelles vivent citoyens et politiques, à les confronter à des données objectivées »

L’emploi et le centre ville

« Ce processus a été extrêmement ouvert », estime Philippe Destatte. Sur le fond, « il est parvenu à aborder des questions difficiles pour lebourgmestre. Notamment le fait que la stratégie de la commune a été de se focaliser sur l’aéropole au détriment du développement du centre ville. Uncertain nombre de chefs d’entreprises venant de Namur ou du Brabant wallon ont expliqué qu’ils ne mettaient jamais les pieds en ville et qu’ils engagent tous leurscollaborateurs à l’extérieur. Les habitants de leur côté ont mis en avant le fait que le cœur de la ville n’est pas le lieu de la reconversion et queça a énormément d’impact en termes d’emploi ».

« On pourrait penser que c’est une banalité mais quand la première finalité dégagée par le processus délibératif de Charleroi 2020 est de‘renforcer l’attractivité et le rayonnement de la cité, au départ d’un centre ville renouvelé, embelli, cohérent et dynamique sur les planséconomique, culturel et social’, ça constitue une véritable rupture de stratégie qui n’avait rien d’évident ».

Pôle des savoirs

« L’augmentation du volume d’emplois passera par la création de nouvelles activités économiques » énonce le document final. Mais « situerl’avenir de Charleroi sur le seul plan de l’innovation risque d’engendrer une cassure, compte tenu du fait que la moitié des demandeurs d’emploi de moins de trente ans n’a pasterminé l’enseignement secondaire supérieur et que 30 % de ces jeunes sont inoccupés depuis plus de cinq ans. Il faudra donc veiller à ce que la création d’emploisbénéficie à tous les habitants sans distinction d’âge, de sexe, de culture ou de niveau de qualification ».

Les résultats
Parmi les 20 grands projets sur lesquels a débouché Charleroi 2020, pointons les « Ateliers de l’enseignement et de la formation » qui prévoient
• l’augmentation du niveau de réussite au terme du premier degré du secondaire (en développant la collaboration entre écoles primaires et secondaires) ;
• la mise en œuvre d’un projet expérimental d’immersion professionnelle (pour permettre un contact permanent et précoce de l’élève avec le monde de l’entrepriseet le développement des compétences par l’approche active et fonctionnelle de celle-ci dans le secondaire) ;
• la création d’une maison de l’enseignement pour une information pluraliste, indépendante des réseaux ;
• le soutien aux structures d’interface faisant appel à des personnes disponibles, bénévoles et issues du monde de l’enseignement ou de l’entreprise.
Voir : www.charleroi-2020.be

« Un des diagnostics centraux de toutes les analyses des problèmes de développement de Charleroi, reste l’absence d’université, ce qui est inconcevable pourune entité de 550 000 habitants », explique Philippe Destatte. Il estime que la question est en train d’être dépassée avec l’ouverture d’un certainnombre de cours par les Universités de Mons, de Louvain-la-Neuve et de Bruxelles attirées par l’Objectif 1. D’où la proposition de « fédérer toutcela dans un campus interuniversitaire avec un certain nombre de services, comme une Maison des étudiants, pour participer à la redynamisation du centre ville ».

De la santé au développement territorial

Une toute autre manière de s’approprier « l’approche territoriale » est illustrée par le travail de l’association Optim@. Elle est crééeen janvier 2001, au départ d’une initiative de la Maison médicale d’Ougrée, dont les travailleurs « décident de coordonner leur action » et «créent ensemble un observatoire de la santé dans le but d’améliorer l’efficacité de leurs interventions » sur le territoire de la ville de Seraing.Plusieurs différences avec l’exemple précédent : une asbl est à l’initiative, elle intervient à un niveau infra-local (le quartier, ses habitants) etcherche avant tout à développer des partenariats (plus de 60 actuellement) pour améliorer son travail d’observation et ses actions « quartiers » et «emplois ».

L’atelier emploi d’Optim@ reposait au départ sur trois pôles : demandeurs d’emploi, entreprises et Opérateurs de formation. Le pôle « demandeursd’emploi » s’est structuré autour :
• d’un travail individuel au travers de bilans de compétence ;
• des actions de type collectif, au travers d’un groupe de mobilisation de personnes intéressées par un même secteur d’activités et d’un module depré-formation.

« C’est grâce à cette double expérience qu’on a pu mettre en évidence qu’il manquait à Seraing un organisme d’insertionsocioprofessionnelle (OISP) notamment pour les personnes qui avaient des difficultés à se situer », explique Aurora Urbano d’Optim@. Cela obligeait les entreprises deformation par le travail (EFT) ou le secteur de la promotion sociale à remplir des missions qui n’étaient pas les leurs et ne leur permettaient pas de s’y consacrer avectoute l’attention voulue.

« En septembre-octobre 2005, nous avons mis cet OISP en place en partenariat avec tous les opérateurs du parcours d’insertion socioprofessionnelle (EFT, CEFA, CPAS, Agencelocale pour l’emploi). C’est cette structure qui reprendra en charge désormais les suivis individuels (bilans de compétence) ; tandis que les actions collectives ontété transformées en modules de resocialisation, d’orientation et de recherche d’emploi », explique Aurore Urbano.

Cet exemple montre bien quelle est la logique d’action territoriale d’Optim@ : en réseau détecter les besoins, assurer dans un premier temps les besoins auxquels personnene répond et ensuite organiser en partenariat une réponse avec la création d’un nouveau service… : Optim@, acteur de deuxième ligne dans son travaild’observation et de mise en réseau participative et acteur de première ligne, transitoirement, le temps de l’ajustement territorial.

Associatif et représentants communaux

« En tant qu’asbl, on commence à avoir une certaine légitimité auprès des autorités communales, estime Jean-Marie Delvoye, le responsable del’association. La Ville et le CPAS sont ainsi entrés dans notre CA. Tout un cheminement a été réalisé, ce qui n’était pas évident en tantqu’électron libre venant de l’associatif. Mais nous voulions travailler avec les représentants communaux vu notre logique partenariale. Le partenariat est une bonnemanière de dépasser, par une série de petits pas, les clivages professionnels et les habitudes de travail différentes. La ville et le CPAS ont ainsi étéimpliqués d’emblée dans la création du Centre de ressources avec Téléservice : un local, dans lequel nous avons créé un lavoir social etoù prennent place toute une série d’animations (cuisine, informatique, scrabble, danse orientale). Il s’agit de réveiller les compétences des habitants ens’appuyant sur leurs ressources. ».

Participation et transversalité

Optim@ monte également un projet sur un quartier défavorisé de Seraing, le Bas d’Ougrée, qui débutera en janvier 2007. « La participation dans ceprojet pilote se traduit par le mélange des habitants et des institutions et donc par la transversalité entre ces acteurs. Il s’agit de les associer le plus tôt possibledans la démarche par la construction d’une vision commune du quartier au travers de techniques d’animation », explique Aurore Urban.

« Cette démarche se caractérise par la construction communautaire d’une connaissance territoriale qui repose sur les ressources des habitants », préciseJean-Marie Delvoye. Il s’agit de développer leur autonomie et leur responsabilisation et non pas de « les confiner dans un rôle de consommateurs d’aide ou de serviceset d’assistés ». Par diverses méthodes d’animation, l’objectif est d’arriver à « une connaissance partagée en articulant lesperceptions et les sentiments des habitants avec des données objectivables. (…) Mais ces données doivent être communiquées de manière adaptée au public afinde lui permettre de se les approprier et de les décoder : la photo ou la décentralisation d’activités théâtrales ou le développementd’activités sur une plaine de jeu squattée par des dealers, sont dans un premier temps autant de moyens de rentrer dans un diagnostic participatif », souligne leresponsable.

La problématique de l’emploi est un des enjeux essentiels de ce projet de développement territorial. « C’est ici que le travail en réseaus’avère indispensable parce que nous ne sommes, par exemple, pas compétents en matière de développement économique », explique Jean-Marie Delvoye. Desrencontres avec des entreprises partenaires seront organisées. « Il faudra veiller à ce que les habitants du quartier ne se disent pas qu’ils n’ont aucune carte enmain et donc les démobiliser », poursuit Aurore Urbano. Des projets en entreprises d’insertion leur seront également proposés. « Sans imposer quoi que ce soitmais en passant par l’écoute, il s’agit d’augmenter les compétences de chacun pour agir sur le territoire », conclut-elle.

Expériences à partager

Comme le montrent les deux exemples développés ici, les projets qui se réclament de l’intelligence territoriale essayent tout autant d’emporterl’adhésion des habitants autour de projets mobilisateurs réalisés en partenariat avec les autorités communales que d’augmenter leur pouvoir d’action. Ilsarticulent en permanence ces deux façons d’envisager la participation.

Les expériences qui se multiplient essaient aussi de développer une intelligence collective au travers de contacts et de réseaux. Optim@ développe ainsi despartenariats avec d’autres lieux qui se sont lancés dans des démarches similaires. L’asbl reçoit également l’appui de l’ULg et du Réseaueuropéen d’intelligence territoriale. De son côté Charleroi 2020 a été repris dans « Intelliterwal »5, la plateforme d’informationet d’échanges d’expériences sur l’intelligence territoriale en Wallonie. C’est sur le site de cette dernière que l’on peut trouver les premierséléments d’une enquête auprès de 92 des 262 communes wallonnes sur leur participation à une ou plusieurs démarches de réflexion sur le futur deleur territoire. 67 ont répondu avoir effectivement participé à au moins un processus de ce type, souvent au travers d’instruments tels que le plan communal dedéveloppement rural (PCDR) ou le schéma de structure communal. A quand une réflexion globale qui permettrait de retirer les enseignements de toutes ces expériences ?

1. Optim@ asbl, place Communale, 7 à 4100 Seraing – tél. : 043 85 13 99. Pour une présentationcomplète d’Optim@, voir le cahier Labiso 33-34, à télécharger.

3. Pour tout renseignement : Secrétariat permanent du projet Charleroi 2020, cellule Développementstratégique, maison communale annexe de Marchienne-au-Pont – tél. : 071 86 55 30.
4. Institut Destrée – av. Louis Huart, 9 à 5000 Namur – tél. : 081 23 43 90.
5. Voir le site : www.intelliterwal.net/

Donat Carlier

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